La pièce El gallo, « Le coq », a comme inspiration un récit de paysans chinois, que Víctor Zavala Cataño avait lu dans les publications de la Chine populaire.
Il a alors imaginé une pièce en 1966, qui a emporté le prix de la Universidad San Marcos de Lima, et y fut par conséquent jouée en la même année, mise en scène par l’un des principaux dramaturges péruviens, Hernando Cortés (1928-2011).
La pièce fut ensuite mise en scène pour la première fois par la troupe du Teatro campesino en 1970. On y retrouve cinq personnages : trois paysans, un jeune paysan, un contremaître.
Le lieu, c’est une hacienda de la sierra, c’est-à-dire cette base historique du colonialisme espagnol, où furent mis en situation de servage, ou plutôt de semi-esclavage, les Indiens.
La construction théâtrale mise en place par Víctor Zavala Cataño, qui dure à peu près une demi-heure, est la suivante.
Les trois paysans et le jeune paysan (ils sont uniquement définis ainsi) font au départ des phrases courtes, ils parlent de leur fatigue, des journées qui sont longues, des nuits qui sont courtes, du coq qui les réveille et fait office d’horloge.
Ils marchent dans la nuit, une petite lampe à essence avec eux ; ils sont épuisés, ils vont se coucher. Après une courte pause, on l’aura compris, le coq chante et ils se réveillent, avec le contremaître qui intervient.
Cela fait un effet de contraste très prononcé, indiquant bien la dimension machinale du cours des choses.
« Au travail, au travail ! Déjà chante le coq, ainsi est le contrat !
Levez-vous, tire-au-flanc, Indiens paresseux ! Levez ce corps de pierre !
Ainsi est le contrat. Le coq est l’horloge. S’ils prennent du retard, ils perdront leur journée, nous ne les paierons rien.
Dieu aide ceux qui se lèvent tôt. »
On a alors une scène où les paysans arrivent avec leurs pelles alors que le contremaître arrive et s’endort ; la mimique intervient pour montrer le caractère pénible du travail manuel des paysans.
Et sur le chemin du retour, le jeune paysan pose la question essentielle : celle de la terre. Et il le fait en s’appuyant directement sur la culture populaire andine, avec une référence au soleil dont on connaît l’importance centrale pour les Incas.
JEUNE. Pourquoi ne retournons-nous pas sur notre terre ?
PAYSAN 2. Elle ne nous appartient plus.
PAYSAN 3. Nous n’avons plus de terre.
(Pause)
JEUNE. Je me levais tôt avec mon père. J’aimais entendre son appel pour me réveiller. Content, je sautillais sur le chemin, les yeux rivés sur les étoiles du matin. Je n’avais pas sommeil, j’y allais joyeusement.
De la ferme, je regardais le soleil se lever par la tête des collines ; avec mes mains, je saluais sa lumière : bonjour, taita [=père, en quechua] soleil, bonjour, père Soleil.
Et il riait de son grand œil. Mon petit chien gambadait content à mes côtés.
Maintenant, le soleil n’est plus mon ami, il est mon ennemi. Avec sa lumière, il me fait pleurer ; j’ai mal à la tête toute la journée à cause de ses mains brûlantes.
(Pause.)
PAYSAN 1. En communauté, nous travaillions ensemble pour ce que nous aimions, mon fils. La terre était à nous. Nous semions en chantant, nous récoltions en dansant.
Avec plaisir, nous nous levions plus tôt que le coq ; tranquilles, nous nous reposions dans le même champ. La volonté et rien d’autre nous y poussait.
(Pause.)
PAYSAN 2. Quel bonheur d’avoir son propre petit lopin de terre !
PAYSAN 3. Quel bonheur de fouler sa propre terre en jachère !
JEUNE. Allons-y, allons travailler notre terre !
PAYSAN 1. Elle ne nous appartient plus, fils.
Reprend alors la scène du sommeil, puis l’arrivée du contremaître, qui reprend les mêmes mots, puis commence à chanter comme le coq.
Le jeune, qui sert d’aiguillon dans la pièce, en a assez et décide d’aller tuer le coq. Les autres paysans se lamentent, eux qui sont habitués à l’oppression.
Lorsque le coq ne chante pas, tout d’abord, ils pensent que le jeune a réussi. Le chant du coq qui arrive ensuite leur fait craindre le pire : le jeune a dû se faire arrêter.
Cependant, celui-ci arrive et ne peut s’empêcher de rire à gorge déployée.
C’est qu’il n’y avait pas de coq dans le poulailler, c’est le contremaître qui venait dans celui-ci en battant des ailes et en chantant !
Alors le jeune l’a enfermé dedans, et tant pis pour le contremaître quand le gardien va découvrir qu’il s’est introduit dans le poulailler.
L’histoire est bien sûr absurde. Néanmoins, c’est une sorte de longue scène, d’une durée d’environ une demi-heure, de portée didactique.
Tout en se reconnaissant dans la situation des paysans, les spectateurs eux-mêmes paysans restent à distance de par l’absurdité cocasse de ce qui se déroule finalement.
C’est en ce sens une sorte de bonne histoire mise en scène, avec à la fois de la complexité et beaucoup de facilité.
L’accès à la pièce est facile ; du côté de l’organisation, il faut juste que les acteurs soient capables de formuler une sorte de tension grandissante.
On a ici une bonne introduction de la substance du Théâtre paysan, qui se veut simple d’accès, très vivant, didactique, humainement authentique et surtout reflet typique d’une situation typique, avec des personnages typiques.
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et le théâtre paysan péruvien