Le choix de l’idéologie du bien ou du mal : Martin Luther et le diable, Jean Calvin et le péché

Tout le protestantisme est marqué par la question du diable et c’est tout à fait cohérent, si on comprend que la religion accompagne une crise historique.

Si on ne l’admet pas, alors il apparaît comme illogique qu’une religion à prétention rationaliste et populaire comme le protestantisme se soit précipitée sur ce thème, y accordant une place essentielle.

Martin Luther prétend même avoir discuté avec le diable !

Il a notamment raconté un dialogue sur la messe avec le diable.

Cela rejoint la question de l’affrontement au sein de la conscience.

Lorsque Martin Luther dit que seule la foi sauve, il se place directement sur le plan de l’esprit, car il a compris sans le comprendre que c’est précisément là que se joue la question du paradis et de l’enfer.

On lit ainsi dans les fameuses 95 thèses placardées, qui lui sont attribuées :

14. L’imperfection de la santé ou de la charité chez le mourant engendre nécessairement une grande crainte — une crainte d’autant plus vive que la charité est moindre.

15. Cette crainte et cette angoisse suffisent à elles seules (sans parler d’autres facteurs) à constituer la peine du purgatoire, puisqu’elles confinent à l’horreur du désespoir.

16. L’enfer, le purgatoire et le ciel semblent différer tout comme diffèrent le désespoir, l’état proche du désespoir et la sécurité.

Les termes ici employés relèvent directement de la psychologie et on peut sans souci les rapprocher du bouddhisme tibétain dans le rapport du mourant au cycle des réincarnations.

L’esprit serait en mesure d’appréhender la joie et la peine, sous la forme du paradis et de l’enfer ; il aurait un parcours chaotique entre l’un et l’autre, et tout cela, à force d’accumulation à travers des millénaires, a constitué la lecture religieuse de la vie dans le rapport à la mort.

Dans son commentaire sur la Genèse, Martin Luther va jusqu’à parler du Paradis comme de la « sécurité », une sécurité au-delà de la réalité matérielle :

« Mais que devons-nous penser de ce texte du Nouveau Testament : Aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis ?

Et de 2 Corinthiens 12 : J’ai été enlevé jusqu’au Paradis ?

Je n’hésite pas à affirmer, pour mon compte, que ce n’est pas au sens matériel qu’il faut entendre le lieu où Christ se retrouva avec le brigand.

Quant à Paul, en effet, la chose est claire car il dit qu’il ignore si ce fut en son corps ou hors de son corps.

Je pense donc que, dans un cas comme dans l’autre, on appelle du nom de Paradis la condition dans laquelle Adam se trouvait au Paradis : plénitude de paix, de sécurité et de tous les dons qui se trouvent là où il n’y a pas de péché. […]

Ainsi, Paradis doit être en quelque sorte compris au sens allégorique, de même encore que l’Écriture, en parlant du sein d’Abraham, ne désigne pas le manteau, mais allégoriquement, dans la foi, la vie qui est dans les âmes défuntes.

Elles sont en paix, en effet, et elles se reposent, attendant en ce repos la vie et la gloire à venir. »

Il faut se souvenir aussi que pour Martin Luther, le diable est une réalité, avec le pape qui œuvre à démolir la vraie religion.

Il y a une réelle dynamique dans le rapport à l’enfer et à son débordement pratique visant à nous tromper.

Il est facile de voir comment s’expose ouvertement une dialectique de la bonne action et de la mauvaise action, de la vraie conscience et de la fausse conscience, car c’est précisément le rôle du diable que de « tromper ».

Voici ce que dit à ce sujet, de manière on ne peut plus claire sur le plan du choix idéologique à effectuer dans son esprit, Jean Calvin dans le Livre 2 de l’Institution de la religion chrétienne (dans un français modernisé).

« Je pense que nous avons suffisamment prouvé que l’être humain est tellement prisonnier sous le joug du péché qu’il est incapable, par sa propre nature, de désirer le bien dans sa volonté ou de le mettre en pratique.

De plus, nous avons établi la distinction entre la contrainte et la nécessité : il en ressort que lorsque l’homme pèche par nécessité, il ne cesse pas pour autant de pécher de sa propre volonté. 

Mais puisque, lorsqu’il est mis sous la domination du diable, il semble être guidé par la volonté de celui-ci plutôt que par la sienne, il reste à expliquer comment cela se produit.

Ensuite, il faut résoudre une question souvent débattue : doit-on attribuer un rôle à Dieu dans les mauvaises actions, alors que l’Écriture laisse entendre que son action y est présente d’une certaine manière ?

Concernant le premier point, saint Augustin compare parfois la volonté humaine à un cheval, qui se dirige selon le bon vouloir de celui qui le monte.

D’autre part, il compare Dieu et le diable à des cavaliers.

Si Dieu occupe la place dans la volonté de l’homme, tel un bon cavalier expérimenté, il le conduit avec mesure : il l’encourage s’il est trop lent, il le retient s’il est trop fougueux, et s’il s’emporte trop, il le réprime, corrige sa rébellion et le ramène dans le droit chemin.

Au contraire, si le diable a gagné la place, comme un mauvais cavalier brutal et écervelé, il l’égare à travers les champs, la fait tomber dans des fosses, la fait trébucher et dévaler les vallées, l’habituant à la rébellion et à la désobéissance.

Cette comparaison nous suffira pour le moment, puisque nous n’en avons pas de meilleure.

Dire que la volonté de l’homme naturel est soumise à l’autorité du diable pour être guidée par lui ne signifie pas du tout qu’elle est contrainte par la force et malgré elle à obéir, comme on forcerait un esclave à accomplir une tâche qu’il refuse.

Nous voulons plutôt dire qu’étant trompée par les ruses du diable, elle se soumet nécessairement à ce qui lui plaît, tout en le faisant sans contrainte extérieure.

En effet, ceux à qui notre Seigneur ne fait pas la grâce de les guider par son Esprit sont abandonnés à Satan pour être menés par lui.

C’est pourquoi saint Paul dit que le dieu de ce monde (qui est le diable) a aveuglé l’intelligence des incroyants afin qu’ils ne voient pas la lumière de l’Évangile (2 Corinthiens 4:4).

Et ailleurs, il dit qu’il règne en tous les injustes et les désobéissants (Éphésiens 2:2).

L’aveuglement des méchants et tous les méfaits qui en découlent sont donc appelés les œuvres du diable.

Pourtant, il ne faut pas en chercher la cause en dehors de leur propre volonté : c’est là que réside la racine du mal et le fondement du règne du diable, c’est-à-dire le péché. »

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La religion comme psychologie neutralisante
de l’humanité sortie de la Nature