La question nationale belge résolue à travers Rubens : Flamands et Wallons

Rubens capte les forces historiques en mouvement à son époque et il représente l’établissement du style belge, avec son foisonnement prenant en partie un cours semblant désorganisé.

Seulement voilà, ce qu’il représente, c’est la pointe d’une tendance historique.

Les nations naissent avec le développement initial du capitalisme ; rappelons ici la définition classique de Staline :

« Une nation est une communauté stable, historiquement constituée, de langue, de territoire, de vie économique et de formation psychique, qui se traduit dans la communauté de culture. »

On a tout cela aux Pays-Bas, jusqu’à la cassure entre le nord et le sud en raison de l’intervention espagnole, au moment de l’affirmation de l’indépendance nationale.

Même si le Sud ne s’est pas arraché à l’Espagne, il avait une solide base, que l’Espagne a justement utilisée pour préserver ses intérêts : cela donne Rubens, cela donne la Belgique.

Cependant, c’est une naissance par en haut. Et c’est là que les problèmes commencent. Voyons pourquoi.

Au nord, les Provinces-Unies naissent par en bas. La bourgeoisie a levé le drapeau national, elle a levé le peuple dans la bataille.

Une province en particulier, la Hollande (Amsterdam, Rotterdam, La Haye), a imposé son dialecte comme langue nationale.

C’est un processus naturel, une fusion historique.

La Belgique n’a pas connu un tel processus. Il n’y a pas eu de fusion.

Les régions sont restées opposées les unes aux autres. Il y avait un cadre national, mais pas d’unité dans les faits.

On peut dire qu’au moment où elle émerge, la Belgique est une nation qui constitue un empire dans un empire.

(wikipedia)

C’est un assemblage de provinces, l’Histoire en fait une nation, mais sa population est en retard.

Dans la partie nord du territoire, elle parle des dialectes proches du néerlandais actuel : limbourgeois, brabançon, flamand occidental, flamand oriental…

Dans la partie sud, elle parle des dialectes proches de la langue française actuelle : wallon, picard, lorrain, champenois…

Précisons le bien : la population de la future Belgique, au 17e siècle, ne parle ni français, ni néerlandais.

Elle parle soit des dialectes proches du français, soit des dialectes proches du néerlandais.

Les couches dominantes, quant à elles, parlent bien le français, car elles sont cosmopolites et se relient à cette langue par élitisme.

On a bien entendu également le latin.

La Belgique va alors connaître une fausse unification linguistique.

L’État va mettre en avant le français, l’imposant au fur et à mesure à la population parlant des dialectes francophones, mais également dans la capitale Bruxelles, qui est une ville où on parlait un dialecte du néerlandais.

Trahissant le peuple au nom de sa défense, ses « représentants » du côté non-francophone vont choisir la voie de la facilité en prônant l’adoption du néerlandais.

Ce processus va être reconnu et appuyé par l’État. Le néerlandais est reconnu en 1873 dans le domaine de la Justice, puis 1878 dans l’administration. En 1898, il dispose d’une égalité juridique avec le français.

(wikipedia)

On est là parallèlement au formidable développement du capitalisme, qui emporte tout sur son passage, et qui transforme les masses à la plus grande échelle, les précipitant dans les écoles, les administrations, l’armée, le travail organisé.

Et, lorsque cela ne suffit pas, de puissantes idéologies identitaires, populistes, nationalistes visent à compenser l’engouement du côté de la mise en place du néerlandais.

On arrive ainsi à une séparation entre francophones wallons et néerlandophones flamands, dont les ancêtres ne parlaient ni le français, ni le néerlandais.

Et c’est le prétexte à tout un découpage artificiel, au séparatisme, à une démarche nihiliste paralysant le pays en permanence, avec une surenchère constante identitaire ou linguistique.

La réponse formelle serait de dire ici : après tout, cela n’a plus de sens au 21e siècle, il serait temps pour les francophones d’apprendre le néerlandais, et pour les néerlandophones d’apprendre le français.

Ce processus pourrait être naturel, si les gens parlaient naturellement le néerlandais et le français.

Mais ces deux langues ont elles-mêmes ont été imposées par en haut, ce qui fausse tout dans le processus.

Rubens présente ici une solution.

Connaître son émergence, c’est découvrir la naissance de la Belgique comme « anti-nation », comme produit de la tentative espagnole et catholique de bloquer la révolte des Pays-Bas.

L’acquisition par Rubens de la richesse culturelle dans la peinture (qu’on va qualifier d’italo-espagnole) et sa retranscription de manière bien spécifique au territoire devenant la Belgique témoigne de ce parcours indirect.

Pour qu’il ne soit pas indirect, il aurait fallu un bastion national, qui aurait dû être Anvers.

Cette ville aurait joué le rôle central dans des Pays-Bas indépendants de manière unifiée.

Cependant, elle n’a même pas pu jouer le rôle d’unificatrice de la Belgique.

En effet, l’Espagne avait choisi Bruxelles, au centre du pays, pour y placer son gouverneur, alors qu’elle-même perdait d’autant plus d’importance en raison de la fuite des marchands protestants à Amsterdam.

L’Espagne et le catholicisme ont donné pour ainsi dire naissance à la Belgique, par Rubens, mais contre Anvers.

Ce qui signifie que la clef des problèmes de la Belgique, c’est le vecteur unificateur : exactement comme dans un empire, il manque la force centrale dépassant les séparatismes et maintenant le cadre.

De manière artificielle, il y a aujourd’hui l’État belge, ainsi bien entendu que l’Union européenne : on aura compris que Bruxelles a été choisi justement afin de profiter des faiblesses de la Belgique et de « l’unifier » par en haut davantage en même temps.

Cette dimension « impériale » de la Belgique se révèle de manière flagrante avec l’existence d’une monarchie, qui n’a aucun sens, puisqu’elle ne dispose même pas de légitimité historique : elle apparaît en 1830, comme sorte de compromis historique entre les fractions dominantes de Belgique et les puissances européennes.

Le prolétariat doit ainsi porter la République, non pas seulement comme idée, mais comme proposition historique, c’est-à-dire en étant à la hauteur de ce que portait Rubens comme centre esthétique d’une séquence historique : c’est d’une vision civilisationnelle dont il s’agit.

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l’intimisme de Rembrandt et l’exubérance de Rubens