La dimension tantrique du bouddhisme tibétain (« le véhicule du diamant »)

L’Égypte antique était une société esclavagiste ; l’empire égyptien est né du triomphe d’une Cité-État et son développement. Le Tibet du Livre des morts était, au 8e siècle, un pays coincé entre l’esclavagisme et le féodalisme.

On en sait en fait très peu sur le Tibet alors, mais des signes ne trompent pas : une loi instaurée au 13e siècle fixe des punitions tels le fait de couper les pieds, les mains, les oreilles, les bras, les jambes, ou encore de faire sortir les yeux des orbites. Cette loi ne sera abolie… qu’en 1913.

Le fouet est, qui plus est, une punition habituelle et régulière. On s’imagine quelle pouvait être la situation, plus de mille ans auparavant, dans une partie du monde renfermée sur elle-même (sauf pour les affrontements avec les voisins), aux mains d’une religion ayant instauré une théocratie.

Cela étant, la société tibétaine était elle-même puissamment fragmentée et le Tibet désigne plus une zone géographique qu’autre chose, qui fut indirectement et vaguement sous la coupe mongole puis chinoise à partir de la fin de l’éphémère empire tibétain (618-842), qui s’appuyait sur la religion locale bön et avait interdit le bouddhisme venant alors d’arriver.

On sait à ce titre qu’au 17e siècle, les terres se divisaient comme suit : 30,9 % appartenaient au gouvernement, 29,6 % aux aristocrates, 39,5 % aux moines, en considérant que cette triple élite représentait 5 % de la population.

Il n’y a jamais eu de capitalisme pour se développer et commencer à installer une base nationale ; la nature du territoire faisait que de nombreuses parties étaient de facto indépendantes du pouvoir central.

Le palais du Potala à Lhassa

Cela implique que le patriarcat existait de manière massive, jusqu’à la frénésie. Il est considéré que les 25 disciples principaux du fondateur du bouddhisme tibétain se « réincarnent », ce qui assure un statut divin au sommet de l’élite religieuse.

C’est en particulier vrai pour le Dalaï-Lama, le chef spirituel, considéré comme un dieu-vivant. Mais il y a également le principe des Tertön, des figures qui trouvent des textes ou des enseignements prétendument cachés (Terta), en attente d’être révélés !

On est ici dans la superstition au service du clanisme et cela joue pleinement sur la théorie « sexuelle » du bouddhisme tibétain.

D’un côté, il y a une base matérialiste du couple fusionnel ; c’est ce qu’exprime le concept de Yab-yum, soit père-mère, où une divinité mâle s’accouple avec une divinité femelle.

Dans le contexte patriarcal-féodal, quasi esclavagiste, qui s’étale du début au 8e siècle jusqu’à 1959 lorsque la Chine populaire écrase la révolte féodale de la région autonome tibétaine, cela implique l’esclavage sexuel.

Même dans la première partie du 21e siècle, les scandales sont encore récurrents concernant le bouddhisme tibétain et des femmes occidentales utilisées pour les cérémonies mystiques.

C’est le fondement même du bouddhisme tibétain de considérer que des choses négatives comme la colère ou la sexualité transportent une énergie qui peuvent être « déviées » positivement, à condition d’un contrôle mental suffisant.

C’est ravageur dans des monastères où il n’y a que des hommes vivant à l’écart des femmes et ayant rejoint la religion dès leur prime enfance.

On conçoit la contradiction présente. D’un côté, on a une base chamaniste, matérialiste panthéiste en partie, avec la découverte de la notion d’« union » homme-femme symbiotique et égalitaire, qui a une réelle dimension populaire et matérialiste, voire franchement féministe, dans son émergence.

De l’autre, on a le cadre bouddhiste tibétain qui a transformé cette démarche appelée « Karmamudra » en prétexte à l’exploitation sexuelle.

Cette démarche, qu’on appelle tantrisme en général, a beaucoup d’autres aspects et est très présente dans toute cette partie du monde, où les montagnes isolent et façonnent les mentalités. On a ainsi le fait de manger de la viande, de chasser, de prendre des drogues, de boire de l’alcool, etc.

Méditation et « transfert de conscience », 10-12e siècle, dans un temple « secret » sur une toute petite île sur un lac derrière le Palais du Potala

Le bouddhisme tibétain est totalement schizophrène dès sa base et non seulement il combine des courants très différents, mais en plus il a toujours reconnu les « aventures » de yogi vivant à l’écart et trouvant d’eux-mêmes, à travers les choses mauvaises, l’énergie pour devenir « bons ».

Tsongkhapa (1357-1419), qui a fondé l’école dite des bonnets jaunes (à laquelle appartiennent les dalaï-lamas), dénommé gelupga (les « vertueux »), revendique un célibat strict, et en même temps de coucher avec « neuf compagnes, âgées de 12 à 20 ans ».

