Enquête sur les maos en France: Georges E. (1971)

[Cette enquête date de 1971, juste après l’auto-dissolution de la Gauche Prolétarienne. Les membres de la GP voulaient s’éparpiller dans les masses pour contribuer à la naissance du Parti. L’enquête consiste en des interviews des membres de l’ex-GP, sur leur parcours, leur interprétation de la ligne de masse, sur comment fonctionnent les structures, etc.]

GEORGES. – Mon père était militaire et j’ai été ballotté un peu partout, à Bordeaux, à Tours, à Madagascar.

A quinze ans, j’étais à Alger, pendant la guerre d’Algérie.

J’ai passé mes bachots et j’ai commencé à faire une préparation pour les études d’ingénieur, une licence de mathématiques.

C’est là que j’ai commencé à m’intéresser à la politique.

En 1967, je faisais partie de l’U.J.C.M.L.

A l’époque on pensait que si l’on voulait comprendre quelque chose à la réalité ouvrière, il fallait y aller, plonger dedans.

Je le pense toujours.

D’ailleurs le président Mao l’a dit : on ne comprend pas la classe ouvrière, si on ne l’approche que du bout des doigts.

Mes parents font partie de la classe ouvrière mais j’ai aussi un héritage intellectuel petit-bourgeois.

Je n’en fais pas des complexes mais je ne peux pas le nier : les gars qui ont commencé à travailler à quatorze ans ont une autre expérience que moi qui ai poursuivi mes études.

Si je suis allé travailler avec les ouvriers, ce n’est pas parce que je me considérais comme un petit-bourgeois taré, c’est parce que je veux transformer la société et que, pour ça, il faut aller du côté des masses.

Les masses, ce sont les ouvriers et les paysans. Je suis passé de leur côté. Voilà, c’est tout pour mon histoire personnelle.

Que peut-on comprendre du monde si l’on n’a pas vu chaque partie du monde?

Le prolétariat, la classe ouvrière est une partie fondamentale du monde.

Que peut-on comprendre si l’on ne comprend pas les motivations des ouvriers, leur système de pensée, leur idéologie?

Si l’on ne saisit pas ça, on ne voit pas clair, on n’avance pas ou d’une façon très confuse.

Je n’ai pas pris la décision de travailler en usine d’une manière théorique. Ça a été une décision collective avec les camarades de l’U.J.C.M.L.

A ce moment-là notre occupation principale consistait à étudier les œuvres du président Mao qui dit et qui répète qu’il faut penser à la majorité.

Or, la majorité, c’est le peuple.

On ne peut penser à la Révolution sans connaître l’avis du peuple.

Alors, cet été-là, on s’est lancés dans des enquêtes sur la vie à la campagne.

On est allés vivre avec les paysans.

On a intitulé ça : Enquêtes à la campagne.

Il y a d’ailleurs un article du président Mao qui s’appelle : Enquêtes à la campagne!

Ça arrive encore à de jeunes étudiants de partir au hasard découvrir la province.

Seulement, nous, nous avons fait ça en 1967, c’est-à-dire avant Mai 68, et c’était véritablement la jungle!

En plus, on avait choisi, comme par hasard, un véritable  » os  » : une région où les paysans sont particulière ment âgés et où, dans le passé, ils n’avaient pas manifesté une grande combativité.

Un pays de textiles, replié sur lui-même, avec une très forte population de paysans-ouvriers : les Vosges, une région difficile.

A la fin de l’été, on a pensé qu’il fallait que quelqu’un du groupe reste sur place, à continuer l’enquête, et je me suis proposé.

Je croyais qu’il suffisait d’être proche des ouvriers, et je me suis engagé comme pion dans une sorte d’école professionnelle où on forme des ouvriers du bâtiment,
des maçons.

Au bout d’un mois, je me suis aperçu que je ne
comprenais rien et que je ne comprendrais jamais rien à la
réalité ouvrière de cette région – peut-être aurait-ce été différent dans une autre région – si je n’entrais pas à l’usine.

Tant que je me contenterais de rester au bistrot ou à la porte
de l’usine, je ne comprendrais rien.

Il fallait que j’aille à l’intérieur de l’usine, avec les ouvriers.

Les ouvriers savent toujours parfaitement qui on est.

Si on tente de cacher quelque chose, c’est uniquement pour des raisons de police, ça n’est jamais par méfiance vis-à-vis des ouvriers.

Il est idiot de cacher qui on est aux ouvriers.

Ça les intéresse, au contraire. Voir un intellectuel à l’usine, pour eux ça fait problème et ils posent toutes sortes de questions :  » Pourquoi est-ce que tu viens là?

Qu’est-ce qui t’a pris?

Moi, si je pouvais gagner deux cent mille francs par mois, je ne serais pas là! « 

Ils peuvent dire bien des choses, ce qui est sûr c’est que ça ne les laisse pas indifférents que quelqu’un vienne travailler à l’usine volontairement.

Ça leur paraissait très étonnant.

Moins maintenant, parce que ça devient plus fréquent : le nombre des intellectuels appartenant ou non à l’organisation maoïste qui vont à l’usine (et il ne faut pas sous-estimer le nombre de ceux qui ne sont d’aucune organisation) va croissant.

