Jules Guesde et la «révolution violente»

Puisque la bourgeoisie avait failli et que le collectivisme apparaissait comme nécessaire, alors il n’est, en quelque sorte, nul besoin de tactique ou de stratégie.

Jules Guesde va être celui qui va amener la naissance du Parti Ouvrier Français, historiquement la première organisation qui, en France, se revendique de Karl Marx et revendique « l’expropriation politique et économique de la classe capitaliste et la socialisation des moyens de production ».

Toutefois, on chercherait en vain une perspective tactique et stratégique. Une fois passée l’étape des premiers petits cercles de propagande, cette absence allait se prouver fatale.

Jules Guesde

Il est vrai que la situation était difficile ; Friedrich Engels et Karl Marx avaient compris les limites historiques de ce qui se passait en France. Mais de par l’approche somme toute encore largement bakouniniste de leur projet, Jules Guesde et Paul Lafargue étaient incapables de le comprendre, leur perspective n’étant que propagandiste.

Leur conception de la révolution était purement et simplement collectiviste, comme seul horizon, seul projet, seule option. Ils ruaient ainsi dans les brancards, à tout prix. Jules Guesde alla six mois en prison en 1882, avec Paul Lafargue, pour appel à la guerre civile.

Voici ses propos au tribunal :

« Non je n’ai pas fait appel au meurtre et au pillage… Mais j’ai fait appel à la force.

Loin de la répudier, je compte sur elle. Elle est l’instrument de toute les transformations.

En la proclamant, en invitant le prolétariat à ne compter que sur lui même et à se tenir prêt, je fais de l’histoire et je ne commets pas de crime…

C’est une révolution qui nous a donné l’égalité devant la loi ; une autre le suffrage universel ; une autre, la forme républicaine dans le domaine économique.

Je ne suis que logique en comptant sur une révolution nouvelle pour obtenir l’égalité dans les moyens de production, le suffrage dans l’atelier, la république dans le domaine économique. »

Trois ans plus tard, les deux se retrouvèrent de nouveau au tribunal, aux côtés de l’anarchiste Louise Michel. Ses propos restent tout autant combatifs : 

« Non pas que je n’aie parlé de du “fusil libérateur”. Je ne renie aucun de mes mots.

Mais ce fusil n’était pas dirigé contre un homme dont la peau ne nous importe ni peu ni prou.

C’était le fusil de vos grandes journées, Messieur de la bourgeoisie, le fusil du 14 juillet et du 10 août, le fusil de 1830 et de 1848, le fusil du 4 septembre 1870. Il a porté au pouvoir le tiers-état. Il y portera -et avec autant de droit- la classe ouvrière.

Car, à moins que vous n’ayez la prétention de monopolisé la révolution comme vous avez déjà monopolisé la propriété, je ne vois pas sur quoi vous pourriez vous fonder pour interdire à l’affranchissement prolétarien l’emploie de cette force qui vous a affranchi à votre heure. »

Cette fois, il y eut l’acquittement général, décidé par un jury populaire. Mais cela témoigne de l’approche de Jules Guesde, dont les références restent, comme on le voit, à la fois 1789 (le 14 juillet) et 1792 (le 10 août avec la prise des Tuileries), 1830 et 1848, la proclamation de la République française du 4 septembre 1870.

Jules Guesde ne raisonne pas en termes d’opposition prolétariat – bourgeoisie ; il reprend comme modèle les révolutions précédentes, affirmant que cette fois, leur caractère populaire doit prendre entièrement le dessus. On reste ici dans la perspective d’une révolution bourgeoise démocratique allant jusqu’au bout.

Dans Parlementarisme et Révolution, publié dans Le Socialiste du 10 novembre 1894, il explique ainsi :

« Pour restituer à la nation productrice ses moyens de production, il faut un prolétariat devenu le gouvernement et faisant la loi.

Reste à savoir comment, de classe gouvernée qu’elle est actuellement, la France travailleuse deviendra, pourra devenir classe gouvernante.

