C’est notamment sur l’Iliade que Julian Jaynes s’appuie pour étayer sa thèse, dans La naissance de la conscience dans l’effondrement de l’esprit bicaméral, paru en 1976.

Il faut savoir ici une chose importante : l’œuvre qu’on attribue à Homère ne raconte pas toute la guerre de Troie, très loin de là.
Elle se focalise sur Achille, avec le fameux moment où il se retire des combats.
C’est seulement lorsque Patrocle meurt, après s’être fait passer pour lui, qu’il devient fou de rage et revient affronter Hector pour le tuer par vengeance.
On a ici un épisode de violence consacrée. L’œuvre commence d’ailleurs par l’annonce de celle-ci,
« Chante, déesse, la colère d’Achille, fils de Pélée », et se termine avec le père de Hector venant réclamer le corps de son fils.
Julian Jaynes voit dans tout cela une confirmation du bicaméralisme. Les attitudes d’Achille confirment pour lui qu’une voix intérieure lui dictait ses actes.
Là où on ne pourrait voir qu’une expression individualisée d’une colère personnelle, il faut voir en réalité un être en prise avec une partie de sa conscience qui le pousse dans une certaine direction, l’entraînant dans l’affrontement.
« Il n’y a généralement pas de conscience dans l’Iliade. Je dis « généralement » car je mentionnerai quelques exceptions plus tard.
Et donc, en général, il n’y a pas de mots pour désigner la conscience ou les actes mentaux.
Les mots de l’Iliade qui, à une époque ultérieure, en viennent à signifier des choses mentales, ont des significations différentes, toutes plus concrètes.
Le mot psyché, qui signifie plus tard âme ou esprit conscient, désigne dans la plupart des cas des substances vitales, comme le sang ou le souffle : un guerrier mourant laisse couler son sang sur le sol ou expire sa psyché dans son dernier souffle.
Le thumos, qui en vient plus tard à signifier quelque chose comme l’âme émotionnelle, est simplement le mouvement ou l’agitation.
Lorsqu’un homme cesse de bouger, le thumos quitte ses membres (…).
Il n’existe pas non plus de concept de volonté ni de terme pour la désigner, ce concept se développant curieusement tard dans la pensée grecque.
Ainsi, les hommes de l’Iliade n’ont pas de volonté propre et certainement aucune notion de libre arbitre (…).
Les personnages de l’Iliade ne s’assoient pas pour réfléchir à ce qu’ils vont faire.
Ils n’ont pas de conscience telle que nous prétendons en avoir une, et certainement pas d’introspection.
Il nous est impossible, avec notre subjectivité, de comprendre ce que cela représentait.
Quand Agamemnon, roi des hommes, enlève à Achille sa maîtresse, c’est un dieu qui saisit Achille par ses cheveux blonds et l’avertit de ne pas frapper Agamemnon (I :197 et suiv.) (…).
L’action ne prend pas naissance dans des projets, des raisons et des motifs conscients ; elle prend naissance dans les actes et les paroles des dieux.
Pour autrui, l’homme semble être la cause de son propre comportement. Mais non pour l’homme lui-même. »
Il y a ici bien entendu un paradoxe, que Julian Jaynes tente de masquer.
Si chaque personne fonctionne de manière « automatique » par rapport à sa voix intérieure, pourquoi alors chacun considère-t-il que la personne en face agit « individuellement » ?
En fait, si la thèse de Julian Jaynes était vraie dans son approche unilatérale, alors jamais personne n’aurait conscience de l’individualité des autres, car personne ne serait en mesure de saisir sa propre individualité.
Chaque personne serait considérée comme porteuse d’un certain « programme » et, finalement, tout le monde agirait tel des robots ne sachant pas avoir affaire à d’autres robots.
C’est d’ailleurs la thèse de Julian Jaynes :
« La guerre de Troie était dirigée par des hallucinations.
Et les soldats ainsi dirigés n’étaient pas du tout comme nous. C’étaient de nobles automates qui ne savaient pas ce qu’ils faisaient. »
Cependant, Julian Jaynes apporte ici une considération qui est extraordinaire et relève d’une intuition puissante ; elle ramène au matérialisme tel que conçu par Spinoza, à la notion d’idéologie développée par Karl Marx (et qu’on retrouve à l’œuvre dans son roman préféré, Don Quichotte de Cervantès).
On connaît, en effet, l’argument traditionnel d’une référence simplement poétique aux dieux. On n’aurait pas vraiment cru en ces derniers, au pire il s’agissait de simples superstitions.
Cela ne tient pas, bien sûr.