L’  » établissement « , cela devient une pratique. Elle existe d’ailleurs depuis longtemps : j’ai trouvé de vieux établis qui sont venus travailler à l’usine il y a maintenant quinze ans!

Des intellectuels qui avaient quitté la société pour aller se réfugier dans un travail en usine, et qui y sont restés.

Ça n’avait rien à voir avec la misanthropie!

J’en ai connu un : un artiste peintre, très célèbre.

Il a deux toiles au musée d’Art moderne de New York.

Ça fait quinze ans qu’il travaille en usine, comme établi, et c’est un grand peintre.

Depuis 68, par exemple, il a complètement changé de genre.

Il a abandonné la peinture qu’il faisait avant, une peinture vachement abstraite.

Il prenait une radiographie et il en faisait un tableau.

Une radiographie de bras, du dos, il la colorait et ça devenait une peinture.

Ce type-là, il n’y a aucune raison de dire que c’est un misanthrope, il est très aimé des ouvriers, il n’est pas du tout isolé dans son usine, an contraire!

Déjà, avant Mai 68, il avait retiré ses tableaux des galeries du quartier de Saint-Germain.

Il disait :  » J’ai retiré mes tableaux parce que ce sont de vieux cons qui les regardent, des bourgeois, et moi ce qui m’intéresse ce sont les gens du peuple. Je veux que ce soient eux qui voient ma peinture. « 

En fait, il n’avait pas trouvé le moyen de se lier aux travailleurs sur la question de la peinture.

Ce n’est d’ailleurs pas un problème facile à résoudre. Personne ne venait chez lui, voir ses toiles.

Alors, à partir de 68, il a reposé le problème : il a cessé de faire cette peinture abstraite qui, au fond, était un héritage bourgeois, une chose à laquelle n’adhèrent pas les ouvriers. Je ne dis pas que c’est réactionnaire, je dis simplement que les ouvriers n’y adhèrent pas.

Je me rappelle une de ses toiles, une radiographie de buste et de cou sur laquelle il avait travaillé, on pouvait y voir ce qu’on voulait, le panier de crabes!

Ça pouvait peut-être dire quelque chose aux intellectuels, mais pas aux ouvriers!

En 68, il a complètement rejeté ce genre de peinture.

Il a traversé une période de crise aiguë, il commençait ses tableaux d’une façon, puis les changeait en cours de route; c’était lui, en fait, qui se transformait de l’intérieur, qui franchissait une étape.

Il s’est mis à faire des tableaux sur les barricades.

Avant 68, il avait commencé une toile sur Hiroshima : on voyait des corps mous, angoissés.

Après 68, le même tableau s’est transformé, c’est devenu un tableau sur les barricades avec des tas de drapeaux, des drapeaux rouges.

Puis il a trouvé que les drapeaux rouges étaient un peu stéréotypés, et c’est devenu une masse rouge…

Enfin c’est un gars qui se creuse le cigare pour arriver à produire quelque chose!

Il a fait aussi des dessins pour La Cause du peuple, des dessins qui étaient bien.

Le dessin c’est plus facile à manœuvrer que la peinture…

A l’usine, je faisais un travail de manœuvre.

J’ai été marqueur, ça veut dire que tous les deux cents mètres, par exemple, il faut couper le tissu.

Ça pèse lourd, près de quarante kilos à trimbaler!

Et les femmes qui travaillent aux métiers à tisser; il faut voir ça! L’espace entre les métiers est réduit, à peine trente centimètres.

C’est exprès, pour gagner de l’espace, parce que le patron veut mettre le plus de métiers possible dans son usine pour gagner le plus d’argent possible… il n’y a aucune fille qui ait le bassin étroit comme ça!

Alors, forcément, pour passer, elles sont obligées de se mettre de travers, de marcher en crabes.

Elles font des kilomètres et des kilomètres de biais dans la journée pour rattacher les fils, et elles finissent par marcher tout le temps comme ça.

Les gars, dans la rue, les reconnaissent; ils disent :  » Celle-là, c’est une tisserande. « 

Elles ne savent plus marcher autrement qu’en sautillant!

Je suis resté six mois.

C’était dur.

Je ne savais pas bien comment m’y prendre.

J’avais lu des bouquins de Mao, et c’était tout.

Un bouquin de Mao, ça n’est jamais qu’un bouquin et je me suis retrouvé comme ça, tout seul, dans la pampa!

Et en plein hiver! Il a bien fallu que je me débrouille.

Je gagnais 45 000 francs par mois et j’en lâchais dix mille pour ma piaule.

Il y a eu de la neige pendant trois mois et il a fait – 20°.

J’étais enchanté d’aller à l’usine parce qu’à l’usine il faisait + 25° avec une proportion d’humidité correspondante.

C’est nécessaire, sinon le fil casse!

Alors, comme c’est le fric du patron qui s’en va, quand le fil casse, n’aie pas peur, question humidité et question température, c’est toujours impeccable!

Pour les salaires, c’est une autre affaire, mais pour la température et l’humidité ça va toujours!

Je débarquais avec l’idée de faire la révolution!

