El arpista, « Le harpiste », a été jouée pour la première fois en 1970 à la Universidad La Cantuta, à Lima.
La Cantuta est un surnom ; le vrai nom de cette université est Universidad Nacional de Educación Enrique Guzmán y Valle.
Elle a été fondée en 1822 afin de former les enseignants. C’est un bastion révolutionnaire dès les années 1950 et elle fut fermée de 1977 à 1980 pour subversion.
Le Parti Communiste du Pérou y exerçait une influence majeure et, de facto, contrôlait l’université à partir de 1988, jusqu’en 1992, année où en juillet les services secrets enlevèrent et tuèrent par ailleurs neuf étudiants et un professeur.
Víctor Zavala Cataño a écrit ici une pièce d’environ une heure, bien qu’on y trouve seulement quatre personnages : le grand propriétaire de la hacienda (un « hacendado »), un ami à lui, un harpiste qui joue pour lui, un paysan.
La scène se déroule d’ailleurs dans la sierra, dans le salon de la résidence du grand propriétaire. Un ami de ce dernier arrive et complimente celui-ci sur son train de vie, y compris sur les :
« Belles Indiennes qui t’attendent… »
Toute la dimension féodale du Pérou d’alors – et qui se prolonge jusqu’à aujourd’hui – ressort du mode de vie du haciendado, le grand propriétaire terrien.
La discussion entre le grand propriétaire et son ami est horriblement gênante, ignoble même ; on est dans les milieux aisés mielleux et hypocrites, étalant leurs richesses et leur rôle social.
L’ami du hacendado, qui est un avocat, n’est pas dupe du caractère superficiel de celui-ci. Mais il cherche à éviter tout conflit, il ajuste toujours son ton et rattrape ses propos.
L’infâme discussion se prolonge jusqu’à ce que, à un moment, le harpiste qui joue dans une autre salle, cesse son action.
(La harpe cesse de se faire entendre dehors. Le Hacendado s’approche, contrarié, du côté d’où vient la musique.)
HACENDADO. Qu’est-ce qu’il a, cet Indien ?
(Vers l’extérieur.)
Pourquoi tu ne continues pas à jouer ? Qu’est-ce que tu as ? Pourquoi tu arrêtes de jouer quand je suis avec mon ami ? (Pause.)
Une corde ? Tu veux me faire croire ça, à moi ? C’est de la ruse, voilà ce que c’est ! Allez, dépêche-toi de réparer cette saloperie et joue sans t’arrêter ; joue parce que je suis avec mon meilleur ami !
(Il revient vers son ami.)
Ces Indiens, une vraie plaie. Toujours en train de chercher cinq pattes à l’âne. C’est pour ça que je les tiens à coups de pied.
(Dehors, on entend les cordes qui résonnent, comme quand on accorde une harpe.)
AMI. C’est un bon harpiste, non ?
HACENDADO. Tout ce que j’ai est de qualité.
AMI. À première vue, ça n’en a pas l’air, tu sais ?
HACENDADO. Peu à peu, on y prend goût.
(La harpe commence un huayno [une forme musicale des Andes].)
AMI. On dirait qu’il est bon.
HACENDADO. Le meilleur des harpistes.
AMI. Ah, oui ?
HACENDADO. Dans toute cette région, tu n’en trouveras pas un autre comme lui.
AMI. Tu crois ?
HACENDADO. J’en suis sûr. C’est le meilleur harpiste indien de toute cette zone.
AMI. Attends, laisse-moi écouter.
HACENDADO. (Fredonnant la mélodie, puis riant bruyamment.)
AMI. Mais laisse-moi écouter, enfin !
HACENDADO. (Il sert davantage d’alcool.)
Qu’est-ce que tu en dis ? C’est bon, non ?
AMI. Oui, je crois que oui.
HACENDADO. Évidemment. Le meilleur harpiste pour le meilleur hacendado. Qu’en dis-tu ?
