Il faut, au-delà des critiques, noter que Julian Jaynes se tourne vers l’Histoire pour chercher le moment de rupture mettant fin au bicaméralisme.
En ce sens, il accepte le jugement des preuves historiques, ce qui le place du côté du matérialisme.
Néanmoins, ce qu’il ne saisit pas, c’est que même en admettant que la thèse du bicaméralisme soit juste, elle relève elle-même d’une transformation générale de l’être humain, qui passe d’un animal à un être capable d’utiliser de manière systématique les outils et de transformer la Nature.
Si l’on préfère : Julian Jaynes parle de l’être humain pré-bicaméral, là où il devrait parler d’un animal passant par le bi-caméralisme pour arriver à l’être humain d’aujourd’hui, et continuant son chemin.
C’est le défaut du matérialisme bourgeois historiquement : s’il rejette la religion et assume l’évolution de l’humanité depuis le passé, il met un stop et s’imagine que le processus est terminé.

Julian Jaynes rate ainsi des pans entiers du processus qui, malheureusement, de par sa conscience restreinte, aboutit selon lui uniquement au citoyen « éveillé »du capitalisme américain des années 1960.
Sa propre situation historique l’a conditionné et l’a empêché de saisir le rapport aux idéologies propres à chaque mode de production.
Or, ce qu’il appelle bicaméralisme, c’est en réalité le poids de l’idéologie sur les consciences humaines.
Il perçoit qu’il y a une force conductrice dans l’esprit humain, et il a l’intuition que c’est en rapport matériel avec le bicaméralisme.
Il y a ici possiblement un très grand apport scientifique.
Cependant, si bicaméralisme il y a (ou il y avait), il s’insère dans un dispositif historique relevant de la contradiction entre l’humanité et la Nature, et cela dépend des caractères de la séquence : communisme primitif, esclavagisme, féodalisme, capitalisme, puis socialisme et communisme.
En faisant du bicaméralisme un simple sas historique à la conscience individuelle bourgeoise, Julian Jaynes rate ainsi toutes les nuances et différences qui existent au cours de cette progression historique.
Son intuition est formidablement intéressante, sa thèse est par contre psychologisante et erronée, et réduit le parcours de l’humanité à une sortie du bicaméralisme.
Il y aurait le bicaméralisme, les restes du bicaméralisme, les restes des restes, puis la situation d’aujourd’hui.
C’est de l’évolutionnisme pour expliquer ce qui est censé être une vraie cassure.
Julian Jaynes a bien perçu qu’il y avait des modifications historiques, mais il est aveuglé par le bicaméralisme et ne connaît pas le concept d’idéologie, ni celui de mode de production.
Voici comment il tente de se sortir de sa situation intellectuellement compromise.
« Ce drame, cette immense scène dans laquelle l’humanité s’est déroulée sur cette planète au cours des 4000 dernières années, apparaît clairement lorsqu’on considère la tendance intellectuelle centrale de l’histoire mondiale.
Au deuxième millénaire avant J.-C., nous avons cessé d’entendre la voix des dieux.
Au premier millénaire avant J.-C., ceux d’entre nous qui entendaient encore ces voix, nos oracles et nos prophètes, ont eux aussi disparu.
Au premier millénaire après J.-C., c’est par leurs paroles et leurs récits, conservés dans des textes sacrés, que nous obéissions à nos divinités perdues.
Et au deuxième millénaire après J.-C., ces écrits perdent leur autorité.
La révolution scientifique nous détourne des anciens enseignements pour nous conduire à retrouver l’autorité perdue dans la Nature.
Ce que nous avons vécu au cours de ces quatre derniers millénaires, c’est la lente et inexorable profanation de notre espèce.
Et dans la dernière partie du deuxième millénaire après J.-C., ce processus semble s’achever.
C’est la grande ironie humaine de notre entreprise la plus noble et la plus ambitieuse sur cette planète que, dans notre quête d’autorisation, dans notre lecture du langage de Dieu dans la Nature, nous ayons lu si clairement que nous nous sommes tellement trompés. »
Ce fétichisme du bicaméralisme comme processus doit bien entendu à la liaison de Julian Jaynes avec la théorie de la cybernétique, qui fait de l’information l’alpha et l’oméga de tout processus, de tout phénomène.
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La dialectique du cerveau: le bicaméralisme de Julian Jaynes