La politique française de l’immigration (1983)

[Article publié en 1983 dans L’Internationale.]

Première partie

Les « experts » de la bourgeoisie aimeraient faire passer le phénomène de l’immigration pour un acte individuel et volontaire afin de justifier les mesures de refoulement en période de crise économique.

Ainsi la revue « Hommes et Migrations » en 1966 n’hésitait pas à écrire : « Le migrant portugais est poussé, non seulement par des nécessités économiques, mais par le goût du voyage et du risque. Il subsiste chez lui un caractère d’hérédité : le désir d’une vie d””explorateur”… »

Ainsi donc les immigrés viendraient s’enfermer dans nos foyers, prisons et nos usines-casernes pour jouer les Vasco de Gama! Dommage que le ridicule ne tue pas la bourgeoisie…

Quand en 1911, le Comité des Forges de Lorraine signe un accord avec l’État italien pour employer à bon marché dans ses mines des paysans sans travail au Mezzogiorno, 7 000 Marco-Polo sont ainsi importés en France!

Mais inutile d’épiloguer sur des argu-ments aussi cyniques que stupides. L’unique cause de l’immigration c’est l’impérialisme qui, en déstabilisant les économies des pays sous sa domination, pour ses propres besoins, a internationalisé sa réserve de main-d’œuvre.

Ainsi, l’histoire de l’immigration suit un cours parallèle à l’histoire de l’impérialisme. Bien qu’existant déjà auparavant, l’immigration vers la France s’est considérablement accrue lors de la première grande boucherie inter-impérialiste de 1914-1918.

L’Etat français ayant envoyé la majeure partie de ses hommes valides se faire massacrer pour ses intérêts, il a fallu remplacer cette main-d’oeuvre dans les usines — notamment les usines d’armement.

Il a donc importé des bras de ses colonies : 76 000 Algériens. 54 000 Marocains et Tunisiens ainsi que des dizaines de mil-liers de Vietnamiens, Laotiens, Cambodgiens et Malgaches furent ainsi réquisitionnés sous l’autorité des Gouverneurs Généraux et avec l’aide de l’année coloniale. Par la même occasion, on en envoya un bon nombre « mourir au champ d’honneur ».

Jusqu’à la fin des années 20, l’immigration s’accroît pour remédier à court terme à l’hémorragie provoquée par la guerre; des contrats sont passés avec de nombreux pays sous domination impérialiste.

En 1921 est créée la S.G.I., Société Générale d’Immigration qui est l’agence privée chargée de recruter la main-d’œuvre à l’étranger.

Des filières de recrutement sont établies en Pologne et en Yougoslavie et fonctionnent comme des com-pagnies d’import-export de marchandises.

En 1931, quand débute en France la crise économique internationale, l’État prend les premières mesures pour freiner l’immigration qui, à cette époque, atteignait les 3 millions. Un décret de 1932 fixe des quotas correspondant aux besoins du patronat, un autre instaure l’obligation pour tout immigré d’être porteur d’une autorisation ministérielle.

Conjointement à ces mesures étatiques, les groupes fascistes lancent des campagnes xénophobes suivant le mot d’ordre : « du travail et du pain pour les Français d’abord! »

Cependant, même en période de crise, le capitalisme ne peut se permettre de renvoyer tous ses travailleurs immigrés : c’est une main d’oeuvre trop bon marché pour s’en priver complètement ! Aussi il est nécessaire de distinguer entre les bons immigrés et les mauvais — ceux qui ont acquis une conscience politique — et c’est avant tout ces derniers qu’il faut expulser. Pour éviter que ceux qui restent puissent s’organiser, on pond en 1939 le décret-loi qui permet de dissoudre toute association étrangère pouvant déranger l’Etat par un simple décret (c’est ainsi que seront dissous plus tard le FRAP et l’OCA).

Après 1945, le même scénario qu’en 1919 se déroule. Mais cette fois les besoins étaient encore plus grands, c’est l’État lui-même qui se charge de la besogne : le 2 novembre 1945 est créé l’Office National d’Immigration, monopole d’Etat, sous la tutelle du Ministère du Travail.

L’O.N.I. s’avoue deux fonctions :

1. la sélection de la meilleure force de travail : saine, habile, célibataire, ayant le minimum de formation professionnelle exigée par l’employeur, et étant moralement irréprochable (c’est-à-dire non politisée).