Le bulletin de vote qui nous a déjà installés dans une centaine d’Hôtels-de-ville et qui a jeté au Palais Bourbon l’importante minorité que l’on sait, est un premier moyen. Sera-t-il le seul ?

Pas plus que nous le croyions hier, nous ne le croyons aujourd’hui. Mais depuis quand, parce qu’elle ne serait pas tout, l’action légale devrait-elle n’être rien ?

Loin de s’exclure, l’action électorale et l’action révolutionnaire se complètent, et se sont toujours complétées dans notre pays où – pour tous les partis – l’insurrection victorieuse n’a été que la suite, le couronnement du scrutin.

L’antagonisme que l’on voudrait établir – inutile de rechercher le pourquoi – entre le suffrage qui commence et le coup de force qui termine, n’a jamais existé que dans la métaphysique des salons.

L’histoire, toute notre histoire, est là pour démontrer que les sorties de légalité ont été toujours et nécessairement précédées de l’usage et l’emploi de cette légalité aussi longtemps qu’elle servait d’arme défensive – et offensive – à l’idée nouvelle, aux intérêts nouveaux en voie de recrutement et que la situation révolutionnaire ne s’était pas produite.

C’est légalement, électoralement, que l’Orléanisme a préparé son avènement au pouvoir. Ce qui ne l’a pas empêché d’aboutir à coups de fusil, par une bataille de trios jours, les glorieuses, qu’immortalise la Colonne dite de Juillet.

C’est légalement, électoralement, que le Bonapartisme s’est installé à l’Elysée. Ce qui ne l’a pas empêché d’employer la force – et quelle force ? le fusil tuant Baudin, le canon éventrant le boulevard Montmartre – pour aménager, en Empire troisième et dernier, aux Tuileries.

La République n’a pas fait exception à cette règle. C’est légalement, électoralement, elle aussi, que, par deux fois, sous la Monarchie de Juillet et sous l’Empire, elle a constitué son armée, conquis partiellement le pays. Ce qui ne l’a pas empêchée, pour devenir le gouvernement que préside en 1894 M. Casimir Périer, d’avoir dû passer par un accouchement violent, par le forceps de la rue.

Eh bien ! le socialisme d’aujourd’hui est légaliste, électoraliste, au même titre que tous les partis politiques qui l’ont devancé et qui sont à l’heure présente, coalisés contre lui dans ce qui peut leur rester de virilité. Nous n’avons pas la prétention d’innover, nous contentant des agents de lutte et de victoire qui ont servi aux autres et dont nous nous servons à notre tour.

Si quelque chose est particulièrement idiot, c’est le départ que l’on s’est avisé de faire entre les moyens, divisées en légaux et en illégaux, en pacifiques et en violents, pour admettre les uns et pour repousser les autres.

Il n’y a, il n’y aura jamais qu’une seule catégorie de moyens, déterminés par les circonstances : ceux qui conduisent au but poursuivi. Et ces moyens sont toujours révolutionnaires, lorsqu’il s’agit d’une révolution à accomplir.

Révolutionnaire est le bulletin de vote, si légal soit-il, lorsque, sur le terrain des candidatures de classe, il organise la France du travail contre la France du capital.

Révolutionnaire est l’action parlementaire, si pacifique soit-elle, lorsqu’elle bat, du haut de la tribune de la Chambre, le rappel des mécontents de l’atelier, du champ et du comptoir, et lorsqu’elle accule la société capitaliste au refus ou à l’impuissance de leur donner satisfaction.

Anti-révolutionnaire, réactionnaire au premier chef serait, en revanche, l’émeute, malgré son caractère d’illégalité et de violence, parce qu’en fournissant au capital moribond la saignée populaire dont il a besoin pour se survivre, elle reculerait l’heure de la délivrance.

Non moins anti-révolutionnaire, non moins réactionnaire – et pour la même raison – toute tentative de grève générale condamnée, à travers les divisions ouvrières et paysannes, au plus désastreux des avortements.

