Concluons sur deux aspects intéressants, dans le cadre d’un apport de Julian Jaynes indéniablement très intéressant.
On sait comment les colonisateurs européens de l’Amérique ont présenté les « Indiens » : comme simples, directs, incapables de mentir… c’est-à-dire sans mise à distance par rapport à leur propre être.
Si on lit Julian Jaynes, on a un approfondissement de compréhension du phénomène.
Lui-même va trop loin et raisonne en termes d’automates.
Néanmoins, il est bien connu que dans les combats des conquistadors contre les petites troupes « indiennes », il suffisait de tuer le chef pour que les autres s’enfuient.
Ce qui est en jeu, c’est la question de la mise à distance par rapport à soi-même.
Voici ce que dit Julian Jaynes.
« À l’époque du bicamérisme, le contrôle social reposait sur la pensée bicamérale, et non sur la peur, la répression ou même la loi.
Il n’y avait ni ambitions privées, ni rancunes privées, ni frustrations privées, rien de privé, puisque les hommes bicaméraux n’avaient aucun « espace » intérieur où être privés, aucun équivalent avec lequel l’être.
Toute initiative résidait dans la voix des dieux. (…).
La tromperie à long terme exige l’invention d’un soi analogique capable de « faire » ou d’« être » quelque chose de très différent de ce que la personne fait ou est réellement, tel que perçu par ses associés. »
Il est indubitable que, par exemple, si on prend l’empire inca, organisé de manière « unitaire », à prétention collectiviste, ce qu’on lit là est inspirant.
Un autre aspect concerne la schizophrénie.
Si l’on suit Julian Jaynes, cette maladie mentale ne saurait être comprise sans le bicaméralisme.
C’est la raison pour laquelle elle n’a pas été expliquée jusqu’à présent.
Sa réelle nature consiste en un retour en arrière historique de l’esprit, à une situation bicamérale, mais cette fois non gérée.
Voici ce qu’il dit.
« L’homme conscient recourt constamment à l’introspection pour se trouver et se situer par rapport à ses objectifs et à sa situation.
Sans cette source de sécurité, privé de récit, vivant avec des hallucinations inacceptables et niées comme irréelles par son entourage, le schizophrène floride [= en pleine expression de sa crise] évolue dans un monde à l’opposé de celui des ouvriers de Marduk, soumis aux dieux, ou des idoles d’Ur.
Le schizophrène moderne est un individu en quête d’une telle culture.
Mais il conserve généralement une part de conscience subjective qui lutte contre cette organisation mentale plus primitive, qui tente d’établir une forme de contrôle au sein d’une organisation mentale où l’hallucination devrait exercer le pouvoir.
En somme, son esprit est à nu face à son environnement, attendant des dieux dans un monde sans dieux. »
Et si on regarde cela de manière matérialiste dialectique et qu’on applique cela aux modes de production, alors on dira : une société devient mûre pour la révolution lorsque l’idéologie qui fournit les principaux commandements et contrôles aux actes de la vie quotidienne des individus dans un mode de production donné est en rupture avec le réel.
La révolution, c’est lorsqu’un système idéologique de commandement et de contrôle des axes fondamentaux de la vie quotidienne n’est plus opérationnel, et doit être remplacé par un autre.
Et si on regarde bien, la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne en Chine populaire a été le premier jalon historique de la compréhension du rôle de la vision du monde comme idéologie au poste de commandement.
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La dialectique du cerveau: le bicaméralisme de Julian Jaynes