Le rôle historique de la peinture de Raphaël

En un sens, il faut donc parler de la peinture de Raphaël par la négative, même si elle se veut neutralisée.

Il est, en effet, hors de question d’admettre le discours dominant, façonné par l’aristocratie et l’Église catholique romaine, puis repris et adapté par la bourgeoisie.

Il ne saurait y avoir de peinture neutre, « harmonieuse » en soi au point de ne plus rien porter, d’être « parfaite ».

L’interprétation de John Ruskin est, ainsi, unilatérale, au-delà de la vérité qu’elle porte au sujet du formalisme de l’approche de Raphaël.

La question n’est pas de savoir s’il n’y a rien à reprocher à la La Madone d’Orléans, peinte vers 1506-1507, mais bien d’en découvrir la substance.

Et là on ne voit plus ce que Raphaël fait bien, mais tout ce qu’il évite de faire et qui l’amène justement à une peinture libérée, porteuse d’une valeur en soi, déconnectée de tout ce qui faisait le Moyen Âge.

Raphaël échappe en fait, si on regarde bien ses œuvres, à toute pression.

Ses compositions flottent librement.

Prenons La Madone dite Aldobrandini en raison du nom de la famille du propriétaire de l’œuvre, réalisée en 1509-1510.

C’est une œuvre dont la composition est relativement élaborée.

On a la Vierge, l’enfant Jésus ainsi que Jean ; il y a également un arrière-plan.

Mais Raphaël n’est pas tant « mesuré » que prudent.

L’arrière-plan est systématiquement affaibli.

Ici, ses couleurs sont peu marquées, il y a une séparation avec le mur.

Le poids de l’enfant à gauche est en équilibre avec celui à droite, ce qui est systématisé par le mouvement d’épaule de la femme.

Le visage de celle-ci est appuyé par la fleur remise par un enfant à un autre et le siège du fauteuil est parfaitement large afin de bien renforcer la dimension linéaire neutralisant tout l’arrière-plan en général.

Chez Raphaël, le fond est structuré par des lignes, même si ce qui est montré est dialectiquement arrondi et flou. Le premier plan est toujours « arrondi », mais ces ronds établissent des lignes.

En apparence, on a une peinture harmonieuse, par un peintre « mesuré ».

En réalité, on a une expression esthétique propre à une conscience nouvelle.

L’humanité n’est plus parasitée par les obsessions propres au Moyen Âge, il n’y a plus la pesanteur, la pressurisation s’exprimant dans l’inquiétude, le remplissage, l’esprit de fermeture.

Naturellement, il est ici triché, puisqu’on passe par l’idéal antique.

Ce n’est pas du réalisme.

Néanmoins, l’utilisation de l’idéalisme, du principe abstrait d’harmonie, permet l’éloignement du caractère tendu propre à la peinture du Moyen Âge.

Le Couronnement de la Vierge (appelé également Retable Oddi), datant de vers 1503, montre bien comment, chez Raphaël, la tension médiévale a disparu.

Il n’y a plus de comptes à rendre, que ce soit dans la disposition des éléments ou la représentation des figures.

Les personnages sont sereins, leur attitude est plus naturelle, tout en étant en même temps davantage intellectualisée.

On a des postures propres à des gens qui pensent, qui savent qui ils sont : ils ne dépendent clairement pas de quelque chose d’extérieur à eux.

Il n’y a chez Raphaël ni tentative d’établir une démarche symbolique, ni une hiérarchie dans les éléments de la composition.

Le facteur qui joue un rôle clé, c’est bien entendu la mise en place de la perspective, avec de la profondeur de champ.

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Raphaël, l’exemplarité dans la clarté