De Rubens à la New Beat et au H8000

Un pays marqué par le baroque ne saurait trouver un chemin facile d’accès à une démarche épurée, dans la mesure où son émergence nationale a apporté un goût prononcé pour le multiple.

D’où l’image un peu chaotique des Belges auprès de leurs voisins du nord, les Néerlandais, façonnés en large partie par le protestantisme, et de leurs voisins du sud, les Français, façonnés par le classicisme de la monarchie absolue.

L’exubérance d’un Rubens se retrouve donc forcément et deux phénomènes sont ici marquants de par leur nature, où la composition approfondie joue, en effet, pleinement sur le coloris.

Ce coloris est ici musical ; pareillement que chez Rubens, le goût pour la ligne compte moins que celui pour la couleur et l’atmosphère prenante, pesante, multicouches, prend le pas sur, disons, le sens de la mélodie.

Les domaines sont pour l’un, la musique électronique, pour l’autre, le metal. Le premier phénomène s’appelle la New Beat, le second le H8000.

Dans les deux cas, c’est un mouvement né par en bas, en dehors des circuits traditionnels (commerciaux, médiatiques, etc.), ayant touché de vastes secteurs du peuple.

Et le rapport à Rubens, si on le cherche, est absolument évident si on prend sa couleur et son exubérance et qu’on la transpose dans la musique.

Le processus, sur le plan de la musique électronique, a été le suivant.

La New Beat a comme premier ancêtre le groupeTelex, fondé à la fin des années 1970.

Avec un esprit punk, des paroles loufoques et une musique électronique approfondie (« Moskow Diskow »), ils ouvrent la voie à tout un état d’esprit à la fois décalé et très impliqué, très belge.

Le second ancêtre, c’est le groupe Front 242 né en 1981, développant une approche similaire, avec toutefois un côté sérieux et froid assumé, une musique largement plus développée et structurée.

Front 242 apparaît comme le fer de lance de l’EBM (Electronic Body Music), aux côtés d’autres groupes belges comme The Neon Judgement.

Front 242 apporte une imagerie bien définie, du sérieux, assume de prolonger la dimension dansante de la disco (mais de manière froide, à l’instar de Cabaret Voltaire en Angleterre).

Son importance historique musicale est immense et son impact très largement significatif ; la vidéo de la chanson « Headhunter » résume parfaitement la dimension musicalement enveloppante et graphiquement glacée, et pourtant baroque de par la tendance à l’extravagance.

On a ici, toutefois, seulement une tendance de fond ; les masses belges ne sont pas encore protagonistes d’une réalité qui se veut largement expérimentale et avant-gardiste.

C’est le développement de la musique House qui va modifier la donne.

On parle ici d’une musique techno accessible, que l’on vient écouter en club. La dimension mélodique, si l’on veut, prend davantage de place et rend l’expérience musicale moins esthétisante, moins figée dans une posture martiale, industrielle.

Le côté cassant, mécanique est d’ailleurs largement atténué par le ralentissement de la musique.

La légende veut d’ailleurs que le genre soit né lorsqu’un DJ a joué le titre « Flesh », du groupe d’EBM du groupe belge A Split-Second, en 33 tours au lieu d’en 45 tours, le ralentissant ainsi.

La Belgique est alors, tout d’un coup, submergée, par en bas, par le phénomène de la New Beat, une musique qui mêle la logique de l’EBM avec le son House.

De jeunes gens se précipitent pour produire de la musique en phase avec cet état d’esprit, pour une techno plus lente que la normale, plus froide aussi, mais exubérante.

C’est alors l’avalanche de productions belges (comme « Play it again » de Out of the ordinary, « Ibiza » d’Amnesia, « I sit on Acid » de Lords of Acid, « The sound of C » de Confetti’s), ajoutant une approche un peu « acid », avec un beat répétitif, des plages de sons, bref une accumulation à la Rubens, pour une composition à la Rubens, avec l’exubérance d’un Rubens.

On comparera avec beaucoup d’intérêt la chanson originelle de Kevin Saunderson, « Rock to the beat », un bijou de Detroit Techno, avec la « réécriture » réalisée en mode New Beat par les Belges de 101, un très grand classique du genre.

On écoutera aussi l’original New Beat « The age of love », de 1990, relativement passé inaperçu, en le comparant ensuite avec le mix de 1992 qui précipite la chanson, avec pourtant peu de réelles modifications, dans la musique « trance » et aura un succès considérable dans l’ouverture de ce nouveau genre qui aura un immense succès.

