La vie intense du marginalisé comme moteur transcendant

Toutes les religions ont attiré, à leur naissance, les déclassés.

La raison n’est pas simplement sociologique, avec des gens mis de côté trouvant dans une nouvelle religion une communauté.

Il s’agit d’une question de vécu.

De par leur vécu extrême, les déclassés vivaient intensément la joie et la peine.

Si on comprend de manière matérialiste dialectique qui sont vraiment les anges et les démons, alors on peut voir que du point de vue d’un déclassé, toute aide ne peut provenir que d’un ange, toute agression ne peut venir que d’un démon.

L’archange Raphaël,
fresque en Géorgie, 12-13e siècle

Les sensations sont tellement rendues extrêmes que le moindre acte en rapport avec un déclassé en perdition est considéré par lui comme un soutien ou une déclaration de guerre ; les sentiments du déclassé sont incandescents, alors qu’en mode survie, il brûle littéralement sa force vitale.

Cela rejoint le propos de Jésus comme quoi « heureux les simples d’esprit, car le royaume des cieux leur appartient » ; en effet, il mentionne ensuite le peuple dans sa souffrance et sa joie comme la lumière du monde, c’est-à-dire de notre point de vue comme au nexus de la joie de la souffrance.

D’où le principe de la neutralisation : Dieu n’existant pas en réalité, Jésus est obligé de trouver un lieu où placer son paradis.

Ce dernier n’est pas un monde rempli de joie, mais un simple rappel du jardin d’Éden, avec une situation datant d’avant la connaissance du bien et du mal, c’est-à-dire d’avant le ressenti de la joie et de la peine, et de ce qui va avec.

C’est pourquoi si Jésus parle d’allégresse, c’est au sens d’un sentiment de transcendance, d’annulation, de neutralisation.

Comme dans toutes les religions, on est heureux d’avoir éteint (en apparence) le feu contradictoire du bien et du mal en soi, d’avoir stoppé la bataille entre la joie et la peine.

Les déclassés, les âmes en peine… de par leur vécu extrême des sensations, sont le public initial de la religion ; mieux, ils sont la religion, ils en sont la substance initiale.

Tous les saints qui suivent sont des gens qui tentent de revivre un tel vécu, au moyen de mortifications voulues, là où les déclassés le vivaient initialement sans le vouloir aux marges de la société.

C’est le fétichisme du vécu extrême.

(5) Voyant la foule, Jésus monta sur la montagne ; et, après qu’il se fut assis, ses disciples s’approchèrent de lui.

2 Puis, ayant ouvert la bouche, il les enseigna, et dit :

3 Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux !

4 Heureux les affligés, car ils seront consolés !

5 Heureux les débonnaires, car ils hériteront la terre !

6 Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés !

7 Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde !

8 Heureux ceux qui ont le coeur pur, car ils verront Dieu !

9 Heureux ceux qui procurent la paix, car ils seront appelés fils de Dieu !

10 Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des cieux est à eux !

11 Heureux serez-vous, lorsqu’on vous outragera, qu’on vous persécutera et qu’on dira faussement de vous toute sorte de mal, à cause de moi.

12 Réjouissez-vous et soyez dans l’allégresse, parce que votre récompense sera grande dans les cieux ; car c’est ainsi qu’on a persécuté les prophètes qui ont été avant vous.

13 Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on ? Il ne sert plus qu’à être jeté dehors, et foulé aux pieds par les hommes.

14 Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée ;

15 et on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais on la met sur le chandelier, et elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison.

16 Que votre lumière luise ainsi devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres, et qu’ils glorifient votre Père qui est dans les cieux.

Les déclassés brûlent intérieurement et c’est en ce sens qu’ils sont une lumière.

Les gens au vécu extrême sont particulièrement marquants de par l’intensité de leur existence, qui fait peur mais qu’on voit puissante : on voit leur folie, l’exaltation démesurée de leurs émotions, leurs sentiments déformés, etc.

La religion intervient pour transformer en idéologie de la neutralisation cette expérience marquante des êtres humains les plus traumatisés par la sortie de la Nature et connaissant le plus le déchirement intérieur de leur l’esprit.

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La religion comme psychologie neutralisante
de l’humanité sortie de la Nature