La profondeur dans le champ et la vraisemblance chez Raphaël

Ce qu’il faut noter chez Raphaël, c’est que les éléments utilisés pour ses compositions sont liés à sa démarche.

Il veut un point de vue unique : c’en est fini de la dispersion visuelle typique de la peinture du Moyen Âge.

Raphaël a donc besoin d’objets géométriques établissant des lignes poussant le regard et permettant de mettre en place de la profondeur, pour un tableau réellement en trois dimensions.

Il y a ainsi une grande attention portée aux proportions des personnages, afin d’apporter un maximum de cohérence à l’œuvre.

On ne saurait véritablement parler de réalisme ; il vaut mieux parler de vraisemblance.

Et c’est là où Raphaël change littéralement les règles du jeu de la peinture.

Le Mariage de la Vierge, de 1504, reflète cette nouvelle capacité historique à maîtriser l’espace sur le plan esthétique.

Voir au loin, présenter une démarche en trois dimensions, savoir calculer les volumes : Raphaël représente la peinture en révolution par rapport au Moyen Âge.

Et il ne suffit certainement pas de dire que Raphaël relève de l’humanisme italien, qu’il a une approche scientifique.

Même en faisant un tel constat, cela n’explique pas pourquoi il se tourne vers cela et abandonne le terrain médiéval.

Quelle transformation de l’humanité représente-t-il ?

Il est facile de trouver la solution.

Puisque sa démarche est spatiale et représente une rupture, alors cela veut dire qu’auparavant on se focalisait sur le temps.

La peinture médiévale se fonde sur le temps ; elle cherche à montrer un moment.

C’est pourquoi sa dimension « symbolique » est toujours soulignée.

La représentation du Moyen Âge a pour but de montrer spatialement ce qui consiste en un moment essentiel.

Quel que soit le tableau médiéval qu’on prenne, même si c’est avant tout une image, c’est le temps qui est l’aspect principal.

Chez Raphaël, le temps est subordonné à l’espace, dont l’ampleur devient conquérante. Regardons deux de ses œuvres pour le saisir.

La peinture appelée Vierge à l’Enfant trônant avec saints, de 1503, est une œuvre encore clairement liée à l’approche médiévale.

Les personnages tendent à l’harmonie, il y a une certaine grâce.

Cependant, le moment prime, et relève d’ailleurs de la tradition de la représentation de la « conversation » de Marie avec diverses figures historiques de la religion.

On est encore dans la lecture médiévale d’une représentation tendant à la pensée abstraite.

Or, la pensée qui accompagne l’émergence de la bourgeoisie, l’humanisme, s’oppose à la lecture médiévale, parce qu’elle accorde une valeur en soi à la personne.

Dans le mode de production féodal, les figures sont interchangeables.

Tout dépend de rapports figés, de nature corporatiste, et le roi comme l’artisan ou le serf n’existent qu’à travers leur fonction.

L’émergence des commerçants et artisans modifie la donne.

Avec le commerce, ils prennent une position nouvelle, brisant les carcans médiévaux.

Certains s’enrichissent au point de devenir des banquiers jouant un rôle d’une immense ampleur.

Cela rejoint une autre réalité nouvelle.

L’accumulation de biens par certaines aristocraties européennes les pousse au raffinement.

C’est historiquement le cas en Italie et, ici, le fait de se tourner vers l’Antiquité romaine sert de contrepoids face aux prétentions du Vatican.

Il y a aussi la dimension impériale de certaines puissances européennes dont les élites « flottent » au-dessus de la réalité, avec pareillement un goût cosmopolite pour les arts, le raffinement, l’accumulation de choses dans les « cabinets de curiosité », etc.

Ainsi, Raphaël intervient au moment où l’empereur, le roi, l’aristocrate… qui achète un tableau le fait avec une dimension personnelle.

Il choisit ce qu’il achète, il a un rapport personnel avec le peintre.

Il prétend posséder une individualité.

C’est là la base historique qui permet de personnaliser les œuvres.

Comme, cependant, tout cela n’est pas directement porté par le peuple, l’idéalisation est le mode inévitable de représentation.

La Vierge de Lorette, de 1509-1510, est un chef-d’œuvre typique d’une telle expression artistique propre à cette époque, à ce tournant dans la dignité humaine.

Ce n’est pas réaliste, mais c’est vraisemblable.

La composition est idéalisée, tout en s’appuyant sur le charme de la dimension réaliste.

C’est pour cette raison que Raphaël a été considéré comme le premier maître de la peinture, comme celui qu’il faut étudier avant tous les autres.

Il symbolise la personnalisation, même si idéalisée.

=>Retour au sommaire du dossier sur
Raphaël, l’exemplarité dans la clarté