2. La protection des travailleurs nationaux par le recrutement en fonction des besoins et de la conjoncture. L’O.N.I. installe des filiales en Italie, en Espagne, au Maroc, en Tunisie, au Portugal, en Yougoslavie et en Turquie où elle fait de la publicité dans le style d’une agence de voyages pour vanter les attraits de la vie en France !

En 1951, une nouvelle crise économique met fin à cette politique d’immigration. Mais quand on a pillé les ressources d’un pays, qu’on a réduit sa population au chômage et à la misère et qu’en même temps on a mis dans les vitrines des agences de l’O.N.I. les fruits de ce pillage. il devient difficile d’endiguer un mouve-ment qu’on a créé.

Ainsi se développe à partir des années 50 une immigration clan-destine massive. source d’énormes profits pour les négriers privés.

Cette immigration clandestine est d’ailleurs très avantageuse pour le patronat : la condition précaire de ces ouvriers permet de les sous-payer, de les licencier à volonté, d’échapper aux charges sociales tout en s’assurant qu’aucune voix discordante ne viendra troubler la quiétude de l’exploiteur.

L’Etat ne tarde pas à prendre conscience de l’intérêt que représente l’immigration clandestine. Ainsi en mars 1966, Jeanneney, Ministre des Affaires Sociales de De Gaulle. déclare : « L’immigration clandestine elle-même n’est pas inutile, car si l’on s’en tenait à l’application stricte des règlements et accords internationaux. nous manquerions peut-être de main-d’oeuvre ».

On rend le recours à facultatif pour les employeurs et on instaure une procédure de régularisation des « clandestins » qui assujettit le travailleur à la bonne volonté du capital. L’Etat ne renonce pas pour autant à la gestion de l’immigration : les accords d’Evian de 1962 comportent une clause de fourniture de main-d’oeuvre de l’Algérie à la France.

De même en 1963, des accords sont établis dans le même sens entre la France d’une part, le Mali, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, la Mauritanie. d’autre part.

En 1968, un contrat est signé entre la Tunisie et la France pour une livraison de 7 000 travail-leurs par an. On assiste ensuite à un nouveau revire-ment : l’État tente de réadapter le recrute-ment à ses besoins immédiats et veut rendre à l’O.N.I. son rôle originel.

La restructuration post-68 favorise les grandes entre-prises au détriment des P.M.E.: or ces dernières emploient 50 % des immigrés. Ce sont eux les premiers licenciés lors des faillites ou des absorptions.

En 1972, les circulaires Fontanet-Marcellin transforment les travailleurs immigrés en saisonniers précaires :

1. Les emplois disponibles sont en priorité réservés à la main-d’œuvre nationale et en second lieu à la main-d’œuvre étrangère en situation régulière.

2. La carte de séjour et la carte de travail ont la même validité, ainsi si le contrat de travail est résilié, la carte de séjour n’est pas renouvelée Un licenciement équivaut donc à une expulsion.

3. Les travailleurs immigrés doivent passer par le commissariat de police quand ils arrivent en France, quand ils quittent leur emploi, ou qu’ils changent de logement.

Plus question à présent d’immigration « clandestine », il s’agit de contrôler, de ficher et de soumettre la main d’oeuvre à l’arbitraire policier : ainsi on garde les avantages de l’immigration clandestine —l’épée de Damoclès de l’expulsion toujours en suspens sur les têtes — tout en évitant les inconvénients — une immigration incontrôlable en quantité.

Mais de toute façon pas question de s’en passer. Le magazine patronal « L’Usine Nouvelle » est clair à ce propos : « L’immigration est encore fructueuse dans la mesure où elle permet à notre pays d’économiser une partie des frais d’éducation assumée dans le pays d’origine et de mieux équiper les charges de la nation : jeunes, les immigrés apportent souvent plus en cotisations qu’ils ne perçoivent en prestations. »

Ce qui n’empêche pas certains de prétendre encore aujourd’hui que les immigrés sont responsables du déficit de la Sécurité Sociale !

Viennent ensuite en 1979 les mesures de Stoléru-Bonnet qui renforcent les circulaires Fontanet-Marcellin dans le sens de rendre le sort des immigrés toujours plus précaire.

Visant plus particulièrement l’immigration maghrébine, ces mesures sont :

— Les expulsions administratives (c’est-à-dire sans recours possible).

— L’internement administratif.

— Des cartes de séjour plus courges (trois ans).

— L’expulsion des immigrés sans travail.

— L’expulsion sur simple décision po-licière pour une carte de séjour périmée, perdue, irrégulière ou même abîmée.