Mais il fallait trouver ce qu’il fallait faire jusqu’à ce jour-là!

Il fallait tout trouver.

Il y a eu une collection de gars, comme moi, qui se sont établis à cette époque avec l’idée de tout transformer.

On a bien vu qu’il fallait commencer par un bout.

On a commencé par faire des tracts. Et ça n’est pas rien. Des tracts sur les conditions de travail, sur les licenciements.

Il y avait beaucoup de licenciements dans la région.

Ensuite, on a introduit la question des salaires.

Il y avait des gosses qui gagnaient 17 000 francs par mois!

Oui, je pensais qu’il suffisait de faire des tracts sur ces questions-là pour que les gens comprennent qu’il faut faire la révolution.

D’ailleurs, si moi j’ai pu faire quelque chose, dans les Vosges, c’est parce que j’ai étudié le petit livre rouge.

Je le lisais seul et je le lisais entre camarades.

Je le lisais partout, quand j’avais un moment, chez moi, à l’usine.

Quand j’avais perdu le nord, quand je ne savais plus quoi faire…

J’ai étudié d’une façon particulièrement assidue trois chapitres du petit livre rouge.

Celui qui s’appelle ce La ligne de masse « , un autre qui s’appelle  » Méthodes de pensée et de travail « , et un autre qui s’appelle  » L’étude « .

J’avais étudié aussi le chapitre qui s’appelle  » Les communistes « .

Il n’est pas question d’appliquer directement la pensée d’un leader politique chinois à la réalité d’une usine française. Il est question de comprendre!

Ainsi lorsque le président Mao dit dans  » La ligne de masse  » : « II faut tenir compte de la majorité, il ne faut pas progresser d’une manière aventureuse, mais au contraire, il faut toujours refléter l’avis de la masse populaire « , c’est quelque chose qu’il est extrêmement important de comprendre.

Si on le lit chez soi cela peut paraître dépourvu de signification, ou bien un truisme.

Mais quand on veut transformer la société ça prend du poids, parce que c’est le bilan de l’expérience chinoise.

Chinoise peut-être, mais une expérience.

On finit par savoir par cœur le petit livre rouge, mais ça n’a qu’un intérêt limité.

Ce qui compte c’est d’apprendre la méthode que donne Mao pour comprendre la réalité.

Il s’agit de la réalité chinoise mais les deux chapitres « L’étude » et  » Méthodes de pensée et de travail  » ne s’appliquent pas qu’à la Chine, ils ont une valeur générale, on peut en tirer une méthode générale de connaissance de la réalité sociale.

Tout à fait scientifique mais dure à mettre en pratique parce qu’une grande série de facteurs sont en jeu.

Les ouvriers français peuvent lire et comprendre Mao très naturellement, je peux en témoigner.

J’ai été licencié parce que je  » faisais de l’agitation « .

Je me suis fait dénoncer par la C.G.T.

Ils m’ont dénoncé en faisant circuler des tracts sur la voie publique où ils m’accusaient d’avoir des rapports avec des individus nuisibles.

Je suis descendu à Paris le 4 mai 1968, ce qui fait que je me suis retrouvé sans travail jusqu’à fin mai…

Je me suis engagé aux P. et T. le 10 juillet où j’ai travaillé pendant seize mois.

C’était un travail de débardeur qui consistait à charger et décharger des camions.

Je travaillais dix heures la nuit, de huit heures du soir à six heures du matin. J’ai été licencié l’année dernière, après la grève des P. et T.

Le programme général de la révolution, la prise du pouvoir, passe par son programme instantané.

Quand, dans l’immédiat, on séquestre un patron, on fait faire un pas gigantesque à la révolution.

On n’a pas besoin de crier tout le temps à la révolution!

Le maoïsme est une pratique.

Si la propagande peut apporter quelques avantages, elle apporte aussi beaucoup d’inconvénients. Il faut se méfier des formules stéréotypées, du bourrage de crâne…

La question du pourrissement du pouvoir du peuple dans les pays de l’Est est une question qui préoccupe beaucoup : est-il possible au peuple de prendre le pouvoir et de le garder?

Les ouvriers savent qu’ils peuvent prendre le pouvoir. Ils ont entendu parler de 89, de la Commune, d’Octobre 17, ils savent.

Mais la question qui se pose, c’est :  » Une fois que les ouvriers ont pris le pouvoir, est-ce qu’ils peuvent le garder? « 

Je me souviens d’en avoir parlé pendant une grève où les mecs étaient sur le tas et ne travaillaient pas.

Non, je n’ai pas donné la Chine en exemple.

Le point de vue que j’avais adopté était : 1° la Chine, on s’en fout; 2° on en tient quand même compte, mais seulement comme d’une expérience qui a réussi et dont l’étude peut nous apporter un enseignement.

On ne tient compte de la Chine que pour l’étu-dier sur un plan scientifique.

Marx a dit :  » L’ouvrier est le personnage le plus conscient de la planète. « 

Qu’est-ce que ça veut dire?

Prenons l’exemple de la Révolution culturelle, du problème que Mao a voulu résoudre par la Révolution culturelle.

L’ouvrier l’a constamment dans la tête : c’est le problème des intellectuels.

