L’être humain est happé par ce qu’il fait et, dans le passé, selon Julian Jaynes, il se confond avec ce qu’il fait.
Il n’est pas en mesure d’avoir du recul sur lui-même, car tout ce qui est synthétisé, finalement,se situe dans l’hémisphère droit du cerveau, qui est séparé de l’hémisphère gauche qui reçoit les séquences.
Il ne le dit pas ainsi, car les phrases sont produites par l’hémisphère gauche et l’hémisphère droit n’est que le lieu où ces phrases sont relancées dans l’esprit.
Néanmoins, cela revient à une telle contradiction.
L’être humain est ainsi forcé de suivre les « ordres » qu’il reçoit, dans son propre esprit, sans qu’il sache qu’il en est ainsi toutefois.
C’est une « force extérieure » qui agit sur lui.
Voici comment Julian Jaynes essaie de rendre lisible cette question, dans La naissance de la conscience dans l’effondrement de l’esprit bicaméral,paru en 1976.
« Une métaphore s’approchant de cet état pourrait s’avérer utile.
Au volant, je ne suis pas un passager qui donne des instructions, mais plutôt un conducteur engagé et absorbé par la conduite, presque inconscient.
En réalité, ma conscience est généralement ailleurs : une conversation avec vous si vous êtes mon passager, ou une réflexion sur l’origine de la conscience, par exemple.
Mes gestes, en revanche, relèvent presque d’un autre monde.
Lorsque je touche quelque chose, je suis touché ; lorsque je tourne la tête, le monde se tourne vers moi ; lorsque je vois, je suis en relation avec un monde auquel je me soumets immédiatement, comme si je conduisais sur la route et non sur le trottoir.
Et je n’ai conscience de rien de tout cela. Et certainement pas de manière logique.
Je suis pris dans un tourbillon d’interactions, inconsciemment captivé, si l’on veut, une réciprocité totale de stimulations qui peuvent être constamment menaçantes ou réconfortantes, attirantes ou repoussantes, réagissant aux changements de circulation et à certains de ses aspects avec appréhension ou confiance, foi ou méfiance, tandis que ma conscience est encore ailleurs.
Imaginez maintenant un homme bicaméral, dépourvu de conscience.
Le monde lui arriverait et ses actions seraient indissociables de ces événements, sans qu’il en ait la moindre conscience.
Imaginons maintenant une situation inédite : un accident plus loin, une route bloquée, un pneu crevé, un moteur en panne.
Et voilà, notre homme bicaméral ne réagirait pas comme vous et moi, c’est-à-dire en concentrant rapidement et efficacement notre conscience sur le problème et en trouvant la solution.
Il devrait attendre sa voix bicamérale qui, forte de la sagesse accumulée au fil de sa vie, lui dicterait inconsciemment la marche à suivre. »
Comment interpréter cela du point de vue du matérialisme dialectique ?
Si on enlève le psychologisme et le caractère unilatéral, on peut considérer qu’il est ici question des nuances dans la perception des idéologies et dans leur réception.
Les deux hémisphères du cerveau seraient alors les vecteurs de ce processus, et cela sonne juste, dans la mesure où on a bien deux aspects contradictoires établissant un phénomène.
La « voix bicamérale », ce serait ici l’idéologie et celle-ci s’impose de manière d’autant plus efficace que l’être humain est proche de l’animal qu’il a été.
Cela expliquerait, par exemple, une formulation comme celle de Jérémie dans la Bible (11:8) :
« Mais ils n’ont pas écouté, ils n’ont pas prêté l’oreille, Ils ont suivi chacun les penchants de leur mauvais cœur. »
Ce qui est reproché ici, c’est le fait que l’idéologie n’ait pas été suivie.
Tout cela rejoint la thèse matérialiste dialectique sur les sensations bonnes et mauvaises vécues au début de l’humanité et ressenties comme une intervention divine ou maléfique.
La maladie était perçue comme une agression de la part de forces hostiles ; le bonheur était un cadeau venant de forces bienveillantes.
Bien sûr, les animaux eux-mêmes connaissent ces sensations, mais le cerveau humain en expansion a accordé un écho grandissant à leur réalité, et l’approfondissement des activités humaines leur a accordé toujours plus d’importance, par nuance, par contraste.
L’idéologie apparaît alors à un moment de ce processus, comme pure réflexion s’imposant à elle-même à un esprit encore animal.
Même s’il n’y a pas eu de bicaméralisme, il y a dû y avoir une dialectique très analogue.
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La dialectique du cerveau: le bicaméralisme de Julian Jaynes