— L’arrêt de l’immigration familiale était aussi prévus en 1979, elle a été annulée par le Conseil d’Etat mais a été et est toujours appliquée par l’administration.

Aujourd’hui, le social-démocratie ‘au pouvoir règle le problème dans le sens le plus favorable qui soit au capital.

Seconde partie

Le 10 mai 1981, nombreux furent les travailleurs immigrés à se réjouir dé la défaite de Giscard. Pour un temps on oubliait que Mitterrand s’était écrié : « L’Algérie, c’est la France » et qu’au nom de ce principe, il s’était fait l’ennemi réel de la lutte de libération algérienne.

On oubliait l’indifférence manifes-tée par le PS et le PC face aux luttes des immigrés, quand ce n’était pas la récupération ou au contraire la franche hostilité ‘(le PC condamnant la grève des loyers des résidents SONACOTRA, ADEF, AFTAM).

On oubliait le bulldozer d’Ivry, la prison d’Arenc de Defferre, la grève brisée à Pena-oya par la CGT en 1972, etc.

Mais très vite, et plus vite et plus loin qu’on ne pouvait se l’imaginer, le nouveau gouvernement se mettait au pas des réalités économiques du système capitaliste dont il est l’instrument.

Très vite, il renouait avec les traditions de la social-démocratie au pouvoir, et avec ses traditions colonialistes pour le PS, social-chauvines pour le PC. Les principes de « liberté » sont rapidement bafoués : les travailleurs immigrés deviennent les boucs émissaires d’une politique de la sécurité affirmée dès juin 1981 et qui multiplie les flics et leurs contrôles.

Barbès et le métro sont quadrillés. L’idéologie du nouveau pouvoir rejoint à grands pas celle de Chirac et l’extrême-droite en profite pour se restructurer, s’organiser à tous les niveaux de la réalité politique.

Quand on crie sécurité, les Le Pen ne sont jamais bien loin. Les promesses sont oubliées.

Le droit vote, ce hochet octroyé aux prolétaires pour qu’ils aient l’impression de décider et qui devait être donné aux travailleurs étrangers pour les municipales, leur a été refusé.

Comment s’étonner alors que les communes et les arrondissements où habitent les proléaires, où une grande partie des travailleurs est nécessairement immigrée, tombent dans les bras des Le Pen et consorts, puisque la majorité revient aux petits-bourgeois, petits commerçants, pavillonnaires frileux animés par la peur de perdre leurs petits biens, et traditionnellement ennemis de tout ce qui est étranger, de tout ce qui est autre.

Et puis les accusations fusent. C’est Mauroy qui qualifie les ouvriers marocains de Citroën en lutte de suppôts de Khomeiny : pas mal pour les valeureux militants antiracistes, militants des droits de l’homme, représentants des travailleurs que sont les socialistes.

Stoleru n’aurait pas osé, c’est vrai qu’il n’avait pas les dirigeants syndicaux à sa botte. La question se pose : nous prend-on pour des crétins ou les gens au pouvoir sont-ils des crétins?

Ce qui est certain, c’est que le pouvoir prend toutes les mesures en accord avec la raison, l’intelligence du capital, en accord avec la tradition impérialiste française La logique est simple, contrôle et répression, et l’application est toute dans la logique social-démocrate : on lance une idée généreuse, légalisation des clandestins, et on sert au mieux les intérêts capitalistes qui ne veulent plus d’afflux de main-d’oeuvre étrangère.

Il faut fermer les frontières, contrôler au mieux les travailleurs. Alors on légalise, on fiche les ouvriers déjà arrivés et on pond des lois scélérates pour expulser tout nouveau travailleur qui chercherait ici les moyens de survie que le capital lui refuse dans son pays d’origine.

Nouvelle campagne « immigré = insécurité, immigré = chômage » et des peines d’emprisonnement (un mois à un an) et d’amende (180 à 8 000 F) avec l’expulsion en prime, c’est la nouvelle réalité socialiste pour les immigrés.

Mais parallèlement, les offices de recrutement installés dans les pays d’origine ne sont pas supprimés. Sans doute les maintient-on en prévision de jours plus fastes où le capital aurait à nouveau besoin de bras.

Car on trouvera toujours, dans le système économique marqué par la pauvreté et la faim pour une grande partie du globe, des Vasco de Gama à la recherche d’aventures!

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Nouvelle Cause du Peuple, NAPAP, Action Directe