El cargardor, « Le porteur » de Víctor Zavala Cataño

El cargador, « Le porteur », a été joué pour la première fois à Ayacucho le 1er mai 1972.

Cela indique une grande importance : la ville est au cœur des Andes du centre du Pérou, et un lieu-phare du Parti Communiste du Pérou et de la guerre populaire des années 1980.

La pièce de théâtre s’y déroule d’ailleurs, dans la ville elle-même et dans la campagne environnante.

Víctor Zavala Cataño a pour cette pièce introduit plusieurs personnages : un jeune, un paysan, quatre porteurs, un caballero (c’est-à-dire un « homme de bien », un entrepreneur, quasi notable, du moins un homme de la ville éduqué et aisé), deux hommes dans un camion.

Plusieurs voix jouent un rôle, pour appeler depuis l’extérieur de la scène.

Cela a son importance, car cette pièce est relativement longue ; elle fait autour d’une heure.

C’est que les personnages sont très bavards et que leurs discussions sont prétextes à une présentation de caractères typiques dans une situation typique.

On y suit les tribulations de quelqu’un qui va se faire porteur à la ville. Dans la préface à la réédition de 1975, Víctor Zavala Cataño au sujet des porteurs :

« Malgré leur présence dans presque toutes les villes du Pérou, malgré le fait que beaucoup sollicitent leurs services, malgré le poids énorme de leurs fardeaux et leur grande misère qui nous frappent à chaque instant, malgré tout cela, nous n’avons pas pris conscience de leur humanité, de leur situation, de leur véritable réalité sociale. »

Néanmoins, il précise que certaines troupes de théâtre ont accordé une valeur mélodramatique à l’œuvre, ce qui est erroné par rapport à l’intention réelle qui est d’apporter une incarnation à une réalité retranscrite à travers une pièce.

Tout commence avec un jeune qui vient voir un paysan à la campagne.

Celui-ci est abattu, frappé par la misère. Et le constat est simple : la hacienda a construit un barrage, s’appropriant l’eau de la communauté paysanne.

Les gens étant dans une situation de détresse, ils ne parviennent pas à s’unir et pour le paysan, il ne reste que le chemin de l’exil. Le travail est en ville ; malgré la faiblesse physique, il faudra bien être porteur.

Le jeune, pourtant, le prévient : bientôt le soleil va revenir, et il viendra l’appeler…

PAYSAN. Bien, fils, je m’en vais. Tu es plein de force ; la communauté va s’élever à des hauteurs avec tes bras…

(Il serre le jeune dans ses bras.)

JEUNE. Un jour j’irai te chercher, taita [= père]. Quand le sol se sera levé, j’irai t’appeler.

PAYSAN. Il en sera ainsi, fils ?

JEUNE. Oui, taita.

Toutefois, les porteurs vivent en vase clos et voient de mauvaise augure un paysan venir de la campagne pour vivre comme eux. Ils se moquent de son arrivée et de son air abattu.

Néanmoins, par la suite on suit les discussions des porteurs et on comprend que leur rudesse et leurs moqueries sont typiques des travailleurs livrés à eux-mêmes, écrasés par leurs activités jusqu’à l’abrutissement.

Ils décrivent leurs activités, parfois des voix les appellent ; on notera que l’arrière-plan culturel est souligné indirectement, avec notamment les très nombreuses églises caractérisant Ayacucho.

Ce qui compte pourtant, c’est que le paysan est ostracisé. Les porteurs ne veulent pas lui, car il peut à leurs yeux leur prendre du travail.

Après un long aperçu sur les porteurs, on voit cependant passer le paysan, qui porte une charge. Mais il l’a fait tomber et tout se casse, au grand dam du caballero l’employant.

La marchandise brisée consiste en de la céramique de Quinua, des pièces fragiles et très jolies, représentant souvent des églises et des petites maisons, fabriquées dans la ville de Quinua, non loin d’Ayacucho.

Le caballero montre d’ailleurs une de ces céramiques, en disant qu’elle coûte 130 sols, que le tout valait 500 sols, et il exige d’être remboursé.

Les porteurs se sont cette fois solidarisés avec le paysan ; ils constatent d’ailleurs que le caballero veut récupérer le prix de vente et non le prix auquel il a acheté la marchandise.

Ils veulent accumuler l’argent pour sortir le paysan de prison, ainsi que lui amener à manger ; ils le préviennent également qu’au commissariat il se fera tabasser.

Ils le plaignent ensuite alors que le caballero va le faire travailler gratuitement pendant une semaine. Cet épisode du travail extorqué est montré par un long pantomime, où on voit le paysan travailleur sur un marché, jusqu’à l’épuisement.

On retrouve alors les porteurs qui étaient venus pour se proposer de l’aider, mais ont essuyé le refus du caballero.

Ils finissent par devoir ramasser le paysan qui s’est effondré après avoir cherché à porter une charge trop lourde pour lui à un moment.

On assiste à une sorte de communion des travailleurs, ce qui est le terreau fertile pour une prise de conscience.

Comme le dit l’un des porteurs :

« Comme des oiseaux perdus, nous sommes picorant dans les rues de la ville.

Nous ferions mieux d’être sur la colline, en train de préparer des ailes pour monter, en train d’en faire grandir quelques-unes. »

On retrouve ici la tradition andine, mais en vrai dans toute l’Amérique pré-colonisation, où l’oiseau symbolise l’envol, la progression, l’avancée, le positif, la transformation dans le sens de l’épanouissement.

Et, naturellement, lorsqu’il y a la visite à un avocat, celui-ci ne veut pas aider le paysan, car il est hors de question de nuire au caballero.

Le paysan retourne finalement au village, et les porteurs le suivent ; ils retrouvent le jeune et c’est de nouveau le thème de l’aurore qui ressurgit.

On retrouve le principe d’un nouveau jour qui doit venir, et de l’importance de la communauté paysanne.

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et le théâtre paysan péruvien