Le devoir du parti socialiste est d’écarter comme un traquenard, comme une manœuvre de l’ennemi, tout ce qui, malgré son caractère rutilant et pétardier, égarerait et épuiserait inutilement nos forces de première ligne, et de servir du parlement comme de la presse, comme des réunions, pour mener à terme la révolution qu’élabore cette fin de siècle. »

On a ici une théorie de la révolution comme coup de force à la forme universelle, comme il l’explique ici, lors d’une Conférence à la société d’études économiques et politiques de Bruxelles le 7 mars 1894 sur le collectivisme :

« Constitué en parti de classe ou de travail, le prolétariat, qui n’est pas limité aux seuls ouvriers dits manuels, qui comprend, devant et contre les inutiles et les nuisibles de la rente, du dividende et du profit, toutes les activités, depuis les plus musculaires jusqu’aux plus cérébrales, – l’ensemble des producteurs industriels, agricoles et scientifiques – aura, pour remettre la société en possession, pour reconstituer la patrimoine de l’humanité au bénéfice de tous ceux qui la constituent, à exproprier les expropriateurs de cette dernière.

C’est sa mission historique. Mais, avant tout, comme préface et condition de cette expropriation économique, il aura à s’emparer du pouvoir politique, à devenir le gouvernement, le facteur de la loi.

C’est grâce à l’Etat monopolisé par elle et devenu entre ses mains un outillage de compression de plus en plus développé et de plus en plus perfectionné, que la petite minorité capitaliste peut continuer à tenir, sous le joug, la grande majorité laborieuse.

Tant que cet Etat – qui, dans tous les conflits entre les employés et employeurs, entre salariés et salariants, joue le rôle de l’épée de Brennus, faisant toujours et fatalement pencher la balance du côté du capital – n’aura pas été enlevé à ses détenteurs actuels, il n’y aura rien de fait ni de faisable ; l’outil de la transformation nous manquera.

Le collectivisme dont je vous ai dit longuement, au risque d’abuser de votre attention, la genèse et le but, est donc suspendu à l’avènement politique ou gouvernemental des travailleurs, qu’ils arrivent au pouvoir pacifiquement ou au prix d’une de ces révolutions violentes qui ont été pour tous les partis en France, républicains et monarchistes, orléanistes et bonapartistes, la condition de leur triomphe successif. »

La mise sur le même plan de la prise du pouvoir des républicains, des monarchistes, des orléanistes, des bonapartistes, sous le vocable unique de révolution violente, reflète l’incompréhension de la nature des classes en présence, du type différent de leur prise de pouvoir, de la nature différente de leurs moyens, de leurs objectifs, etc.

« Et quelque regret qu’on en puisse évoquer, quelque pénible que paraisse aux natures pacifiques ce troisième et dernier moyen, nous n’avons plus devant nous que la reprise violente sur quelques-uns de ce qui appartient à tous, disons le mot : la révolution [emplacement de la note publiée ci-dessous].

Que cette Révolution soit non seulement possible, mais facile, c’est ce qui saute aux yeux des plus aveugles. Il suffit de réfléchir que ceux qui ont intérêt à la faire sont à ceux qui entendent s’y opposer, et s’y opposeront de toutes leurs forces, dans la proportion de 10 à 1, et que, loin d’aller diminuendo , cet écart va crescendo tous les jours, par le rejet dans le prolétariat des petits propriétaires, des petits commerçants et des petits patrons, incapables de soutenir la concurrence de la grande industrie, du grand commerce et de la grande propriété.

Ce qu’en revanche on est moins disposé à admettre, ce qui est contesté par des socialistes de plus de cœur que de raison, c’est que cette Révolution s’impose, et que la logique et l’histoire soient d’accord pour la proclamer inévitable. Rien de plus exact cependant.

Quoi qu’on en dise et quoi qu’on fasse – nous l’avons vu tout à l’heure – le prolétariat ne disparaîtra avec le salariat ; la production sociale, au bénéfice du travailleur, ne succédera à la production capitaliste ; l’émancipation économique de l’humanité en un mot ne s’opérera que révolutionnairement , comme s’est opérée, successivement sa demi-émancipation religieuse, civile et politique.

