El Collar, « Le collier », est une pièce jouée pour la première fois en 1970 à Chacra Cerro, dans le district de Comas, dans la banlieue nord de Lima.
Chacra Cerro était une hacienda et dans la seconde moitié du 20e siècle sa fonction traditionnelle a disparu, laissant ainsi la place à une urbanisation « normale » mais également à des invasions de terrain pour des constructions relevant des bidonvilles.
Víctor Zavala Cataño place quatre personnages dans le bâtiment hébergeant le grand propriétaire terrien d’une hacienda : deux dames et deux servantes. La pièce dure une bonne demi-heure..
Un collier a été volé et la pièce commence par une dame agressant sa servante, l’accusant de l’avoir volé…
Naturellement, on trouve des précisions très fines. Ainsi, la dame explique qu’elle a une soirée importante ce soir et qu’elle veut la porter à cette occasion. C’est une présentation indirecte du contexte social.
Il y a aussi un propos lourd de sous-entendu :
« Tu es est la seule à entrer dans ma chambre à coucher. Il est clair que tu vas aussi dans la chambre de mon mari… »
Le couple de grands propriétaires fait chambre à part et il est clairement fait allusion au fait que le grand propriétaire couche avec sa servante. La dimension féodale quasi esclavagiste du statut de la femme opprimée est ici indiquée.
MADAME. Si tu ne me dis pas où est mon collier, je te fais emmener au poste ! Ils te feront parler à coups de poing !
Ils te jetteront en prison, en prison jusqu’à ce que tu parles, tant que ça me chante ! Tu comprends ? Tu parles… qu’est-ce que tu pourrais bien comprendre !
(Pause.)
Tu ne veux pas parler ? Bien ! Tu vas tout de suite me l’apporter ! Tu sais où il est. Je te donne cinq minutes.
Je vais parler à mon mari et à mon fils pour qu’ils aillent prévenir la police. Tu m’as entendu ?
(Elle sort.)
SERVANTE. (Après une pause, s’adressant au public.) Je ne l’ai pas pris, je n’ai pas vu de collier.
C’est un collier de perles, dit-elle, alors pourquoi l’aurais-je pris ? Où vais-je le mettre ? Je vais le porter avec ces vêtements ?
Je n’ai pas de col blanc. À quoi bon, alors ? Pour être une madame peut-être ?
Elle va à des fêtes avec ses colliers ; elle sent le médicament. Le monsieur aussi sort, avec un col rigide ; mais parfois il reste… J’ai peur quand il reste ! (Pause.)
Comme un chien féroce, la dame arrive. Elle crie, elle m’insulte ; elle me dit de partir, de partir, elle n’arrête pas.
Son fils, un jeune patron, ne veut pas me laisser partir. « Laissez-la rester, laissez-la rester », dit-il ; il se dispute avec la señora ; puis il me cherche, il m’importune, il m’agrippe… (Pause)
Je veux quitter cette maison. J’ai toujours envie de partir, je suis effrayé. Je suis arrivée en pleurs, mon père m’a amenée. Je ne voulais pas rester.
« Allons-nous en, petit père », lui ai-je dit. « Je te ramènerai, ma fille », a-t-il répondu. Il dit qu’il doit de l’argent à la hacienda, c’est pour ça qu’il m’a laissée. Il est venu me voir deux fois ; il ne m’a jamais emmenée.
Il n’est pas revenu. Ils l’ont mis en prison, dit-il ; la maison n’est plus à nous, la ferme non plus ; le propriétaire de la hacienda a tout pris.
Où vais-je aller ? Je n’ai nulle part où aller, où vais-je aller ?
(Pause. On entend la voix de la señora au dehors, qui dit, entre autres, violemment : « En prison, en prison… ! ».)
Ils vont m’emmener en prison. Que vais-je faire ? Je croiserai peut-être mon père.
Je suis sûre de revoir Demetrio. Ils ont emmené Demetrio aussi. « Allons-y », m’a-t-il dit un jour, « je subviendrai à tes besoins, nous nous marierons, nous aurons des enfants ». « Bien », ai-je répondu. La nuit, il est venu me chercher.
(On entend un grand vacarme dehors.)
Le fils du patron ne m’a pas laissé sortir. Ils ont appelé la police. Ils ont attrapé Demetrio.
C’est un voleur, ils ont dit ; dans la maison on l’a trouvé en train de voler… Je n’ai pas pu sortir, non, pas pu !
On ne saurait sous-estimer le degré d’abjecte violence qui existe, sur le plan sexuel, contre les femmes en Amérique latine, et depuis le plus jeune âge, c’est-à-dire dès l’enfance.
La grande majorité des femmes – dans certains pays, comme le Pérou, l’écrasante majorité – a dû affronter jeune ou très jeune, voire extrêmement jeune les agressions sexuelles, les viols.
L’impunité des agresseurs est la règle.
Il est naturellement difficile d’aborder cette thématique et lorsqueVíctor Zavala Catañole fait,il l’aborde de manière indirecte, par pudeur, qui est une caractéristique à la fois andine, paysanne et propre à des siècles d’oppression.
