La gallina, « La poule »,a été mise en scène pour la première fois au théâtre de la Universidad de Huamanga à Ayacucho, en 1965, soit une année avant « Le coq ».
Elle a été ensuite jouée par la troupe du Teatro campesino pour la première fois en 1970 dans le quartier de San Martín de Porres à Lima.
La pièce – d’une durée d’une bonne vingtaine de minutes – se déroule dans le bureau d’un poste de police d’une hacienda dans la sierra ; il y a trois personnages : un paysan, un vieux paysan et un caporal de la police.
Víctor Zavala Cataño amène la situation suivante : le paysan rentre dans les bureaux du caporal et ce dernier se précipite pour l’interroger.
CAPORAL. (Vers l’extérieur). Garde, que se passe-t-il ? Garde ! (Le Paysan entre.)
Ah, c’est l’assassin. Approchez ! Êtes-vous le voleur ?
PAYSAN. Je ne suis pas…
CAPORAL. Vous niez ? Vous niez ?
On vous a trouvé en plein banquet, oui, en plein banquet, avec les preuves entre les mains. Parlez, c’était comme ça ?
(Il prend des documents sur le bureau et les fixe du regard, comme s’il les lisait attentivement.)
Allez, je vous écoute. Parlez !
PAYSAN. (S’adressant à l’assistance, pendant que le Caporal lit.) Nous étions assis à table. Ma femme servait le bouillon.
Mes enfants ouvraient joyeusement les yeux, ouvraient la bouche. Ma fille aînée, seulement, Rumicha, était triste, alors.
Depuis une mauvaise récolte, depuis des temps difficiles, nous n’avions pas senti l’odeur du bouillon de poulet.
Nous étions heureux avant le repas ; mais ensuite les chiens ont aboyé…
CAPORAL. (Rires sonores) …comme c’est drôle ! Ce rapport, ce rapport est vraiment bon. Quelle bestialité !
(Lit). « Après avoir examiné les preuves du crime, nous avons procédé à verser le liquide chaud qui… » (Rit à nouveau).
C’est horrible ! J’imagine la tête des cholos affamés. J’aurais tellement aimé être là pour les voir !
(Continue de lire.)
PAYSAN. Ils sont arrivés avec leurs chiens. Ils ont donné des coups de pied dans la petite marmite. Crachant de la salive, leurs gros chiens ont mangé la viande.
Mon petit chien « Chapucha », laineux, maigre, ils l’ont mordu avec leurs dents de pierre.
Le paysan est ainsi accusé d’avoir volé la poule, et donc de léser le propriétaire de la hacienda. Le caporal ne cesse de rire et de se moquer.
Il est alors expliqué par le paysan que le fils du grand propriétaire, Raulito Cepeda, est passé en voiture et a écrasé la poule. Le paysan n’a fait que la ramasser, alors que les chiens se battaient pour s’en approprier les morceaux.
Le caporal ne veut toutefois rien savoir, il est heureux de pouvoir présenter l’affaire comme un crime mystérieux qu’il parvient à résoudre.
Toute la pièce – toujours très courte, autour d’un quart d’heure – repose sur le contraste entre le caporal de police qui se veut sérieux et rigoureux, et le paysan qui est quant à lui à la fois simple et de bonne foi.
CAPORAL. Nous avons rapidement fait les calculs et établi les détails. Un crime comme celui-ci, comme tout autre, ne doit tarder face à la justice.
Raulito a déclaré vous avoir vu sur les lieux du crime, et il n’y a plus lieu de douter. Y étiez-vous, oui ou non ?
PAYSAN. Oui, monsieur.
CAPORAL. Ne me cherchez pas des problèmes, je ne suis pas monsieur ! Dites simplement oui, caporal. C’est tout.
PAYSAN. Oui, caporal, monsieur…
CAPORAL. Quel imbécile ! Mon caporal, mon caporal, mon caporal…
PAYSAN. Mon caporal, mon caporal… Le respect est là, voilà !