L’ouvrier sait très bien qu’il y a des ingénieurs et qu’ils sont utiles.

Il dit :  » Le pouvoir, nous savons que nous pouvons le prendre, d’accord, mais une fois que nous aurons le pouvoir nous aurons besoin des ingénieurs, nous ne pouvons pas nous en passer! « 

Le problème de la transformation des ingénieurs, l’ouvrier l’a constamment dans la tête!

Ce qu’il cherche, en fait, c’est la solution de la contradiction entre travail manuel et travail intellectuel.

Bien sûr, il ne le formule pas comme ça, il ne le formule pas comme un intellectuel. Il sait simplement qu’il y a là quelque chose qui l’angoisse.

J’ai vu vingt mecs, les yeux et les oreilles grands ouverts pendant que je leur exposais comment on pouvait envisager de résoudre cette contradiction du travail manuel et du travail intellectuel.

Et ça n’est pas quelque chose de simple.

Comment peut-on résoudre cette contradiction?

Cela demande des explications compliquées…

Le président Mao dit :  » Le peuple, c’est la force motrice de l’histoire universelle « , eh bien, j’ai appris, moi, par l’expérience, qu’il disait vrai.

Avant que j’en aie fait l’expérience, je disais :  » Oui, c’est vrai parce que le président Mao l’a dit! « 

Maintenant, je dis :  » Ceci est vrai.

D’ailleurs le président Mao l’a dit. »

Dans une usine, en Chine, il n’y a pas de contremaîtres, les ouvriers se baladent comme ils veulent, ils travaillent, ils produisent, et ils produisent à une cadence supérieure aux nôtres en faisant moins d’efforts.

Pourquoi?

Parce qu’ils produisent intelligemment et en améliorant le système.

Comme ils possèdent à la fois le pouvoir de production et la connaissance (et sans cesse ils accumulent de la connaissance, ils font en permanence des stages de perfectionnement), ils améliorent constamment la production.

Non, je n’ai pas été en Chine, mais ça ne fait rien, le mécanisme n’est pas difficile à comprendre : la base de la société bourgeoise c’est l’opposition entre travail manuel et travail intellectuel, le travail manuel étant la propriété exclusive du prolétariat, ouvriers et paysans.

Le travail intellectuel, la propriété exclusive de la bourgeoisie, grande et petite.

La petite-bourgeoisie est une classe qui n’a pas d’existence en tant que telle, c’est une classe que la grande bourgeoisie a créée parce que, numériquement, elle n’était pas suffisante.

Donc, pour faire quoi que ce soit, inventer une machine, transformer un processus de production, construire une maison, il faut le faire à travers cette contradiction : d’un côté il y a des gens qui pensent, de l’autre des gens qui agissent.

Ceux qui agissent n’ont pas la pensée et ceux qui pensent n’ont pas l’action.

Un minimum de réflexion montre que c’est absurde et que ça ne peut pas bien fonctionner : ceux qui agissent le font d’une manière incohérente, puisqu’ils n’ont pas la pensée – et ceux qui pensent, pensent d’une façon incohérente, puisqu’ils n’ont pas la pratique!

Ils pensent sur la base d’une pratique abstraite : la pratique des autres.

Mais la pratique des autres, hein, ça n’est pas très utilisable!
Prenons un exemple concret : les machines-outils.

Compare une machine-outil fabriquée en France ou aux Etats-Unis à une machine-outil fabriquée en Chine.

La machine chinoise a un tiers de pièces en moins!

Un tiers de pièces en moins pour une machine à rectifier les surfaces ou une fraiseuse…

Je le sais à travers ce que je peux savoir des machines!

Bien sûr je n’ai pas été compter les pièces.

Mais peu importe que ce soit un tiers ou quatre cinquièmes! Ce qui compte c’est la base objective : en Chine les machines sont produites par les ouvriers, et les ouvriers participent à la conception des machines.

Un ouvrier qui depuis quinze ans travaille sur une machine à fraiser et la répare lui-même a une connaissance physique de sa machine, il la connaît dans l’épaisseur!

Il a une connaissance de la résistance de ses matériaux qui n’est pas numérique, qui est matérielle; il sait à quel degré d’effort telle ou telle pièce pète.

Il sait que telle pièce ne sert à rien, que tel système de pièces peut être réduit en une seule pièce.

Il sait cela non pas sur la base d’une réflexion théorique en bureau, mais parce que depuis quinze ans il fait marcher sa machine.

Si, en même temps, il possède la connaissance scientifique et technique, celle d’un ingénieur, il va pouvoir construire une machine infiniment mieux adaptée que celle qu’on fabrique en France ou aux États-Unis.

En Chine, il n’y a pas d’ingénieurs.

Il n’y a plus non plus d’ouvriers tels qu’ils sont conçus jusqu’à présent; ce qui apparaît, c’est un nouvel homme : l’ouvrier-ingénieur.

Un ouvrier chinois n’a rien à voir avec un ouvrier français.

L’ouvrier français se cantonne dans la production, – l’ouvrier chinois, lui, s’empare de la production et de la réflexion sur la production, c’est-à-dire de la connaissance.

