Rembrandt et Rubens, des classiques

On l’aura compris : Rubens et Rembrandt sont indissociables de leurs sociétés.

Au-delà, ils irradient d’ailleurs tous les pays germaniques, en raison de mentalités nationales assez proches.

Surtout, ils en arrivent au niveau universel : ce sont d’immenses peintres, des titans, des classiques.

Leurs directions se distinguent nettement, leurs perspectives ne sont pas les mêmes et on peut même dire qu’ils s’opposent.

Cependant, il n’y en a pas un qui est bon et l’autre qui serait mauvais. Il faut voir les choses ainsi : c’est un développement inégal.

La Belgique n’a pas pu s’affirmer comme il le fallait, néanmoins elle a pu avancer à travers les vicissitudes et Rubens en est le témoin.

C’est le témoin et le vecteur ; Rubens est incontournable du côté belge, comme valeur nationale et preuve de la valeur de la nation.

Rembrandt, lui, est considéré comme à part aux Pays-Bas, car il est considéré partout comme à part : il n’y a personne « comme Rembrandt ».

Mais il appartient à tout un courant historique où il s’insère parfaitement, et qui est pour nous le réalisme bourgeois néerlandais.

En ce sens, de manière la plus directe, Rembrandt est celui qu’on doit valoriser de manière la plus franche.

Il appartient à cette affirmation du réel qui est unanime, qui ne fait pas de compromis avec l’idéalisme.

Une peinture comme le Portrait de Herman Doomer, un ébéniste, de 1640, indique une voie : celle de la dignité du réel.

Le réalisme socialiste prolonge directement ce qui s’annonce comme la grande reconnaissance du monde tel qu’il est.

Rembrandt est donc à considérer comme un fer de lance, celui d’une esthétique conforme à une approche matérialiste du monde.

Chaque artiste doit, quel que soit son domaine de prédilection, prendre le même chemin que Rembrandt ; il doit être en mesure de se tourner vers le vrai, de lui accorder toute son attention, de prendre soin de ses aspects égaux et inégaux.

Il s’agit de représenter matériellement, dans une œuvre, quelque chose qui existe déjà matériellement, en procédant par synthèse, en « captant » un moment bien précis, représentatif, qui fournit une dimension exemplaire à ce qui est montré.

Rembrandt est un maître, qui a développé sa propre approche, qu’il est même capable d’utiliser pour des autoportraits (ici en 1642).

Quant à Rubens, il faut le connaître de par sa capacité à oser aller au foisonnement.

Son approche est spécifique à son pays ; elle est travaillée au corps par les idéologies de l’empire espagnol et du catholicisme romain.

Néanmoins, il attend l’universalité de par l’expression de vie, de reconnaissance de la chair porteuse de vie dans une composition aux éléments multiples.

Le Portrait d’un commandant, de trois quarts, habillé pour la bataille, réalisé vers 1612-1613, appartient à une production qui ne se résume ainsi pas à ce qui deviendra la Belgique.

Cela relève de l’universel, de la culture de l’humanité.

Sur le plan du parcours historique de l’humanité à aller vers davantage de complexité, c’est une très grande contribution.

Il ne faut donc pas faire de la couleur chez Rubens une fin en soi : elle est un support pour une avancée historique.

On va à la véritable peinture, qui présente des choses complexes, avec de nombreux éléments.

Même chez Rubens, on sort de la féodalité, malgré le carcan espagnol et catholique. L’Histoire pousse en cette nouvelle direction, plus riche, plus saillante chez Rembrandt, plus élaborée chez Rubens.

C’est ce qui fait que, au-delà de la valeur toujours présente de cette peinture, on puisse y trouver des marques de modernité et d’avant-garde dans les voies du réalisme.

Les Quatre études de la tête d’un Maure, de 1640, reflètent la capacité de Rubens à saisir la notion de mouvement.

Cette peinture n’est pas qu’une simple étude, ni même plusieurs études assemblées.

Il y a un jeu dans la présentation et on a une véritable porte d’entrée vers un approfondissement du réalisme.

On a ici une capacité à montrer la réalité et peu importe que Rubens ait été un peintre reconnu, utilisé historiquement comme diplomate.

Peu importe que sa plus grande commande ait été, en 1634, l’organisation de la décoration de la ville d’Anvers pour l’arrivée, une année plus tard, du gouverneur des Pays-Bas, le cardinal Ferdinand d’Autriche (il conçut cinq arcs de triomphe et autant de théâtres, etc.).

Là n’est pas l’essentiel. Il en va du réalisme et le passage par la dimension impériale et catholique n’est qu’un détour.

C’est pourquoi Rubens doit toujours nous ramener à Rembrandt.

Ce dernier parvient au réalisme sans détour ; il y a participe et apporte sa propre perspective, comme par la suite d’autres le feront, à l’instar d’Ilya Répine, le Rembrandt de la Russie.

Rembrandt nous rappelle ce fait : il y a toujours une dimension inégale, y compris dans une harmonie montrée, car la dialectique du réel l’exige.

Il faut savoir trouver l’aspect principal, comme ici avec le Cavalier polonais, réalisé vers 1655. Car, dans tous les cas, dans toute œuvre, il faut pouvoir dire : la vie l’emporte.

C’est en ce sens qu’il faut voir en Rubens et Rembrandt des classiques ; ce sont des témoins du passé, des artistes encore présents de par ce qu’ils ont apporté.

Ils sont liés au réel.

->Retour au sommaire du dossier sur
l’intimisme de Rembrandt et l’exubérance de Rubens