L’un des grands arguments de la conception bourgeoise du monde est que la peinture de Raphaël témoignerait de la notion de grandeur.
On est ici dans une posture idéologique directement reprise à l’aristocratie.
C’est, en fait, l’idée que les gens de bien auraient une attitude posée, raisonnable, cohérente.
Cela trancherait radicalement avec le peuple dont les comportements sont par essence désordonnés.
On pense ici inévitablement à la peinture de Pieter Brueghel l’Ancien, qui naît peu après la mort de Raphaël et qui, lui, inversement, montre le peuple « désordonné » en le valorisant.
Si on en reste là, alors la peinture de Raphaël est sans vie et à mettre à l’écart.
De manière très intéressante d’ailleurs, lorsque le capitalisme se développera et se lancera dans le subjectivisme, il fera de Raphaël un bouc émissaire, l’exemple même de l’académisme à abattre afin de laisser la place à l’impressionnisme, puis à tous les courants de l’art moderne, et finalement à l’art contemporain.
Il ne faut toutefois pas accepter un point de vue unilatéral sur Raphaël, et il ne s’agit certainement pas d’accepter la lecture mensongère sur la « grandeur » qui correspondrait dans sa peinture à l’esprit des gens de bien, aux valeurs et aux attitudes supérieures sur tous les plans.
La vérité, c’est que la grandeur qu’on trouve dans la peinture de Raphaël ne relève pas d’un idéalisme catholique, mais de ce qu’on appelle l’humanisme, et c’est directement parallèle au protestantisme.
Car Raphaël est né la même année que Martin Luther et il y a déjà tout le mouvement historique qui s’élance pour la reconnaissance de la dignité personnelle.
La grandeur dans les personnages de Raphaël ne tient pas à une sorte de rigidité relevant de la noblesse, ni à une idéalisation des postures.
Elle s’exprime par la dimension naturelle des corps.
Dans Saint Michel terrassant le démon de 1518, tant « Saint » Michel que le démon sont reconnus en tant que tel dans leur grandeur, par une peinture apte à une représentation d’un corps dans une situation bien précise, à un moment bien précis.

Si on prend La Velata (La voilée), de 1512-1518, on a la même grandeur par l’intermédiaire du corps représenté de manière naturelle, réelle.
C’est absolument flagrant et il n’y a aucunement de mise en scène.

La grandeur passe par le « style » aristocrate pour des raisons historiques, mais en réalité c’est la véracité qui travaille historiquement.
La reconnaissance du réel s’impose ; elle fraye son chemin coûte que coûte.
Chez les uns, c’est le moment typique ; chez les autres, ce sont les endroits représentatifs.
Chez Raphaël, c’est le corps réel occupant un espace.
Et s’il est idéalisé, en apparence, c’est parce que c’est le moyen indirect pour représenter l’harmonie inhérente à une existence réelle.
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Raphaël, l’exemplarité dans la clarté