AMI. D’accord, d’accord.
HACENDADO. Le meilleur harpiste de la région…
AMI. Pour le meilleur hacendado de la région.
HACENDADO. (Il l’embrasse et rit.)
Hein ? C’est bien vrai, non ? C’est moi !
AMI. Santé !
HACENDADO. Pour le meilleur hacendado !
AMI. Pour le meilleur harpiste.
HACENDADO. Comment peux-tu porter un toast à un Indien ?
AMI. Indien ou pas, c’est un bon harpiste.
HACENDADO. Oui, bien sûr, mais…
AMI. Ça va, ça va… Je porte un toast non pas à l’Indien, mais au harpiste. Santé !
Le ton est donné. On retrouve, bien sûr, l’arrière-plan historique où ce sont les criollos, les Espagnols nés en Amérique, qui ont pris le contrôle des colonies de la monarchie espagnole, et établi par en haut de nouveaux pays.
Il manque l’aspect populaire dans la définition nationale et les pays latino-américains transportent donc, malgré toutes les modernisations chaotiques, le féodalisme.
L’ami pose d’ailleurs la question du statut du joueur de harpe et l’autre assume que son statut, indistinct, revient à celui du servage.
Étrangement, alors qu’il est toujours plus saoul et toujours plus vantard, le hacendado insulte le harpiste au moment où ce qu’il joue sonne comme belliqueux.
La discussion continue, puis le hacendado révèle à son ami qu’il a acheté une magnifique harpe. Il la montre, elle est splendide.
Mais le harpiste, qui est appelé à venir en jouer, refuse catégoriquement de la jouer. Il ne parle pas non plus, au point que le hacendado sort un pistolet et menace de tirer.
L’arrivée inopinée du caporal de la police amène le hacendado à sortir. L’ami avocat se retrouve seul avec le harpiste, dont il vient d’apprendre par le hacendado qu’il s’appelle Isidore.
Ce dernier commence alors à parler.
AMI. (Après une pause.) Tu es un bon harpiste, Isidoro.
HARPISTE. Je fais ce que je peux, monsieur.
AMI. Ça ne te plairait pas d’aller jouer ta musique en ville ?
HARPISTE. Ici est ma terre ; mon village, aussi, ici.
AMI. Tu pourrais jouer dans les salles, gagner beaucoup d’argent…
HARPISTE. J’ai d’abord du travail ici, il y a des choses à faire.
AMI. Mais que vas-tu faire ici ?
HARPISTE. Mes frères m’appellent, mes proches ont besoin de moi.AMI. Bien sûr, je te comprends ; mais enfermé comme tu l’es, tu ne feras rien.
HARPISTE. Je vais bientôt partir.AMI. Tu crois ? Quand vas‑tu partir ?
HARPISTE. Ma harpe sonnera fort partout. L’oreille du hacendado, le visage mauvais du temps, va éclater. Alors je vais partir. Mon peuple va lever la tête, ses mains vont se saisir.
AMI. Oh, mais ça, c’est très loin, encore !
HARPISTE. Ce sera bientôt, ce sera demain.
AMI. Demain ?
On retrouve le thème du lendemain et de la révolte.
Et lorsque le hacendado, toujours plus ivre, revient, il fait deviner à son ami la surprise qu’il a pour lui… Il a enfermé dans sa hacienda les Indiennes les plus jeunes.
On est ici dans la violence sexuelle la plus sordide, typique de la situation latino-américaine.
Le harpiste, seul, philosophe.
(Le harpiste s’approche de la harpe et la pince lentement.)
HARPISTE. Ça ne sonne pas. C’est une harpe de riche. Elle ne sert qu’à un salon, à une grande maison. Le harpiste en cravate va jouer. Moi, je ne peux pas.
Je suis un harpiste de campagne, voilà. De la terre j’ai appris, de la musique des ruisseaux j’ai recueilli, du chant des arbres j’ai entendu.