Il dirige et produit en même temps, il dirige sa propre production.

Si demain nous prenons le pouvoir, il est évident que les ouvriers ne pourront pas diriger les usines Renault. Il faut les ingénieurs.

Dans l’état actuel, l’ouvrier n’a pas les connaissances techniques nécessaires.

Il faut donc transformer l’ensemble du processus : la gestion des usines et les ouvriers eux-mêmes.

Le régime capitaliste est basé sur le gaspillage, la gabegie.

On pourrait trouver en France des milliers d’exemples concrets.

Dès que tu veux faire quelque chose quelque part, tu tombes là-dessus : le gâchis!

Tu tombes sur la bureaucratie, – la bureaucratie qui s’occupe de transmettre la pensée des individus qui pensent aux ouvriers qui produisent.

La pensée se fait dans un coin, comme celle du bon Dieu, et un système de transmission compliqué, la bureaucratie, transmet cette pensée aux ouvriers crétins qui produisent et ne pensent pas!

Qui n’ont pas le droit de penser, et qui n’ont pas le droit à la connaissance! C’est absurde! Ça ne vaut rien!.

Ça n’aboutit
qu’à des saloperies!

Dans certaines usines, aux Etats-Unis, il y a des boîtes à idées.

Si les ouvriers ont une idée qui permettrait d’améliorer telle machine ou tel processus de production, ils n’ont qu’à l’écrire, et glisser leur idée, avec leur nom, dans la boîte à idées.

Si leur idée est retenue, ils recevront une prime.

Mais ça ne marche pas parce que ça repose sur une récompense en argent :  » Ayez des idées, on vous les achètera. « 

Or, tu ne peux pas améliorer fondamentalement quelque chose que tu n’as pas envie d’améliorer!

Quand tu es dans un système oppressif et que tu as le contremaître aux fesses, que tu te sens encerclé, coincé partout, même dans ton logement, tu n’as pas envie d’améliorer cette société dans le sens du patron, dans l’intérêt du patron!

Même si tu ne le penses pas vraiment, tu es contre.

C’est une réaction de base : tu n’as même pas besoin de réfléchir, instinctivement tu ne fais rien.

Ce qui fait que dans les boîtes à idées américaines, il n’y a rien! Pour que les ouvriers aient des idées, il faut qu’ils se transforment, et pour qu’ils se transforment, il faut que le système de gestion se transforme en même temps, c’est-à-dire qu’on passe d’un système de gestion capitaliste à un système de gestion socialiste avancé.

Je dis bien : avancé, parce qu’il y a des régimes socialistes non avancés qui continuent d’opposer le travail manuel et le travail intellectuel, qui continuent d’avoir des ingénieurs qui pensent, opposés aux ouvriers qui ne pensent pas.

Sous des formes différentes, tout le monde a envie que ça change!

Un copain est instituteur, il a fait une sorte de sondage : il a fait faire aux gosses une dissertation sur le sujet:  » Imaginez la société dans vingt ans, après la révolution. « 

Ce qu’il a obtenu est fantastique : ça nage dans l’utopie mais c’est plein d’idées.

Évidemment, il y en a qui disent : dans vingt ans tout le monde se baladera en hélicoptère et il n’y aura plus de vélos!

Ils lisent les bandes dessinées et ce genre de choses, et c’est sans intérêt.

Mais du point de vue social, c’est-à-dire du point de vue du rapport entre les hommes, ce qu’ils disent est plein d’enseignement : tous, d’une façon ou ‘une autre, écrivent : « Dans vingt ans les hommes s’aimeront et il n’y aura plus de patrons. « 

Tous ont conscience de vivre dans une société d’oppression.

Ils n’emploient pas forcément le mot  » patron  » mais ils trouvent une manière de le dire et de souhaiter que cela n’existe plus!

Oui, les ouvriers veulent que ça change, et cela commence par les gosses.

On ne peut pas être opprimés et ne pas vouloir que ça change.

A moins d’être insensibles et les gens insensibles, ça n’existe pas!

Des formes d’oppression plus ou moins pesantes?

Ça veut dire quoi? Que certains ont un frigidaire, une bagnole?

Nous aussi on est pour l’aspirateur, la moquette, la machine à laver!

Ce n’est pas ça qui empêche de sentir l’oppression. Ce qui peut freiner les gens, c’est autre chose : la peur de la révolution.

La révolution c’est du domaine de l’idéologie pure, et un type qui entend parler de la révolution par Le Figaro, c’est normal qu’il en ait peur!

Du point de vue de l’organisation révolutionnaire maoïste, il y a d’abord les étapes de la connaissance et les étapes de la transformation de la société.

Pour nous, l’  » établissement  » n’a jamais été une mesure de purification, c’est une mesure politique.

Si on envoie les intellectuels s’établir, ça n’est pas pour qu’ils se transforment, c’est pour connaître la réalité, parce qu’on en est à l’étape de la connaissance et qu’on a besoin d’avoir le contact avec les masses.

Que les intellectuels qu’on envoie à l’usine en reviennent changés, c’est une excellente chose, nous en sommes enchantés!

Ils ont un autre comportement dans la société. Ils ont moins les défauts des intellectuels.