Si l’humanité s’est tournée vers ces dieux, ce n’est pas seulement qu’ils reflétaient ses faiblesses à l’époque : ils étaient, en quelque sorte, vraiment là.
Ils étaient reliés au mode de fonctionnement de l’humanité à ce moment-là de l’Histoire.
D’où la thèse de Julian Jaynes : les dieux étaient le vecteur du reflet de considérations humaines, et finalement ce ne sont pas les poètes qui ont eu besoin des dieux pour leurs chants : ce sont les poètes qui sont le produit d’un chant intérieur existant au préalable.
« Il ne s’agit pas de dire que les vagues idées générales de la causalité psychologique apparaissent d’abord, puis que le poète leur donne une forme picturale concrète en inventant des dieux.
C’est, comme je le montrerai plus loin dans cet essai, tout simplement l’inverse.
Et lorsqu’on suggère que les sentiments intérieurs de puissance, les pressentiments intérieurs ou les erreurs de jugement sont les germes à partir desquels s’est développée la machinerie divine, je réponds que la vérité est exactement l’inverse, que la présence de voix auxquelles il fallait obéir était la condition sine qua non du stade conscient de l’esprit, où c’est le moi qui est responsable et qui peut débattre avec lui-même, ordonner et diriger, et que la création d’un tel moi est le produit de la culture.
En un sens, nous sommes devenus nos propres dieux. »
En 1976, cette dernière phrase ne pouvait sans doute être comprise à sa juste mesure.
Mais une fois qu’on a passé le premier quart du 21esiècle, il est tellement frappant de voir comment les êtres humains s’obéissent à eux-mêmes de manière à la fois impulsive et mécanique dans la société de consommation !
Depuis les réseaux sociaux jusqu’aux plate-formes de ventes rapides (Amazon, Temu, etc.), depuis les séries jusqu’aux jeux vidéo, chaque être humain obéit littéralement à des injonctions venant de lui-même et apparaissant finalement comme un tyran.
Encore est-il qu’il faut souligner qu’il y a bien des gens qui ont compris, anticipé le poids sur les consciences d’une telle situation.
Si la lecture est trop unilatérale – finalement comme Julian Jaynes – on a une très intéressante insistance sur ce qui pèse sur les consciences.
« L’exploitation des masses dans la métropole n’a rien à voir avec le concept de Marx des travailleurs salariés dont la plus-value est extraite.
C’est un fait qu’avec la division croissante du travail, il y a eu une énorme intensification et la propagation de l’exploitation dans le domaine de la production, et le travail est devenu un fardeau plus lourd, à la fois physiquement et psychologiquement.
C’est également un fait que, avec l’introduction de la journée de travail de 8 heures – la condition préalable pour augmenter l’intensité de travail – le système a usurpé tout le temps libre que les gens avaient.
À l’exploitation physique dans l’usine a été ajoutée l’exploitation de leurs sentiments et de leurs pensées, de leurs souhaits, et de leurs rêves utopiques – au despotisme capitaliste dans l’usine a été ajouté le despotisme capitaliste dans tous les domaines de la vie, à travers la consommation de masse et les médias de masse.
Avec l’introduction de la journée de travail de 8 heures, le 24 heures par jour de la domination de la classe ouvrière par le système a commencé sa marche triomphale – avec la création de pouvoir d’achat de masse et du « revenu de pointe », le système a commencé sa marche triomphale sur les plans, les désirs, les alternatives, les fantasmes, et la spontanéité du peuple ; en bref, sur les gens eux-mêmes !
Le système de la métropole a réussi à glisser les masses si loin dans leur propre saleté qu’elles semblent avoir largement perdu tout sens de la nature oppressive et exploiteuse de leur situation, de leur situation comme des objets du système impérialiste.
Ainsi pour une voiture, une paire de jeans, une assurance-vie, et un prêt, elles accepteront facilement un outrage de la part du système.
En fait, elles ne peuvent plus imaginer ou souhaiter quelque chose au-delà d’une voiture, des vacances, et d’une salle de bains carrelée.
Il en résulte, cependant, que le sujet révolutionnaire est quelqu’un qui se libère de ces contraintes et refuse de prendre part aux crimes de ce système.
Tous ceux qui trouvent leur identité dans les luttes de libération des peuples du Tiers-Monde, tous ceux qui refusent, tous ceux qui ne participent plus ; ce sont tous des sujets révolutionnaires – des camarades. »
RAF, 1972
Tout cela résonne comme une approche unilatérale, mais il y a quelque chose de puissamment vrai et de véritablement inspirant.
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La dialectique du cerveau: le bicaméralisme de Julian Jaynes