(Pause.)
CAPORAL. Bon, ça suffit ; vous êtes un animal. La vérité, c’est que vous tourniez autour de la victime depuis le début. Vous étiez comme un chat à l’affût.
Vous avez partout regardé, vous n’avez rien vu. Tout était silencieux. Tus as sorti l’arme, l’arme !
Des jours auparavant, vous aviez préparé le coup.
Tu marchais voûté, nerveux, pâle, agité… Sous ton poncho, tu portais l’arme du crime.
Tu t’es approché de la victime avec préméditation ; tu as levé tes bras puissants et – plouf ! – la pauvre poule ! Tu lui as fracassé le crâne.
Elle n’a pas pu caqueter, elle n’a pas eu le temps de reconnaître son cruel agresseur, elle s’est effondrée.
Elle est tombée à terre, dans la poussière, ses derniers soubresauts se sont éteints, et elle a cessé d’exister. Était-ce ainsi ?
PAYSAN. Non, taita [père en quechua].
CAPORAL. (Criant.) Oui, mon caporal !
(Pause.)
Ce fut ainsi, ce fut ainsi ! Mais tu as oublié quelque chose d’essentiel et c’est ce qui t’a perdu, novice. Tu as oublié l’arme.
(Il sort une pierre de taille moyenne d’un tiroir du bureau.)
Voici l’arme avec laquelle tu as victimisé l’occise. Parle ! Est-ce l’arme ?
PAYSAN. Je ne sais pas, taita.
Mais le caporal sort subitement, car il a reçu une invitation à boire un verre de la part de Raulito Cepeda, le fils du grand propriétaire.
Naturellement, pour souligner la soumission des institutions au grand propriétaire et sa famille, il est souligné comment le caporal envoie un message de remerciement à celui-ci, en étant naturellement horriblement obséquieux et soumis, et se précipite pour y aller.
Surgit alors un autre paysan, plus âgé, dans le poste de police, où il est entré sans se faire voir. Commence alors une discussion dramatique.
PAYSAN. Ma femme ?
VIEUX PAYSAN. Elle est malade.
PAYSAN. Mon fils ?
VIEUX PAYSAN. Mort.
PAYSAN. Homme ! Il aurait été grand ; il aurait dompté des taureaux féroces au lasso. (Pause.)
VIEUX PAYSAN. Rumicha.
PAYSAN. Malade ?
VIEUX PAYSAN. Abusée.
PAYSAN. Elle ? Qui ?!
VIEUX PAYSAN. Le fils du propriétaire. Ce matin, en allant chercher de l’eau. Dans une voiture, dit-il, il l’a emmenée. Elle pleurait beaucoup, m’a-t-on dit, eh bien…
PAYSAN. Je vais tuer, oncle, je vais tuer !
VIEUX PAYSAN. Attends.
PAYSAN. Tuant une poule avec une voiture en passant ; comme un faucon diabolique [le faucon est associé à la chasse, dans un mouvement rapide et dangereux], il est allé. Avec cette pierre, je vais lui casser la tête !
VIEUX PAYSAN. Attends, mon fils. Les mauvais moments passeront, le vent les effaceront. La chouette noire [le mauvais présage, la malchance dans la tradition andine] s’en ira ; blessée par le soleil, elle mourra.
PAYSAN. Quand cela arrivera-t-il, oncle ? Quand le vent dissipera-t-il les nuages ?
VIEUX PAYSAN. Garde courage, mon fils. L’aurore doit surgir, le soleil selle son cheval déjà.
PAYSAN. Cela arrivera-t-il, oncle, cela arrivera-t-il, taita ?
Pause.
VIEUX PAYSAN. J’ai déjà beaucoup souffert, fils. Nous avons perdu raison, nous avons perdu la terre. Les Cepeda sont venus avec la garde, ils ont pris la communauté ; le sang amer a rempli le cœur des comuneros !