Ce sont des gens qui deviennent stables, en qui on peut avoir confiance.

Un vieil établi, non pas un établi de quinze jours ou de six mois, mais un établi de plusieurs années est un individu sur qui on peut compter.

Parce qu’il faut bien voir que lorsqu’on sort,d’une confortable vie bourgeoise ou petite-bourgeoise et que l’on se retrouve à l’usine, au début, cela tire sur la colonne vertébrale!

Il y a aussi des gens que cela casse.

On sait qu’on peut compter sur eux pour certaines choses, mais on sait qu’ils ne sont pas solides.

S’ils ne résistent pas à l’exploitation du patron, il est évident qu’ils ne résisteront pas à la répression, ni aux tempêtes infiniment plus violentes qui peuvent s’abattre sur eux un peu plus tard.

L’exploitation du patron est une chose tangible.

On la ressent à chaque minute!

C’est bien simple, dès qu’on travaille il y a une cadence et, quel que soit le travail qu’on fait, il faut la suivre tout le temps.

Rien que ça, c’est l’exploitation.

Quand on est crevés et qu’il faut continuer à soulever des trucs trop lourd c’est l’exploitation.

Et en plus on a le petit chef sur le dos!

Le  » petit chef « , c’est celui qui brime les autres.

Ça peut aussi bien être le père de famille.

En plus de l’exploitation par les cadences, de l’exploitation par le petit chef, il y a l’exploitation idéologique : on vous traîne dans la boue.

Et si on veut en sortir, il y a une autre forme d’exploitation, c’est la faim. Je ne dis pas que celui qui ne résiste pas à l’établissement n’est pas un maoïste : chacun sa tâche.

Dans la guerre du Vietnam, tout le monde participe.

Mais on ne demande pas aux vieilles femmes de quatre-vingt-dix ans de porter le fusil mitrailleur, à la femme enceinte de lancer des grenades et aux hommes de vingt-cinq ans de raccommoder des uniformes…

Chacun sa tâche.

Nous en sommes en France, à l’étape idéologique.

Ça veut dire que jusqu’en 1968, grosso modo, les masses étaient sous la domination de l’idéologie de la capitulation, soutenue par les syndicats.

Cela correspondait aussi à une situation économique.

Depuis 1968, il y a une idéologie nouvelle : celle de la résistance qui est en train de balayer l’idéologie de la capitulation.

Cela veut dire casser la gueule aux petits chefs, les séquestrations, les sabotages, les combats de rue.

On ne cède plus, voilà.

Cette révolution idéologique passe par des époques, des phases : en 1970, il y a eu une vague considérable de séquestrations.

Avec la forme qu’elle prend à l’heure actuelle, la séquestration est une forme nouvelle de lutte : ça devient une arme.

C’est en 1936 qu’on a inventé la grève avec occupation d’usine.

A ce moment-là aussi, on inventait une arme nouvelle dans la lutte contre le patronat.

Cette arme, en fait, les syndicats lui ont enlevé toute son efficacité et en plus la bourgeoisie a élaboré un système de lois qui vient s’ajouter à la pression des syndicats et rend cette arme inutilisable.

Dans beaucoup d’usines, à Nantes-Batignolles, par exemple, les ouvriers méprisent cette sorte de grève qui, pour eux, revient à une sorte de capitulation.

Maintenant, la nouvelle arme, c’est la séquestration. Le peuple français est un peuple très expérimenté révolutionnairement.

Il a un héritage révolutionnaire considérable.

Cela se voit à des inventions de masse comme celles-là.

Nous, les maoïstes, nous sommes les seuls à avoir participé à des séquestrations; sur les trente qui ont eu lieu, nous avons participé à deux, du moins l’année dernière.

Cette année on a progressé.

Mais ce sont les masses qui ont inventé la séquestration.

Sans les masses, nous les maoïstes, on n’est rien.

Si on fait du bon travail, si on est astucieux, intelligents, si on lit attentivement les œuvres du président Mao, on peut arriver à suivre les masses, à les comprendre et à réajuster notre tir.

Mais c’est difficile : les masses progressent par bonds.

Chez Renault, tout a progressé par bonds.

Si on a un bon système de travail, si on colle bien à la réalité des masses, après chaque bond on peut arriver à réajuster son système de travail.

Mais, d’une façon générale, les masses sont en avant de nous, elles nous dépassent, elles vont plus vite que nous.

Si on marche bien, tout ce qu’on peut espérer c’est de ne pas trop se laisser distancer et parfois les rattraper pour un temps.

Constituer un parti?

La première citation du petit livre rouge est :  » Le noyau dirigeant de notre cause, c’est le parti communiste chinois. « 

De même que la bourgeoisie a un quartier général, de même il faut que le prolétariat ait un quartier général.

Ce quartier général, c’est le prolétariat qui le construit.

Si nous sommes quelque chose, nous sommes l’émanation du prolétariat.

Ou du moins, nous avons à le devenir, parce qu’au départ on ne l’est pas.

Il faut donc détruire ce que nous sommes, pour le remplacer.

Il est courant de dire :  » Marcellin a détruit la Gauche Prolétarienne. « 

Mais non, Marcellin, c’est nous qui avons détruit la Gauche Prolétarienne!