À cette occasion, le « maître » doit récupérer le produit de son éjaculation auprès de chaque femme, afin que le « nectar » soit mangé par ses disciples dans un rituel secret.

Les nonnes ont dû ainsi connaître le même sort que les femmes du début du 21e siècle, mais en bien pire : l’esclavage sexuel, les menaces de mort ou d’exil hors de la communauté en cas de protestations.

Un autre aspect du Tibet est la polygamie, la polyandrie, où plusieurs frères se marient à la même femme, voire la polygamie bi-générationnel, où un père et le fils se mariaient à la même femme.

La Grande Révolution Culturelle Prolétarienne chinoise mit fin à ces pratiques, qui cependant ressurgirent dans les années 1980 après la défaite de la révolution en 1976.

Le bouddhisme tibétain est, avec un tel arrière-plan, considéré comme à part dans le bouddhisme en général. Il faut ici voir que :

– le bouddhisme tibétain est issu du bouddhisme indien ;

– le bouddhisme indien est issu de l’hindouisme ;

– l’hindouisme est issu d’une synthèse entre les conceptions « védiques » des envahisseurs indo-aryens et le chamanisme des peuples envahis.

Si on voit les choses ainsi, le bouddhisme est l’expression d’un grand éloignement du chamanisme.

Sauf que le bouddhisme tibétain est issu du bouddhisme indien, mais avec des modifications. Il a été puissamment marqué par le courant tantrique se développant alors en Inde, et il a été massivement influencé (bien qu’on ne sache guère précisément comment) par la religion chamanique tibétaine appelée « bön ».

Tonpa Shenrab, le fondateur de la religion bön, qui vécut il y a 18 000 ans et dont la vie décrite ici a été « révélée » au 14e siècle, Tibet, 19e siècle

On a ainsi un mouvement qui part du chamanisme… pour y revenir. C’est la particularité du bouddhisme tibétain, qui a modifié le bouddhisme au moyen de la magie chamanique.

On l’appelle pour cette raison bouddhisme tantrique, bouddhisme ésotérique, bouddhisme guhyayana (« véhicule secret ») et plus couramment bouddhisme vajrayana (soit « le véhicule du diamant », car permettant un accès « fulgurant » à la vérité suprême).

Cette dimension « fulgurante » est essentielle pour comprendre le Livre des morts, car dans le bouddhisme tibétain, n’importe qui peut littéralement quitter la « fausse » réalité en une seule vie, chose pratiquement impossible pour le « grand véhicule » et relevant de l’absurdité pour le « petit véhicule ».

Le moyen est de type chamanique, puisqu’on « pirate » les énergies mauvaises. On lit dans le Hevajra Tantra, formé de 750 quatrains censés en résumer 500 000 mythiques :

« Par la passion le monde est lié, par la passion aussi il est libéré. »

« Celui qui connaît la nature du poison peut dissiper le poison par le poison. »

Le terme de « diamant » vient de l’origine du bouddhisme tantrique, avec Vajrapaṇi : Bouddha, au moment de son grand départ, serait resté sept jours (sous la forme de Vairocana, la Grande Lumière) pour enseigner les secrets du bouddhisme à celui-ci.

L’épisode est raconté dans le Soutra [= livre canonique] Vairocanabhisaṃbodhi ; Vajrapaṇi veut dire « celui qui porte le Vajra », le Vajra étant la foudre aux propriétés du diamant (initialement on le retrouve chez l’ancien dieu de l’hindouisme Indra).

Dans le Vairocanabhisaṃbodhi, on lit la chose suivante, essentielle pour comprendre le rapport du bouddhisme à la sonorité :

« La lettre A est l’essence de tous les mantras, et d’elle jaillissent partout d’innombrables mantras.

Toutes les discussions futiles cessent, et elle peut engendrer la sagesse habile.

Seigneur des Mystères, pourquoi [la lettre A] est-elle l’essence de tous les mantras ?

Le Bouddha, honoré parmi les êtres bipèdes, a enseigné que la lettre A est appelée la graine.

Par conséquent, tout est ainsi, [ayant la lettre A comme graine], et elle repose dans tous les membres.

L’ayant attribuée comme il se doit, distribuez-la partout conformément aux règles.

Parce que cette lettre primordiale (c’est-à-dire A) imprègne les lettres augmentées,

Les lettres forment les sons, et les membres naissent de là. »

Il y a une dimension magique permanente dans le bouddhisme tibétain, tout ce qui est sonorité est une composante majeure de cette approche où le Livre des morts en est un dispositif essentiel : c’est pour cela qu’il doit être lu à haute voix.

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égyptien et tibétain et « l’entre-deux »