La femme du grand propriétaire elle-même est prise au piège ; elle raconte à la servante que le collier lui a été donné par son amant, dans une période où son mari travaillait dans la capitale et n’était donc pas là.
Elle en parle comme de jours merveilleux, qui ne reviendront plus jamais. La dimension pathétique des situations de ces femmes est patente ; on est dans un huis-clos propice à l’intimité, où la nature entière d’une vie se révèle.
L’irruption d’une seconde servante, un peu plus âgée, accentue la dimension dramatique. On retrouve la référence au soleil, au lendemain, à la grande rupture qui va se produire et qui va produire l’aurore.
Nous sommes en 1970 seulement au moment de la première mise en scène de la pièce, mais le contenu est déjà celui de la lutte armée, plus précisément de la guerre populaire.
SERVANTE 2. (D’un certain âge. Entre.) Le collier, on dit, tu l’aurais pris ?
SERVANTE. Non, mamita, je n’ai rien pris.
SERVANTE 2. La police ils sont allés chercher ; ils ont pris une voiture, ils sont déjà en route. Tu n’as rien pris ?
SERVANTE. Ne te méfie pas de moi, mamita ; ne va pas te méfier de tes pareilles. Qui donc, alors, va nous croire, qui va nous aider ?
SERVANTE 2. Ce n’est pas de la méfiance, ma fille. C’est que je t’ai ici.
(Elle indique le cœur.)
C’est la peur, c’est la douleur. Ils vont t’emmener en prison. C’est une peine, ma fille. Mes yeux sont fatigués ; ils ont déjà trop vu. Je vais rester triste sans toi.
SERVANTE. Ce sera peu de temps, ce sera court seulement.
SERVANTE 2. Mes enfants sont partis et ne sont jamais revenus. Juan, mon mari, est revenu de la prison avec une toux ; ils lui avaient brutalement frappé sur le dos.
Avec sa toux il est mort, en crachant du sang. Nous avons perdu la terre, la communauté est finie. Mon cœur me fait mal.
SERVANTE. Tu as consolé mon cœur depuis que je suis venue ici. Tu as été comme une mère pour moi. Ensemble nous avons pleuré. Depuis que je suis arrivée, tu m’as aidée, tu as relevé ma tête ; grâce à toi j’ai supporté tant de froid.
SERVANTE 2. Tu as été une joie pour moi, ma fille, toi aussi.
SERVANTE. Maintenant, je devrai aller, dit-on, là où va la police ?
SERVANTE 2. Je vais devoir rester seule, toute seule, ici dans cette prison.
SERVANTE. Moi dans une autre prison, nous allons être toutes deux pareilles.
(Pause.)
SERVITEUR 2. Reviendras-tu, petite fille ?
SERVANTE. Bien sûr, Mère ; pour toi je reviendrai !
SERVANTE 2. Quand cela arrivera-t-il ? Tu ne me trouveras pas, subitement.
SERVANTE. Cela sera bientôt, demain ce sera ; j’ai confiance, une confiance pleine dans ton cœur !
À l’aube viendront tes enfants, au lever du jour viendra le soleil.
Avec une bonne semence, nous allons semer la terre, le ver nous allons écraser, la sécheresse nous allons faire mourir, la tête du serpent nous allons écraser !
SERVANTE 2. Tu es jeune, ma fille ; la lumière du matin t’éclaire encore ; l’étoile de l’aube tu vas être amené à voir.
SERVANTE. Toi aussi, toi aussi.
SERVANTE 2. Je voudrais, ma fille, je voudrais ; le soleil descend déjà sur mon chemin ; derrière les collines il se cache.
SERVANTE. Il viendra, un autre jour il reviendra.
SERVANTE 2. Oui, ma fille, il viendra. Je le vois. Le tonnerre fera éclater sa colère dans la nuit ; les éclairs vont illuminer la vallée ; la pampa, la puna [=la plaine et les plus hauts plateaux] vont brûler.
Sur les crêtes des collines, sur la neige, commencera à blanchir l’aurore. Je le vois, ma fille ; maintenant je le vois. Mais le matin ne me verra pas.
(On entend le bruit du moteur d’une voiture qui approche de loin.)
SERVANTE. À demain, à demain !
SERVANTE 2.
(La serre dans ses bras.)
À demain, ma fille.
(Elle sort.)
SERVANTE. Je reviendrai pour toi, maman, je reviendrai pour toi !
Juste après, le bruit du moteur de la voiture grandit et s’installe avec violence, afin de marquer les spectateurs.
La dame arrive, avec une joie malsaine, heureuse d’avoir forcé son mari et son fils, réticents et mécontents, à aller chercher la police, qui ne pouvait dire non à rien vu l’importance du grand propriétaire.
On entend le bruit de la voiture qui part, emmenant la servante. Une seconde dame arrive, et la première se plaint de la servante.
Cependant celle qui arrive rit de l’affaire, car c’est elle qui a le collier, que l’autre lui avait prêté.
Elles vont ensuite pour prendre le thé, alors qu’elles parlent de choses frivoles. La servante est déjà oubliée.
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et le théâtre paysan péruvien