C’est une organisation glorieuse, mais qui avait fait son temps. Notre tâche c’est de détruire la Gauche Prolétarienne, ou ce qui l’a remplacée, et de construire le parti.

Le parti c’est l’émanation du prolétariat et la Gauche Prolétarienne, c’était une première tentative pour y parvenir.

Pour parvenir à construire le parti.

Nous ne tenons pas à être une élite, une avant-garde.

Au mot  » avant-garde « , nous préférons d’ailleurs la formule de  » poisson dans l’eau « .

Avant-garde, ça coupe – nous, nous voulons souder, unir.

Et pour cela il faut partir de la réalité.

La réalité c’est que les masses populaires, les ouvriers, les paysans, les intellectuels se divisent en trois catégories : un petit groupe d’éléments avancés, une grande masse d’éléments moyens, des éléments arriérés.

Notre tâche c’est d’organiser les éléments avancés, qui constituent le parti.

Mais les éléments avancés aujourd’hui ce n’est pas ceux de demain, cela bouge, cela varie.

Les éléments dits arriérés, nous tâchons de les gagner, de les amener à nous parce cpie, en général, lorsqu’il s’agit d’ouvriers, ce ne sont pas des fascistes, mais seulement des gens qui ne comprennent pas.

Quand il s’agit réellement de fascistes, généralement des intellectuels, il s’agit à ce moment-là de les chasser, de les isoler, les rendre impuissants, incapables de faire du mal, incapables de nuire à la cause du peuple.

Si on n’a pas encore constitué un parti, ça n’est pas parce qu’on est contre le parti, c’est parce qu’on considère que le temps n’est pas encore venu de le construire.

Le parti, pour moi, c’est la capacité d’élaborer une politique révolutionnaire conséquente, c’est-à-dire de lier le particulier au général, le programme immédiat au programme à long terme, et de mobiliser réellement les masses.

Un parti n’est jamais qu’une minorité.

Mais la différence entre notre parti et les autres partis, c’est que notre objectif permanent n’est pas seulement la construction du parti, c’est sa destruction.

Nous construisons le parti pour le détruire.

Ceux qui montent, qui font le parti, ce sont les éléments prolétariens les plus indifférents à eux-mêmes et les plus liés à la cause du peuple et à ses intérêts.

Ensuite, ils détruiront le parti, à terme.

Le parti, on n’en veut pas.

Notre objectif final, c’est sa destruction radicale.

Nous héritons d’une situation instituée par la bourgeoisie : l’opposition entre travail manuel et travail intellectuel.

Le peuple doit s’emparer non seulement du pouvoir mais aussi de la connaissance.

On ne s’empare pas de la connaissance du jour au lendemain, c’est regrettable, mais un décret ne suffit pas.

Il faut une très longue période pendant laquelle le pouvoir du peuple n’est pas assuré.

C’est ce qui s’est passé en Russie après Octobre 17 : le peuple avait le pouvoir mais pas la connaissance.

Et ce qui a fini par devenir dominant, à la longue, c’est l’aspect bourgeois de cette révolution prolétarienne.

Staline ne connaissait pas le danger, ou s’il le connaissait, il ne le maîtrisait pas et c’est pourquoi son parti est devenu un parti révisionniste.

Mao Tsé-toung, aujourd’hui, connaît le danger, parce qu’il y a eu, avant la leur, l’expérience soviétique.

En France, le P.C.F. a dégénéré.

Au début c’était un parti révolutionnaire. Il l’a été pendant la Résistance. Il défendait réellement les intérêts du peuple et il était reconnu en tant que tel par le peuple.

Maintenant c’est objectivement un allié de la bourgeoisie.

Pour atteindre le peuple, les discours ne servent à rien.

Il n’y a que la pratique qui compte.

Les actions.

Les ouvriers se transforment sur la base de leur pratique et non sur la base des discours qu’on leur fait, maoïstes ou autres.

Ce quinereflète pas leur pratique ne sert à rien. La preuve, les journaux bourgeois.

Regardez au contraire l’action de La Cause du peuple.

Qu’est-ce que c’était La Cause du peuple?

Un petit journal de quatre ou huit pages, mal fait, mal écrit, où il n’y a que quelques articles intéressants.

Mettez-le sur la balance avec de l’autre côté la masse de la propagande bourgeoise, par la radio, par la T.V., tout.

Eh bien c’est La Cause du peuple, mal foutue, interdite, sans fric, avec ses photos de travers, qui pénètre.

Pourquoi? Parce qu’il y en a un qui dit la vérité de la pratique ouvrière, et les autres pas.

Il y a un proverbe fasciste qui dit : Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose.

Mais les fascistes sont des ânes bâtés, et ce qu’ils disent n’est pas vrai, la calomnie ça ne fonctionne pas.

Le mot d’ordre révolutionnaire, c’est : Calomniez, calomniez, il n’en restera rien.

En Mai 68, pour la dernière fois, la masse des ouvriers a encore fait confiance aux syndicats et s’est mise en grève.

Pour moi, c’a été le sommet de l’action syndicale et sa mort. Toutes les couches du peuples ont tiré la leçon, elles ont tiré la leçon après un paroxysme.

