Rembrandt van Rijn et la vie intérieure

Comme on est dans le protestantisme triomphant avec la bourgeoisie, c’est bien entendu la vie intérieure qu’on trouve au cœur de la focalisation chez Rembrandt.

Lorsqu’il y a une pose, elle est empreinte de profondeur psychologique, il y a une dimension personnelle qui ressort au point d’affaiblir le réalisme, afin d’accorder la primauté à la représentation de ce qui se déroule au cœur de la vie intérieure.

L’Autoportrait avec béret et col droit, de 1659, exprime non pas tant une tension qu’un moment précis dans une existence. On n’est pas dans la recherche de la vigueur des traits, dans la quête d’une représentation posée et « fidèle ».

On est dans une logique d’incarnation, de concrétisation, d’expression, de retranscription.

Naturellement, cela implique un approfondissement de la personnalisation du portrait.

C e n’est plus seulement un individu qui est monté, on a désormais une personne en tant que telle.

On a déjà ce principe qu’une représentation « photographique » doit être en mesure de capturer non seulement le portrait, mais le fond de la personne, sa substance dans ce qu’elle a de personnelle.

Le portrait du pasteur Johannes Wtenbogaert, de 1633, indique bien cette tendance intimiste qui, somme toute, vise à témoigner d’une certaine fragilité.

C’est, si l’on veut, un portrait sans masque, où l’on dépasse l’apparence pour toucher ce qui compte vraiment, afin de montrer l’essentiel, la substance d’une personne, ce qu’elle a de plus réel, ce qui restera de manière transcendante d’elle, même après sa mort.

C’est une démarche indéniablement protestante ; le protestantisme, idéologie propre au capitalisme, produit des personnes, des réalités personnelles, leur confiant une dignité en soi et, naturellement, surtout une valeur en soi.

Que ce soit pour L’homme au costume oriental (1632) ou bien la Tronie [= expression faciale] d’un jeune homme avec hausse-col et béret (vers 1639, il y a un doute sur le fait que Rembrandt l’ait terminée voire en soit l’auteur), on a des tableaux qui indiquent qui sont les personnes représentées, bien plus qu’ils ne les montrent.

Évidemment, cela change tout. Cela équivaut à une sorte de carte de visite approfondie.

Il va de soi que c’est un aspect extrêmement moderne, puisque le capitalisme et la bourgeoisie ont depuis bien longtemps abandonné tant la mise en valeur de la vie intérieure que l’épanouissement des facultés.

Le Portrait de Jan Six, datant de 1654 avec 1,1 mètre sur 1 mètre, témoigne bien de cette perspective.

D’une famille d’origine française et huguenote ayant dû fuir, et devenue l’une des grandes familles des Pays-Bas, Jan Six fut bourgmestre d’Amsterdam, écrivain et collectionneur d’art.

On trouve bien sûr la posture du patricien, avec également les habits, peut-être l’attitude.

Pourtant, l’essentiel tient au visage, à l’hésitation qui se dégage et qui influence toute la représentation.

Jan Six se laisse lire, au sens où ce n’est pas simplement son caractère qu’on laisse figurer dans la représentation.

Il y a une dimension personnelle ; il nous fait face, en tant que personne et non pas uniquement en tant que figure sociale.

L e Portrait de Nicolaes Ruts est ici intéressant, car c’est la première œuvre sur commande de Rembrandt, en 1631.

On y trouve les éléments classiques d’une « pose ». Cependant, on devine déjà l’apport pratiquement malicieux de Rembrandt pour personnaliser le portrait.

C’est, naturellement, imperceptible. C’est un petit quelque chose, le renforcement de quelque chose dans la manière de se tenir, dans les traits du visage, dans la position du regard.

Le côté désarmé devient désarmant ; le petit manque de réalisme dans l’ensemble se transforme en réalisme au caractère déterminé concernant un aspect en particulier : l’aspect personnel, qui ressort et qui s’impose à nous.

L’œuvre fait 1,1 mètre sur 0,8 mètre ; Nicolae Ruts était un marchand mennonite (c’est-à-dire « protestant » anabaptiste) d’Amsterdam qui commerçait avec la Russie.

On pourrait parler de photographie d’un acteur au moment d’une scène de théâtre, qui est la vie.

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l’intimisme de Rembrandt et l’exubérance de Rubens