Qui est-ce qui brise le joug de fer de l’unité catholique au XVI° siècle et, par l’introduction du libre examen dans les matières de foi, commence l’affranchissement des consciences ?

La Réforme, mais la Réforme armée, l’épée d’une main et l’arquebuse de l’autre – c’est-à-dire la Révolution.

C’est la Révolution qui, en 89, supprime les Ordres, sinon les classes, la dîme, le droit d’aînesse, et au droit divin d’une famille royale substitue – au moins sur le papier – les « droits de l’homme et du citoyen  ».

C’est la Révolution qui, en 1830, même escamotée par les d’Orléans, avec le concours de La Fayette, emporte les chartes octroyées et les religions d’Etat.

C’est la Révolution qui, en 1870, enterre définitivement, avec l’Empire, la dernière forme de la monarchie et fonde la République.

Et je ne parle pas de la Révolution avortée du 18 Mars, qui, si elle avait pu triompher, eut presque inutilisé nos efforts actuels en « universalisant, comme elle le voulait, le pouvoir et la propriété  ».

Ainsi, égalité religieuse, égalité devant la loi, égalité devant le scrutin, ces trois grands pas en avant de nos espèces, sont d’origine, d’essence révolutionnaire. La force seule a pu en faire accoucher ce que l’on appelle aujourd’hui l’ancien régime.

Et il se rencontre des gens pour prétendre qu’il en sera autrement pour l’égalité sociale, autrement dit pour l’attribution à chacun des membres de la société des mêmes moyens de développement et d’action ! Et comment ? Pourquoi ? A quel titre ? »

Voici la note mentionnée dans le texte :

« Disons toute de suite – pour ne laisser aucune excuse à la mauvaise foi – que par Révolution nous n’entendons pas les coups de fusil au hasard et en permanence, l’insurrection pour l’insurrection, sans préparation, sans chance de succès et presque sans but.

Le sang ouvrier n’a que trop coulé depuis près d’un siècle sans résultat aucun ou au seul profit de la bourgeoisie divisée et aux prises avec elle-même, pour qu’il ne soit pas temps de mettre fin à ces saignées au moins inutiles.

La Révolution, pour nous, c’est la force « mise au service du droit  », mais lorsque ce droit compris et revendiqué par la France ouvrière n’est plus séparé de sa réalisation, de sa traduction en fait que par un obstacle, la résistance illégitime de l’ordre social qu’il s’agit de modifier ou de transformer.

Quant à cette force, il se peut – quoique rien ne permette de l’espérer – qu’elle soit le bulletin de vote, comme il se peut qu’elle soit le fusil.

Mais bulletin ou fusil, peu importe, il n’y en a pas moins Révolution, dès que ce qu’on appelle « le droit ancien  » est éliminé en bloc et malgré lui pour « un droit nouveau  ».

Est-il maintenant nécessaire d’ajouter que la Révolution ainsi entendue est subordonnée à deux choses

1° la conscience de leur droit au capital éveillé chez les prolétaires par une propagande ainsi active que continue ;

2° l’organisation des forces prolétariennes, organisation qui peut revêtir toutes les formes, syndicats, sociétés de résistance, et jusqu’aux sociétés coopératives de consommation, pourvu que ces dernières, au lieu d’être considérées comme le but, soient tenues pour ce qu’elles sont réellement, c’est-à-dire pour un simple moyen de groupement.

En dehors de ces deux conditions indispensables, il n’y a pas de Révolution possible ou, ce qui revient au même, il n’y a que des Révolutions stériles, exclusivement politiques et conservatrices de l’ordre capitaliste actuel. »

D’un côté Jules Guesde a une juste lecture de l’affrontement de classe, de l’autre il a une mauvaise interprétation de la lutte des classes comme phénomène matérialiste dialectique. La révolution est un coup de force, utilisable par n’importe quelle classe.

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