La contradiction interne de la peinture de Raphaël

Avec Raphaël, la peinture atteint un vrai degré de propreté.

Peintre formidable capable d’apprendre de ses collègues à son époque, et surtout d’assimiler, Raphaël s’appuie sur une remarquable aisance.

La composition est également bien calculée, et surtout savamment dosée.

C’est une peinture agréable, avec une expression très neutralisée.

Ce n’est pas une harmonie qui s’impose, mais qui accompagne sans jamais heurter. Il y a un sens de la mesure et une grande profondeur dans le témoignage du goût.

Impossible de critiquer Raphaël, au point que, par la suite, tous les peintres dans leur formation passeront toujours par lui comme point de départ.

La Dame à la licorne, de 1505-1506, parvient à exprimer une harmonie qui satisfera chacun.

Il n’y a rien de réel, surtout rien de concret. On ne peut pas parler d’incarnation véritable.

Néanmoins, il n’y a rien de fantomatique, parce que Raphaël réalise une sorte de portrait amélioré, au cadre neutralisé.

Ce n’est pas une mise en scène pour autant, et pourtant on peut bien faire le reproche qu’il y a un manque d’âme.

C’est de la bonne peinture, de la très bonne peinture, et c’est même lui qui inaugure la peinture, au sens où la peinture obtient une valeur en soi.

Cependant, le prix à payer est l’idéalisation. On triche avec la vérité, on contourne donc le réalisme.

On obtient enfin la peinture, mais c’est aux dépens du peintre, qui se réduit à une fonction : celle de bien peindre.

John Ruskin, un Britannique du 19e siècle actif dans la littérature et la peinture, a pour cette raison vivement dénoncé le rôle historique de la peinture de Raphaël.

C’est ce qui l’a amené à soutenir le mouvement des « préraphaélites » qui existait à son époque, et qui entendait sortir d’une idéalisation forcée, pour réaffirmer la fraîcheur, qui est somme toute ce que le peintre apporte de personnel dans sa vision de la réalité, fondée sur la dignité du réel.

Dans ses Lectures sur l’architecture et la peinture, il présente de la manière suivante sa critique de l’approche de Raphaël.

« Les préraphaélites ont si justement choisi leur époque et leur nom que le grand bouleversement qui marque l’histoire de l’art médiéval s’est opéré non seulement du temps de Raphaël, mais aussi par sa pratique même, et ce, au cœur même de sa vie active.

Vous vous souvenez sans doute de l’importance que nous accordons à l’idée que le développement intellectuel humain commence vers l’âge de douze ans.

Admettons donc que Raphaël ait atteint son apogée à cette période. Il mourut à trente-sept ans.

À vingt-cinq ans, soit six mois seulement après avoir atteint le sommet de sa vie active, il fut appelé à Rome pour décorer le Vatican pour le pape Jules II.

Ayant jusqu’alors travaillé exclusivement dans le style médiéval, ancien et austère, il inscrivit sur les murs de la première salle qu’il décora dans ce palais le « Mene, Tekel, Upharsin [« compté, pesé, divisé », dans la Bible une main l’écrit sur un mur et seul Daniel parvient à l’interpréter] des Arts du Christianisme ».

Et il écrivit ainsi : sur un mur de cette chambre [de la Signature, au Vatican, l’une des quatre chambres avec les œuvres de Raphaël], il plaça une image du Monde ou Royaume de la Théologie, présidé par le Christ.

Et sur le mur latéral de cette même chambre, il plaça le Monde ou Royaume de la Poésie, présidé par Apollon. Et c’est de ce lieu, et de cette heure, que l’intellect et l’art de l’Italie datent leur déclin.

Il convient toutefois de noter que la signification de ce fait ne réside pas dans la simple utilisation de la figure du dieu païen pour désigner le domaine de la poésie.

Un tel usage symbolique avait déjà été fait des figures des divinités païennes aux plus belles époques de l’art chrétien.

Mais elle réside dans le fait que, appelé à Rome spécialement pour orner le palais du soi-disant chef de l’Église, et considéré comme le principal représentant des artistes chrétiens de son temps, Raphaël n’eut ni la religion ni l’originalité suffisantes pour faire remonter l’esprit de la poésie et l’esprit de la philosophie à l’inspiration du vrai Dieu, tout comme à celle de la théologie.

Mais qu’au contraire, il éleva les créations de l’imagination, sur un mur, au même rang que les objets de la foi, sur l’autre ; qu’en opposition délibérée et équilibrée au Rocher du Mont Sion, il érigea le rocher du Parnasse et le rocher de l’Acropole.

Parmi les maîtres de la poésie, on le trouve intronisant Pétrarque et Pindare, mais non Isaïe ni David ; et pour les maîtres de la philosophie, on trouve les maîtres de l’école d’Athènes, mais aucun de ces grands maîtres par lesquels cette école fut réprimandée – ceux qui reçurent leur sagesse du ciel même, lors de la vision [de Salomon dans le lieu] de Gabaon et de l’éclair de Damas [Saul le persécuteur devient Paul].

Le déclin des arts en Europe sortit de cette chambre, et il fut en grande partie causé par les excellences mêmes de celui qui avait ainsi marqué le début de ce déclin.

La perfection d’exécution et la beauté du trait atteintes dans ses œuvres, et dans celles de ses grands contemporains, firent de la finition et de la beauté de la forme les principaux objectifs de tous les artistes ; et dès lors, on rechercha l’exécution plutôt que la pensée, et la beauté plutôt que la véracité.

Et comme je vous l’ai dit, ce sont là les deux causes secondaires du déclin de l’art ; la première étant la perte de la finalité morale.

Veuillez bien les noter.

Dans l’art médiéval, la pensée prime sur l’exécution ; dans l’art moderne, c’est l’inverse.

De même, dans l’art médiéval, la vérité précède la beauté ; dans l’art moderne, c’est l’inverse.

Les principes médiévaux ont mené à Raphaël, et les principes modernes en découlent. »

Telle est la contradiction essentielle dans la peinture de Raphaël : c’est de la peinture, elle existe comme domaine artistique indépendant. Cependant, pour exister, elle doit s’aligner sur l’idéalisation attendue par des couches dominantes – l’aristocratie et l’élite catholique – désormais solidement installées et profitant de leur statut

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Raphaël, l’exemplarité dans la clarté