Mais je regarde encore. Triste, je vois les montagnes, la tête est inclinée ; mais sa main de pierre tremble.
Par la cime descendent mes fils, mes petits-fils viennent ; je vois leurs bras de fer, leurs yeux brûlants, j’entends leur chant puissant.
On a compris qu’on a ici une mise en avant de la violence, la violence rédemptrice se justifiant par la Nature, par la justice inhérente à la réalité.
La suite immédiate du passage, et la fin de la pièce, est précisément une mise en valeur de la dimension historique du soulèvement, de l’affrontement.
PAYSAN. Mon sang bouillonne, avec cette pierre je m’enfuirai, j’y vais !
VIEUX PAYSAN. Non, fils, attends. Ainsi tomba ton père. Tel un taureau féroce, il bondit pour abattre le propriétaire terrien ; pour la communauté, il se dressa.
Il était une autorité ; contre l’injustice, il voulait lutter. C’était un rebelle, disaient-ils, contre le gouvernement. Sur une grande colline, nous avons trouvé son sang. Son corps était du blé répandu.
PAYSAN. Et la communauté ?
Et le peuple ? Le peuple ? Le peuple ?
Pause.
VIEUX PAYSAN. J’apporte un peu de coca. Ne refoule pas tes chagrins, conserve ta colère. Tes enfants grandissent déjà.
PAYSAN. Donne-leur ta force, père. Ensemble, ils s’élèveront sur la terre comme un arbre épineux, comme un condor des hauts plateaux.
(Dehors, on entend les rires du caporal et de ses compagnons.)
VIEUX PAYSAN. Je m’en vais, mon fils, je m’en vais jusqu’à demain. Jusqu’à demain.
(Il sort.)
PAYSAN. (Il prend la pierre.) Une arme ? Une arme ? Pour les vers, pour les vers de terre, pour les mauvaises herbes… !
CAPORAL. (Entre ; il a l’air ivre, haletant). Ah, avec l’arme à la main, avec l’arme à la main, c’est comme ça que je voulais te voir !
(Il dégaine son revolver et le pointe sur le paysan.)
Pose cette pierre ou je te fais sauter la cervelle !
(Le paysan laisse tomber lentement la pierre.)
Sur la table, sur la table !
(Le paysan ramasse la pierre et la pose sur le bureau).
Et maintenant, retourne-toi, regarde par ici !
(Il le frappe.)
Pour que tu apprennes, imbécile !
(Il retourne à sa place derrière le bureau, haletant.)
Bon, nous avons décidé de procéder conformément à la loi. Nous allons donc procéder à la reconstitution du délit. Nous avons un témoin, un témoin à charge ! (Rires.)
Savez-vous qui c’est ? Savez-vous ? Raulito, Raulito Cepeda (Rires). Quel imbécile ce Ralito ! Et la petite poule qui a été mangée ? Quel imbécile !
(Rires. Il se lève en titubant.) Allez, allons reconstituer le crime. Vas-y, commence !
On va t’apprendre les règles de cette hacienda : tout est justice, aucun crime ne reste impuni, aucun… Marche !
(Ils vont pour sortir.)
Stop ! Faites demi-tour ! La pierre, l’arme, l’arme… Prenez-la et apportez-la… apportez-la.
(Le paysan prend la pierre. Il s’approche de la porte où se trouve le caporal.)
Le spectateur a le choix de penser, bien sûr, que le paysan va frapper le caporal.
Et il faut souligner ici que la scène n’a rien de pittoresque, elle est hautement réaliste. Affronter à coups de pierre était une violence tout à fait banale dans les Andes alors.
On est dans une immense précarité et il faut aller chercher les possibilités de se défendre avec les moyens les plus élémentaires.
La révolte populaire gronde, elle est déjà là, l’aube n’est plus très loin : c’est là le sens fondamental de l’œuvre.
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et le théâtre paysan péruvien