(Il pince encore les cordes de la harpe.)
Ma chacra [terre communautaire] me manque, je souffre de ne pas respirer l’air de la campagne.
Enfermé, je ne peux pas vivre, sans voir les collines je ne peux pas respirer.
Mais l’obscurité va bientôt finir. Demain, je sortirai.
(Il pince la harpe en longs accords.)
Je suis venu pour mes parents, je suis ici pour mes frères. Pour un petit bout de terre je me suis laissé enfermer.
(Un autre long accord.)
Voilà comment ça s’est passé : quand le hacendado a gagné le procès contre la communauté, nous sommes restés sans terre, sans campagne, sans rivière.
(Il pince les cordes graves.)
Avec beaucoup de gardes, ils sont venus nous chasser de nos petites chacras. Ils nous ont jeté de la fumée puante ; la maison prend feu quand nous avons refusé de céder la terre.
Les petites volailles se sont dispersées, les membres de la communauté se sont éparpillés partout.
(Il pince deux cordes qui représentent toujours la voix du père. Ainsi, chaque personnage aura, selon son caractère, un son déterminé sur la harpe. Le harpiste racontera et caractérisera les personnages et les événements à travers les cordes.)
Mon père vivait dans un petit chariot rouge, au milieu des terres de la communauté.
(Accord.)
Ils vont m’emporter mort !, dit-il. Je ne partirai pas. Je suis vieux. Bientôt je mourrai. Laissez-moi vivre tranquille mes derniers jours. Il a parlé ainsi. Il ne voulait pas quitter sa terre.
(Accord.)
Nous allons te donner une autre terre, ailleurs qu’ici ailleurs , dit le hacendado.
(Accord.)
« Je ne veux pas. Ici on m’enterrera », répondit mon père.
(Accord.)
Alors donne-moi ton fils, le harpiste, pour qu’il serve dans ma maison, et je te laisse vivre et travailler sur cette chacra, dit le hacendado.
(Accord.)
Non, non.
(Plusieurs accords.)
Alors les gens de la hacienda commencèrent à jeter les affaires de la maison ; ils emportaient tout.
(Accord violent et aigu.)
Les policiers ont tué mon petit chien.
(Accord encore plus aigu et violent.)
Les cultures, ils voulaient les brûler.
(Accord doux, triste.)
Ma mère commença à pleurer.
(Suivent plusieurs accords lents et doux qui imitent le pleur de la mère.)
Ne pleure pas, maman, ne pleure pas, dis-je. À la hacienda j’irai servir ; avec ma harpe j’irai ; pour toi je vais y aller, pour mon taita [=père] j’y vais. »
(Accords forts.)
Un jour je reviendrai ; libre je reviendrai ; la terre sera à nous, personne ne nous l’enlèvera ; à nous elle est.
(Accord.)
Allons, allons, dis-je au propriétaire. Laisse mes parents sur cette terre, sur cette chacra. Moi, je vais avec toi, alors.
(Cordes qui caractérisent le hacendado.)
Tu joueras de la harpe pour moi, dit le propriétaire. Tu vas me divertir avec ta musique chaque fois que je le voudrai ; tu seras à mon entier service.
(Accords longs.)
C’est ainsi que je suis venu. C’est ainsi que je suis arrivé cette nuit, dans cette maison sombre.
(Tambourinement de cordes, longs et doux.)
Je ne sais pas combien de temps s’est écoulé. Ici, tout est nuit. Je ne vois pas le soleil, je ne vois pas le soir. Mes taitas sont morts, on dit.
Le hacendado s’est emparé de la petite terre, il a fait tomber la petite maison ; il ne reste plus rien.
Mais il ne veut pas me laisser partir ; je suis comme un prisonnier.
(Accords à la fois joyeux, violents.)
Mais je vais bientôt sortir. La communauté se rassemble. J’attends. Ils vont venir me chercher tous ensemble.