Il est évident qu’un phénomène comme la New Beat ne saurait être compris sans voir la dimension belge ; sur le plan esthétique, le rapport à Rubens est net.

Il est également vrai pour un autre mouvement musical apparaissant au même moment, mais se prolongeant durant les années 1990, sans avoir la même ampleur il est vrai.

C’est que la New Beat a été un mouvement de dimension nationale ; dès son émergence, autour de 1986-1987, il conquiert la jeunesse malgré un black-out médiatique et le capitalisme étant ce qu’il est, la production sans bornes, l’assèchement des valeurs vraies, la commercialisation sans limites….

Tout cela tuera le mouvement dès 1989-1990.

Le mouvement H8000 est, quant à lui, toujours resté intègre.

C’était dans sa nature : il est né porté par des adolescents et de très jeunes gens, qui galéraient pour trouver des lieux pour répéter, des salles où faire des concerts, etc.

La base fut la ville de Courtrai, alors défigurée par les drogues ; tout l’arrière-plan géographique consiste en la Flandre-occidentale, qui fut prétexte au choix du mouvement, 8000 étant le code postal pour cette partie de la Belgique, la lettre H ayant été choisie pour « Hate » (« Haine » en anglais) et Hardcore.

Ces jeunes ont fondé des groupes de punk hardcore, les premiers étant Nations on Fire, Shortsight, Blindfold et Spirit of Youth, au début des années 1990.

On est dans une approche bien spécifique, celle de la culture straight edge : pas d’alcool, pas de drogues, pas de rapport sexuel sans relation stable, avec également le végétarisme puis le véganisme.

Comme on est au pays de Rubens, hors de question d’en rester au hardcore, dont les mélodies sont sèches, l’approche très linéaire.

Au lieu de ça, on va avoir une avalanche de sons métalliques, portée surtout par la seconde génération : Congress et Liar qui sont les deux groupes les plus connus, mais également Spineless, Regression, Firestone, Sektor, Deformity, Solid, Vitality,

Ce son, agressif mais surtout de grande ampleur, reflète la colère face à la nature du monde, et il est très intéressant ici de voir des valeurs positives proches finalement du protestantisme historique être portée dans la Belgique pourtant catholique.

C’est là un rattrapage, mais porté sur des fondements propres au parcours historique belge.

La musique du H8000 est résolument conquérante – exubérante, puissamment chargée en couleurs.

Cette approche musicale va avoir un vrai impact international ensuite.

Si au sein du mouvement H8000 il fut parlé surtout de « edgemetal », c’est sous le terme de « metalcore » que la démarche d’un hardcore « metal » sera définie, l’album jouant historiquement un rôle majeur étant Prayers upon deaf ears, d’Arkangel.

« One standard, one ethic / Redemption for all innocent life /
One standard, one ethic / Reverence for the sentient »

On est là dans l’exemple même d’un son apocalyptique à prétention révolutionnaire : il est considéré que le monde est injuste, horrible, la situation des animaux en étant le symbole. Et on lui oppose la morale vegan straight edge.

Prayers upon deaf ears est indissociable de Rubens, de son exubérance, de ses couleurs si on les remplace par du son.

Les valeurs qui y sont portées sont incontestablement puissamment révolutionnaires.

C’est l’idée de révolution totale qui est portée.

Encore faut-il pouvoir être à la hauteur des exigences.

Le groupe Arkangel, de Bruxelles quant à lui, abandonnera ses valeurs dès le départ, incapable d’assumer une confrontation révolutionnaire et transformant son approche musicale en « fond sonore » sans contenu, agressif pour l’agressivité, comme une fin en soi.

Le mouvement du H8000 s’étiolera pareillement, la dimension straight edge « militant » se faisant corrompre par la société environnante.

Il va de soi que le foisonnement propre à la New Beat et au H8000 n’a pas aidé à une éventuelle formalisation.

En même temps, un mouvement authentiquement populaire ne peut pas se développer sans avant-garde bien solide en son sein, afin de le protéger au niveau des fondamentaux.

Et, ce qui compte ici, c’est de voir que l’esprit de Rubens a bien été présent, des siècles après ; c’est conforme aux mentalités qui se sont mises en place alors, avec l’établissement de la nation belge.

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l’intimisme de Rembrandt et l’exubérance de Rubens