Julian Jaynes et la dialectique des commandes comportementales

La démarche de Julian Jaynes est fascinante.

Il est vrai qu’il faut se libérer de tout son verbiage psychologique afin de découvrir la substance matérialiste.

Néanmoins c’est brillant.

Il est nécessaire pourtant de préciser la tendance qui déminéralise sa conception.

C’est que Julian Jaynes a une lecture informationnelle de la réalité.

Pétrie dans la vision américaine du monde d’alors, il raisonne en termes de cybernétique.

C’est pourquoi il sépare de manière unilatérale les deux hémisphères.

L’un est émetteur, l’autre est récepteur. Le premier fournit des informations, le second les reçoit. Le premier donne un code d’opération, le second réalise l’opération.

On a ainsi un déversoir typique de la cybernétique, où une information sous la forme d’un code impulse un mouvement de manière mécanique.

Et dans cette conception du monde, tout est information et gestion de l’information.

Le manifeste de la cybernétique, par Norbert Wiener en 1948 : Cybernetics: Or Control and Communication in the Animal and the Machine

Julian Jaynes va d’ailleurs expliquer que le bicaméralisme – l’existence des deux chambres – s’est effondré en raison de la perte de pertinence des informations reçues par le second hémisphère depuis le premier hémisphère.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas des inspirations très fortes.

Par exemple, concernant ce dernier point, il y a quelque chose qui pourrait puissamment expliquer l’effondrement quasi immédiat des civilisations mésoaméricaines à l’arrivée des conquistadors.

Le déversement des informations était interprété comme provenant des dieux.

Le bouleversement de la réalité par l’arrivée de choses imprévues a tout simplement brisé la confiance en les « voix » – qui ont alors été remplacées par d’autres, de manière quasi immédiate.

Cela expliquerait bien comment le catholicisme a pu s’installer si rapidement, avec une telle efficacité, et ce sans retour.

Pourtant, « sans retour » ne signifie pas qu’il n’existe pas de rapport dialectique.

Il ne saurait y avoir un mouvement purement unilatéral.

Or, de par sa vision du monde, Julian Jaynes cherche à tout prix une telle logique unilatérale, opérationnelle.

Il a besoin de voir des ordres et des exécutants, sous la forme d’informations codées exigeant de manière directe, sans médiation, une action en retour.

C’est le principe de la cybernétique : information = action en retour.

Et tout s’agence partout comme un système d’informations avec une multitude d’actions en retour.

Caricature anti-cybernétique soviétique de 1952,
dans la revue soviétique Technologie Jeunesse

Cette approche amène Julian Jaynes à considérer que c’est le langage qui est la source de la conscience.

Incapable de saisir le principe de la synthèse, il voit la conscience comme le fruit d’une accumulation de mots finalement mis en place, arrangés et réarrangés pour les besoins de la communication.

Ces mots apparaissent au départ comme provenant de « l’extérieur ».

Puis, au fur et à mesure, il est compris que ces mots sont produits par soi-même.

C’est alors, selon lui, l’émergence de la conscience telle qu’on la connaît.

Elle s’approfondit ensuite lorsqu’on se parle à soi-même, car cela renforcerait l’introspection, et donc la conscience de soi.

C’est bien entendu une théorie du langage, où le langage serait la seule chose « réelle », tout le reste s’organisant autour de lui, exactement comme dans la cybernétique.

Il y aurait une manière qu’a le langage de se structurer et tout le reste doit suivre.

L’Histoire de l’évolution humaine serait l’évolution que suitle langage pourse mettre en place.

L’humanité serait le produit du langage.

Tout cela est idéaliste, bien entendu ; cela apporte toute une série de problèmes, au-delà de la théorie du langage comme producteur de l’humanité.

On ne saurait, en effet,considérer, pour notre part, une quelconque unilatéralité tant dans l’hémisphère droit que l’hémisphère gauche.

Il n’est pas possible que l’un ne fasse que recevoir, tout comme il n’est pas possible que l’autre ne fasse que fournir.

Il ne peut s’agir que de deux aspects d’un même processus, de deux aspects propres à une contradiction.

S’il n’en était pas ainsi, alors tous les êtres humains seraient comme Don Quichotte, obéissant à des voix lui disant que les moulins à vent sont des géants, et que lui-même est un chevalier errant qui doit aller les combattre.

La première édition de
Don Quichotte, 1605

C’est la vision de Julian Jaynes, pour qui les êtres humains aux deux hémisphères séparés, à l’époque du « bicaméralisme », seraient de purs automates sans vision d’eux-mêmes.

Il émet l’hypothèse que la conscience de soi et le bicaméralisme aient pu coexister, mais il n’y croit pas.

Il a bien entendu tort, en admettant que la thèse du bicaméralisme soit juste.

Car ce qui est en jeu, finalement, c’est de voir comment l’idéologie qui reflète une classe, une situation sociale, s’impose à un être humain au-delà de ses propres considérations personnelles.

Pour caricaturer, mais c’est une caricature seulement, l’individu est dans l’hémisphère gauche et l’idéologie dans l’hémisphère droit.

L’Histoire de l’humanité est celle de leur séparation et de leur affrontement, avant leur réunion de nouveau.

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La dialectique du cerveau: le bicaméralisme de Julian Jaynes