En jouant du toril [= un motif musical des Andes], nous allons faire tomber le hacendado.
L’aurore va venir, colorée ; chantant, dansant sur les vers, elle va arriver.
Je suis dans l’attente. La harpe résonnera dans les collines, dans la campagne, dans le ravin, dans les arbres, partout.
J’attends.
(Plusieurs accords lents.)
On a alors, à ce moment précis, un paysan qui rentre dans la pièce où se trouve le harpiste. Il est envoyé par la communauté paysanne, qui se mobilise pour le chercher.
Naturellement, on l’aura compris, cela se déroulera à l’aube.
« À l’aube, avec l’aurore nous allons sortir ; avec la lumière du matin va venir la communauté. »
Le soleil qui se lève est à la fois allégorie et réalité cosmique ; c’est la vie qui triomphe.
On a alors une mise en abyme. Le harpiste demande au paysan pourquoi le hacendado ne supporte pas une certaine mélodie.
Le paysan lui dit que c’est en raison d’un événement à une date, et le harpiste s’en souvient de nouveau, et les deux comptent l’histoire au public.
Il y avait une corrida et, saoul et prétentieux, le hacendado est allé affronter le taureau muni d’un pistolet, tout en insultant les Indiens.
Il s’est fait encorné et renversé, et seuls les coups de fusils des gardes autour l’ont sauvé.
La musique continuait encore et il demanda qu’elle cesse, mais depuis il l’a en mémoire.
Les deux sortent alors, puis viennent le hacendado et son ami avocat, les deux totalement saouls.
Le second est absolument ravi de sa soirée aux dépens des Indiennes placées en esclavage sexuel, et le hacendado lui propose plusieurs fois de venir s’installer chez lui.
Avec sa puissance (d’éléphant) et l’intelligence (de renard) du second, ils ne peuvent que triompher ! Mais lorsque l’avocat demande de la musique, le hacendado s’aperçoit du départ du harpiste…
HACENDADO. (Sort de la scène par un autre côté [que l’ami avocat].) Il n’est pas là. L’Indien n’est pas là. Il est parti. La porte… La porte était ouverte… Indien !
(Il revient sur scène.) Il n’est pas là. Tu crois qu’il est parti ?
AMI. (Sans se retourner). Le jour commence déjà à se lever.
(Un chœur de harpes et de voix commence à s’élever au loin, entonnant le toril [la mélodie au moment de la corrida], et se rapproche peu à peu.)
HACENDADO. Qu’est-ce que tu dis ?
AMI. Le jour va bientôt se lever.
HACENDADO. (Commence à s’agiter avec la musique.) Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce qui se passe ?
(Il se tient la tête, se courbe vers le sol.)
Que cette musique se taise ! Qu’ils arrêtent de jouer ! Ne jouez pas cette musique !
AMI. Le jour se lève déjà.
HACENDADO. Ne jouez pas ! Ne jouez pas !
(Le chœur de harpes et de voix grandit encore. Le Hacendado dégaine son revolver et commence à tirer dans tous les sens en étant au sol et se retournant non stop.)
Tuez ce taureau, tuez ce taureau !
AMI. Le jour va se lever !
HACENDADO. Arrêtez cette musique ! Tuez ce taureau qui arrive, qui arrive ! Ne jouez pas ! Ne me touchez pas ! Tuez le taureau !
(La musique devient un immense grondement qui remplit tout le théâtre.)
AMI. Le jour se lève, le jour se lève !
(Le hacendado continue de se tordre au sol, essayant de tirer. Il n’a plus de balles.)
La fin de cette œuvre est d’un grand symbolisme. Le grand propriétaire n’a plus de balles et il est humainement défait.
Le peuple, s’affirmant et avec les balles, doit prendre le pouvoir.
->Retour au dossier sur Víctor Zavala Cataño
et le théâtre paysan péruvien