La magie, le spiritisme, la possession, la poésie comme mystique

Julian Jaynes s’autorise, avec raison et sans prétention, de nombreuses remarques exploratoires.

Il aborde ainsi, de manière très inégale mais intuitive comme toujours, le thème de la magie.

Ici, il sera difficile d’arriver à des résultats depuis les pays où le capitalisme a avancé.

L’approche ne peut toutefois que puissamment inspirer les matérialistes dialectiques de Bolivie ou du Brésil, du Népal ou de Thaïlande, du Bénin ou du Nigéria.

Le marché dit aux sorcières avec divers produits comme des amulettes, des herbes, des fœtus de lama séché, etc., à La Paz en Bolivie (wikipédia)

Julian Jaynes souligne ici que les modalités des rites de magie, de sorcellerie, de vaudou, etc. comportent des structures récurrentes qui parlent à l’esprit.

Non seulement, ils servent à fournir une introspection de « l’extérieur », comme à l’époque du bicaméralisme.

Mais, en plus, et là Julian Jaynes devine plus qu’il n’explique, dans leur approche, ils suivent des modalités du cerveau.

En fait, on connaît également bien cela quand même dans les pays capitalistes développés, sauf que cela passe par les psychologues, les psychothérapeutes, les psychanalystes et les voyantes.

Il y a des choses qu’on n’ose pas se dire et on passe par quelqu’un d’autre pour se le dire à soi-même.

C’est moins pittoresque qu’avec les rites de possession, de magie, de vaudou, etc., néanmoins c’est la même base matérialiste, avec bien entendu un bon fond d’escroquerie et de mise sous dépendance.

En effet, pour que le « contact » se fasse, il faut toute une mise en scène, tout un stress rituel, ou bien une acceptation symbolique comme les pseudos-hypnotiseurs lors des émissions de télévision.

Une tenue pour une
cérémonie afrobrésilienne

Cela veut dire, en tout cas, que, au Brésil, une affirmation matérialiste dialectique sérieuse serait en mesure de comprendre le fonctionnement des religions afro-brésiliennes de possession (umbanda, candomblé, quimbanda), et non pas simplement de les considérer comme des superstitions folkloriques.

Et à suivre Julian Jaynes, cette utilisation d’une autre personne, d’un « médium », serait un reste du bicaméralisme.

Voici comment il tente de formuler un panorama matérialiste de cet aspect :

« À mesure que le lent retrait des voix et des présences divines laisse une part croissante de chaque population échouée sur le sable des incertitudes subjectives, la variété des techniques employées par l’homme pour tenter d’entrer en contact avec son océan perdu d’autorité s’accroît.

Prophètes, poètes, oracles, devins, cultes des statues, médiums, astrologues, saints inspirés, possession démoniaque, cartes de tarot, planches Ouija, papes et peyotl sont autant de vestiges d’un bicamérisme qui s’est progressivement réduit à mesure que les incertitudes s’accumulaient. »

De manière très intéressante, Julian Jaynes parle également de la poésie et il dresse une corrélation entre les modalités de la poésie et les expressions mentales perturbées.

Par exemple, il est connu que certains malades mentaux pratiquent la glossolalie : ils parlent une langue qui n’existe pas.

Or, il est connu qu’il a pu être attribué une nature « divine » à cela.

Julian Jaynes en déduit que la poésie est née comme vision « religieuse » justement en suivant cette même modalité d’expression perturbée, détournée de la pensée.

C’est là où il y a une mise en perspective plus intéressante, plus concrète, plus solide, car elle s’appuie sur une transformation profonde, et pas simplement sur une opposition formalisée entre bicaméralisme et non-bicaméralisme.

Voici une très intéressante tentative de formuler un aperçu général de la part de Julian Jaynes :

« À mesure que la pensée grecque évolue du bicamérisme universel à la conscience universelle, ces vestiges oraculaires du monde bicaméral et leur autorité se transforment jusqu’à devenir de plus en plus précaires et difficiles d’accès.

Il me semble qu’il existe une logique sous-jacente à tout cela, et que, durant les mille ans de leur existence, les oracles ont connu un déclin continu, que l’on peut appréhender à travers six phases.

Celles-ci peuvent être considérées comme six étapes descendantes de la pensée bicamérale, à mesure que son impératif cognitif collectif s’affaiblissait.

1. L’oracle du lieu.

À l’origine, les oracles étaient simplement des lieux spécifiques où, grâce à la puissance des lieux, à un événement important ou à des sons, des vagues, des eaux ou un vent hallucinogènes, les suppliants, quels qu’ils soient, pouvaient encore « entendre » directement une voix bicamérale.

Lebadée [lieu d’un sanctuaire pour les oracles, en Grèce antique et très célèbre, autant que Delphes mais en plus « personnel »] a conservé cette appellation, probablement en raison de son induction remarquable [puisqu’il y avait un rituel de purification, s’allonger dans une fissure dans l’obscurité dont on ressortait puissamment marqué].

2. L’oracle prophétique.

Il existait généralement une période où seules certaines personnes, prêtres ou prêtresses, pouvaient « entendre » la voix du dieu local.

3. L’oracle prophétique formé : ces personnes, prêtres ou prêtresses, ne pouvaient « entendre » la voix du dieu qu’après une longue formation et des inductions complexes.

Jusqu’à ce stade, la personne restait elle-même et transmettait la voix du dieu à autrui.

4. L’oracle possédé.

Puis, à partir du Ve siècle avant J.-C. au moins, apparut le terme de possession, désignant une bouche frénétique et un corps contorsionné après une formation encore plus poussée et des inductions plus élaborées.

5. L’oracle possédé interprété.

À mesure que l’instinct de perception s’affaiblissait, les paroles devenaient inintelligibles et devaient être interprétées par des prêtres ou des prêtresses auxiliaires ayant eux-mêmes subi des procédures d’induction.

6. L’oracle erratique. Et même alors, cela devint difficile.

Les voix devinrent intermittentes, le prophète possédé erratique, les interprétations impossibles, et l’oracle cessa. »

Tout cela est indéniablement intéressant.

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La dialectique du cerveau: le bicaméralisme de Julian Jaynes