Introduction au bicaméralisme de Julian Jaynes

Voici une présentation, forcément sommaire, soulignant les aspects et les enjeux de la théorie du « bicaméralisme » formulée par l’Américain Julian Jaynes dans les années 1970.

Le plus simple est de prendre un exemple concret. Vous êtes dans le bus, un matin, et vous écoutez de la musique avec des écouteurs, sans penser à rien en particulier.

Subitement, une pensée vous vient : vous avez oublié le livre de Staline que vous vouliez remettre à un ami plus tard dans la journée.

Cette pensée arrive de manière impromptue ; c’est comme si elle tombait du ciel.

C’est en quelque sorte une pensée qui s’est produite comme à l’arrière-plan de la conscience.

Naturellement, cette pensée est produite par le cerveau.

Avec les avancées scientifiques, on a pu en discerner plusieurs zones. Il y a, avant tout, deux hémisphères.

C’est là, bien entendu, quelque chose de tout à fait dialectique. Il n’y a pas « un cerveau » formant un bloc, mais une réalité opérant en miroir, de manière inégale.

Les hémisphères gauche et droit du cerveau ont le même contenu anatomique : chacun possède un lobe frontal, un lobe pariétal, un lobe temporal, un lobe occipital, une insula, un cortex moteur primaire, un cortex somatosensoriel primaire, un cortex visuel primaire, un cortex auditif primaire, des aires associatives, une aire de Broca et une aire de Wernicke, des ventricules latéraux, des faisceaux de substance blanche, ainsi que des structures profondes telles qu’un hippocampe, une amygdale et un gyrus cingulaire.

Or, là où cela devient intéressant, et c’est là où intervient Julian Jaynes, c’est que les hémisphères n’ont pas les mêmes fonctions.

Voici un tableau, valable grosso modo pour la grande majorité des gens. Il ne faut cependant pas le lire de manière unilatérale, en considérant qu’une fonction est uniquement attribuée à un des deux hémisphères.

Il s’agit d’une formalisation générale, établissant des tendances dominantes, et ce pour une partie des gens seulement.

Pour donner un exemple de différence, chez 90–95 % des droitiers, le langage (aires de Broca et de Wernicke) est majoritairement dans l’hémisphère gauche, alors que chez les gauchers, c’est le cas pour 70 % des gens, mais 15 % l’ont dans l’hémisphère droit, 15 % dans les deux hémisphères.

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Il y a, qui plus est, de grandes différences entre les individus, et des nuances entre les hommes et les femmes, celles-ci ayant apparemment davantage de tendance aux activités bilatérales.

Il faut donc lire le tableau comme un indicateur de fond.

Hémisphère gaucheHémisphère droit
LangagePerception spatiale
Production du langage (Broca)Orientation dans l’espace
Compréhension du langage (Wernicke)Reconnaissance des formes et des objets
Syntaxe, grammaire, motsVisualisation mentale
Lecture et écriture
Logique &
raisonnement analytique
Fonctions globales
Calcul, mathématiquesTraitement global, “vue d’ensemble”
Analyse séquentielle (étape par étape)Intuition
Pensée logique, classification
Fonctions liées au détailÉmotions et prosodie
Traitement des éléments individuelsCompréhension de l’intonation, du ton de la voix
Décomposition d’un problème en partiesExpression émotionnelle (gestes, mimiques)
Reconnaissance des émotions chez les autres

Reconnaissance des visages

Identification des visages (visage d’une personne connue)
Contrôle moteurContrôle moteur
Contrôle du côté droit du corpsContrôle du côté gauche du corps

Et il y a ce phénomène marquant que si, très jeune, vous avez des problèmes à une partie du cerveau, le reste du cerveau compense les activités devant initialement être réparties dans les zones endommagées.

La plasticité du cerveau est ainsi quelque chose d’incroyable.

Et le réseau interne est le fruit d’une évolution admirable : on a 86 milliards de cellules nerveuses appelées neurones, qui chacune sont en mesure d’établir des milliers de connexions, ce qui fait qu’on va jusqu’à 1 quadrillion de connexions, appelées synapses.

Pour ce faire, il y a des cellules gliales en appui aux neurones, au nombre de 85 milliards. C’est absolument fascinant.

Schéma complet d’un neurone

Mais, dans une situation normale, il y a une répartition entre les hémisphères qu’on arrive à comprendre dans ses grandes lignes.

Et Julian Jaynes a, ici, un point de vue relevant d’une formidable intuition.

Il dit : aujourd’hui, ces deux hémisphères fonctionnent ainsi. Mais c’est l’aboutissement d’un très long processus.

Il n’est pas vrai que l’humanité est apparue d’un coup, avec un esprit directement « fonctionnel », avec des individus ayant une conscience de soi directe, comme nous aujourd’hui.

Au départ, les deux hémisphères avaient une indépendance, plus ou moins grande,qui était d’autant moins compréhensible pour une humanité ne faisant qu’émerger historiquement.

Les êtres humains, tels des animaux élargissant leur panoplie d’activités, procédaient à des activités répétées, organisées, bien déterminées. Il se déroulait alors ce que nous appellerions un processus de synthèse.

Dans ce processus, selon Julian Jaynes, il y avait deux aspects qui se faisaient face.

C’est l’hémisphère gauche qui rassemblait tous ces éléments effectués, et qui par le langage les coordonnait verbalement.

Cependant, c’est l’hémisphère droit qui menait le traitement d’ensemble : il prenait les phrases produites, les traitaitet les redistribuait.

Or les deux hémisphères n’étant pas encore assez reliés, ce que disait l’hémisphère droit apparaissait comme une voix venue de « nulle part » par l’hémisphère gauche.

C’est l’origine des « voix » qu’entendaient les êtres humains à l’époque. Julian Jaynes ne donne pas cet exemple, mais c’est le meilleur : lorsque Dieu parle à Moïse, ce serait en fait l’hémisphère droit qui fournit à Moïse la parole provenant de l’hémisphère gauche.

Moïse croit entendre une voix extérieure lui disant : « Tu ne tueras point ». En réalité, il se parle à lui-même.

Julian Jaynes va trop loin dans sa démarche et, somme toute, les êtres humains n’étaient pour lui que des automates se parlant à eux-mêmes et obéissant à des autorités dont ils intégraient les voix.

De là vient le culte des rois décédés, des ancêtres, ainsi que l’établissement d’idoles.

Mais si on enlève la dimension « automate » et qu’on raisonne en termes de mode de production, d’évolution de l’humanité conformément au matérialisme dialectique, on a une mise en perspective qui permet d’approfondir puissamment la notion d’idéologie.

Cela permet de vraiment comprendre que si les êtres humains agissent comme bon leur semble suivant leurs personnalités, à l’arrière-plan ils obéissent toujours dans les grandes lignes générales à une idéologie fournissant des lignes de commandes et mettant en place des prises de contrôle.

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La dialectique du cerveau: le bicaméralisme de Julian Jaynes