Julian Jaynes et l’émergence de la conscience à travers les âges

Les outils scientifiques n’ont cessé de progresser parallèlement à la croissance des forces productives sous l’égide du capitalisme.

Cela apporte des découvertes fantastiques, par exemple dans le domaine de la cartographie des zones du cerveau.

Inversement, les scientifiques façonnés par le capitalisme se retrouvent débordés par ce qu’ils constatent, et Julian Jaynes est un excellent exemple.

Ce qu’il découvre est intuitivement génial, mais il ne comprend pas la nature de sa découverte, et sa manière de le comprendre est erronée, ou plus exactement l’inverse de ce qu’il faudrait avoir en fait comme démarche.

Julian Jaynes est un psychologue américain (1920-1997), typique de ce que pouvaient être les États-Unis à l’époque. C’est une bulle, où le capitalisme grandit, avec des intellectuels bien au chaud dans cet environnement.

Ils sont choyés et Julian Jaynes sera ainsi professeur de psychologie à l’université de Princeton de 1966 à 1990. C’est tout à fait prestigieux.

Princeton

Dans le contexte de l’époque, c’est l’idéologie de la cybernétique qui prédomine alors aux États-Unis ; l’URSS de Staline s’était opposée à elle, puis le révisionnisme a fait que cela devint l’idéologie officielle de l’URSS sur le plan scientifique.

Rappelons ici ce qu’est la cybernétique : c’est une théorie qui dit que tous les êtres (vivants ou non) sont finalement des automates réagissant à des informations.

Julian Jaynes n’est, dans ce cadre, nullement original ; il n’est qu’un besogneux parmi d’autres qui s’imagine que l’esprit est le produit d’un assemblage de mots et que, finalement, le cerveau n’est qu’un ordinateur-machine où s’activeraient, en quelque sorte de manière mécanique, des leviers donnant tel ou tel résultat.

Il est, à ce titre, fasciné par les expériences aléatoires, tout autant qu’il profite des résultats de la médecine et du progrès technique.

C’est une lecture à la fois empiriste et mécanique.

L’expérimentation sur les animaux, cette barbarie, est pour cette raison quelque chose de tout à fait acceptable pour Julian Jaynes, et c’est sans se poser de questions qu’il peut informer dans ses écrits, comme en passant, que :

« Par exemple, 98 % des voies optiques peuvent être sectionnées chez le chat, et la capacité à distinguer la luminosité et les formes sera préservée. »

Tout cela est lamentable et criminel, mais relève classiquement de la science dans un encadrement bourgeois.

Néanmoins, il était inévitable qu’il y ait un développement inégal et que justement il y ait une rupture complète avec les simples constatations.

Julian Jaynes, produit de l’accumulation de données de son époque, a ainsi une intuition.

C’est que, à moins de suivre aveuglément la religion, il est indubitable que l’humanité a connu une évolution.

Il n’y a jamais eu d’Adam et Ève et il n’y a pas eu de Dieu procédant à une « création ».

Vu d’Europe, c’est facile à comprendre.

Mais, de par le poids des religions aux États-Unis, l’orientation « athée » joue un rôle essentiel dans l’activité scientifique, en tant que mise en perspective et facteur progressiste.

Carl Sagan, une figure américaine connue, a longuement insisté sur ce point propre aux États-Unis.

Carl Sagan

Et c’est là où Julian Jaynes trouve une voie. Il dit la chose suivante : aujourd’hui, nous disposons d’une vraie conscience de nous-mêmes.

On sait qu’on se brosse les dents, on sait qu’on prend le bus, on est capable de se poser des questions sur ce qu’on va faire.

Toutefois, il faut bien admettre que l’humanité a évolué.

Il n’y a donc aucune raison de considérer qu’il en a été toujours ainsi.

Le raisonnement est implacable, et il est juste.

Julian Jaynes a constaté, à partir d’un point de vue scientifique, une simple vérité.

Il n’avait aucune compréhension du matérialisme dialectique, de la question de l’univers comme entièrement matériel et en transformation éternelle, de la complexification des phénomènes par les sauts qualitatifs, ni même du principe du mode de production.

Il n’a pas, comme nous, compris que l’être humain est un animal qui, de par la loi du développement inégal, a suivi son propre parcours, en dehors de la Nature, avant de mettre un terme à ce parcours en rejoignant la Nature en conservant les acquis accumulés.

Toutefois, Julian Jaynes pose la question de l’évolution de la conscience humaine dans l’Histoire.

Obligatoirement, elle s’est produite. Il faut donc savoir comment.

Et on ne parle pas ici seulement de la modification de la conscience, mais bien de son apparition historique, de son émergence.

Ce qui ramène à la question de savoir si l’homme pense (comme le considère l’idéalisme) ou bien si sa pensée est une réflexion (comme l’affirment nos titans : Aristote, Avicenne, Averroès, Spinoza, Feuerbach, Marx, Engels, Lénine, Staline, Mao Zedong).

La question que pose donc Julian Jaynes, c’est : à quel moment de l’Histoire, le cerveau de l’humanité que nous connaissons, qui fonctionne comme nous le connaissons, est-il apparu dans un saut qualitatif ?

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La dialectique du cerveau: le bicaméralisme de Julian Jaynes