On ne peut pas aller plus loin, elles le savent.

Après Mai 68, c’est une nouvelle époque qui s’ouvre dans l’histoire du syndicat. Une nouvelle époque à partir de laquelle les syndicats apparaissent comme des organes réactionnaires.

Je parle de la direction, je ne parle pas du syndicaliste de la base, du pauvre mec qui peut encore y croire ou pas, qui peut ne pas avoir compris, être en retard, alors que les larges masses, elles, ont compris.

Il y a une différence entre les larges masses et les individus.

Ça n’est pas parce que les larges masses ont compris que l’ensemble des individus qui composent les masses ont tous compris.

C’est dans les actions de masse qu’on sent la masse, ce n’est pas dans les actions des individus, ou dans les déclarations des individus.

Je la sens dans les séquestrations, je la sens dans le milieu paysan, chez les intellectuels, à l’usine.

Je sens qu’ils pensent :  » Maintenant, les gars, c’est fini!

Plus rien ne passe!

Chaque fois qu’il y a quelque chose, paf! on réagit, on résiste, on ne cède pas. « 

Je le sais, bien que je ne sois pas à l’usine pour l’instant.

A l’usine, ça n’est pas le travail qui est horrible, c’est l’oppression. Le régime des petits chefs.

En ce moment [à La Cause du Peuple], je le dis sincèrement, je suis plus épuisé que lorsque je travaille à l’usine ou dans le bâtiment.

A l’usine, bon, quand j’ai fini je rentre chez moi, vers les cinq ou six heures, j’ai un coup de pompe d’une demi-heure, parce que j’ai trimbalé des briques toute la journée, mais après je suis en pleine forme, je récupère, je sais où je vais, je suis gai.

Tandis qu’en ce moment, je suis malheureux, j’ai 10 de tension.

Le travail que je fais, il faut bien le faire, c’est indispensable, mais je trouve que ce n’est pas supportable de vivre comme ça dans une équipe intellectuelle.

Le seul truc intéressant, c’est le reportage, foutre le camp en province, mais je suis lié par le travail qu’on m’a donné.

Je n’aime pas être à Paris, coupé des masses.

Même une demi-journée avec des ouvriers, manger avec eux, c’est quelque chose! Il y a trois manières de se lier aux niasses, dit Mao, y aller à cheval et regarder du haut de son cheval, descendre de son cheval et cueillir des pâquerettes et puis il y en a une troisième qui s’appelle ce s’établir « !

Après une journée de travail en usine, il est facile d’avoir la force de sortir et de faire encore du travail politique.

Quand tu vis toute la journée avec une espèce de bouledogue, de chien hargneux, et que tu te retrouves le soir avec des gens avec qui tu aimes vivre et discuter, tu as toutes les forces!

Ils te donnent leur chemise, les gars!

Ils se l’enlèvent du dos pour te la donner!

A une époque où on n’avait pas de quoi bouffer, chaque fois qu’on allait chez les gens, ils ne posaient pas de question, ils ne disaient rien, mais ils savaient qu’il fallait qu’on mange!

Ils en avaient besoin, de leur nourriture, mais ils nous obligeaient à manger.

Entre les maoïstes et les travailleurs, il n’y a pas de liens privilégiés.

Si un jour un individu travaille pour les masses et le lendemain il change, eh bien, il n’est plus avec nous.

C’est tout.

C’est en ce sens-là qu’il n’y a pas d’amitié.

Les choses et les individus se transforment : un jour, on peut être révolutionnaire et un autre jour avoir cessé de l’être.

On ne reçoit pas sa carte de révolutionnaire une fois pour toutes comme on reçoit son C.A.P. de maçon!

C’est du J.-J.S.-S. [Jean-Jacques Servan Schreiber] de dire que la lutte des classes est finie!

Sur la base de quels faits, la lutte des classes aurait-elle disparu? Si tu vois ces gens-là demande-le-leur :  » La lutte de classes existait hier, elle n’existe plus aujourd’hui, sur la base de quoi? »

De l’intérêt national?

Ça c’est la propagande de la bourgeoisie depuis qu’elle existe mais il y a toujours eu exploitation des ouvriers par les patrons et la lutte des classes n’existera plus que le jour où les patrons auront cessé d’exploiter les ouvriers!

Si ça n’est pas par l’exploitation, comment la bourgeoisie explique-t-elle les événements de Mai, Ferodo, Batignolles, les révoltes des paysans ou des viticulteurs?

Dans les usines, la lutte des classes on la traite concrètement, pas d’un point de vue théorique. On lutte concrètement contre l’0ppression.

Si les patrons veulent exploiter, il faut bien qu’ils oppriment parce que personne ne se laisse exploiter volontairement.

S’il n’y avait pas d’oppression, les ouvriers se révolteraient contre l’exploitation et briseraient tout.

C’est l’oppression qui maintient l’exploitation.

Mais oppression = révolte.

C’est un mécanisme permanent. Ce n’est pas contre le travail que se révolte l’ouvrier.

Le travail est libérateur.

Ce qui n’est pas libérateur, c’est l’oppression.

12 février 1971

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