Il faut bien saisir comment Julian Jaynes considère que le langage prend le dessus, fournissant des commandements pour prendre le contrôle.
Les premiers êtres humains, selon lui, ont intériorisé les consignes relatives à l’organisation du travail.
Les voix se répétant dans la tête des premiers êtres humains, qui menaient inlassablement les mêmes activités, ont été considérées comme celle des chefs, qui centralisaient les décisions.
Voici comment Julian Jaynes présente les choses.
« Voici un changement majeur dans l’histoire de l’humanité.
Au lieu d’une tribu nomade d’une vingtaine de chasseurs vivant à l’entrée de grottes, nous avons une ville d’au moins 200 habitants.
C’est l’avènement de l’agriculture, attesté par l’abondance de lames de faucilles, de pilons, de meules et de mortiers encastrés dans le sol de chaque maison, servant à la récolte et à la préparation des céréales et des légumineuses, qui a rendu possible une telle sédentarisation et une telle population.
L’agriculture était alors extrêmement primitive et ne constituait qu’un complément à la riche faune sauvage – chèvres sauvages, gazelles, sangliers, renards, lièvres, rongeurs, oiseaux, poissons, tortues, crustacés, moules et escargots – qui, comme le montrent les restes datés au carbone 14, formait la part la plus importante de leur alimentation.
Une ville ! Bien sûr, il n’est pas impossible qu’un chef puisse dominer plusieurs centaines de personnes.
Mais ce serait une tâche colossale si une telle domination devait s’exercer par des rencontres face à face répétées régulièrement avec chaque individu, comme c’est le cas chez les primates qui maintiennent des hiérarchies strictes.
Je vous prie de vous rappeler, tandis que nous tentons d’imaginer la vie sociale d’Eynan [il y a 14 500 et 11 500 années, au Proche-Orient], que ces Natoufiens n’étaient pas conscients.
Ils ne pouvaient pas raconter d’histoires et n’avaient pas de représentation analogique d’eux-mêmes pour se « voir » par rapport aux autres.
Ils étaient ce que l’on pourrait appeler dépendants des signaux, c’est-à-dire qu’ils réagissaient à chaque instant à des signaux selon un principe stimulus-réponse, et étaient contrôlés par ces signaux.
Et quels étaient les signaux pour une organisation sociale d’une telle ampleur ?
Quels étaient les signaux qui permettaient le contrôle social sur ses deux ou trois cents habitants ? »
Julian Jaynes pose ici une vraie question.
Il la réduit toutefois à une question de « signaux », conformément à l’idéologie de la cybernétique.
Ce dont il parle, en réalité, c’est de la question du degré de conscience de soi dans le cadre d’un mode de production donné.

peuple Songye (wikipédia)
L’existence sociale détermine les pensées des hommes, elle façonne leur existence, elle définit leurs mentalités, elle produit leurs comportements, elle permet leurs attitudes.
Il y a une marge plus ou moins grande de « liberté » par rapport au mode de vie dominant, mais cela ne veut nullement dire que les êtres humains en soient conscients.
Même un bandit du Moyen Âge n’avait pas conscience d’avoir fait le choix d’être un hors-la-loi, et seuls des produits du capitalisme décadent peuvent fantasmer sur les pirates des Caraïbes comme des individus « libres dans leur tête » faisant le choix de leur propre vie.
Julian Jaynes s’intéresse, au fond, à quelque chose de très particulier : le fonctionnement de l’encadrement des esprits, mais pas dans le sens d’une oppression : dans celui de l’organisation d’une humanité nouvelle par rapport aux temps anciens.

Prenons un exemple concret.
On sait que les religions monothéistes ont toujours immensément insisté sur la répétition des prières, sur la récitation par cœur de formules religieuses.
C’est une dimension qui est bien connue.
Par contradiction, on peut se dire que cela servait à étouffer justement ces « voix intérieures » passées présentées par Julian Jaynes.
Ici, le monothéisme servirait de sas historique pour l’effacement des « voix intérieures ».
Celles-ci ne proviennent plus des rois, ni de dieux présents un peu partout ; elles sont mises à distance, et pour ce qu’il en reste attribuées à un Dieu lointain relativement flou.
Cela serait très exactement le début de l’effacement du bicaméralisme.
Essayons alors de comprendre leur fonctionnement au moment des « dieux ».
Julian Jaynes expose les choses comme suit en ce qui concerne le processus concerné.
« À quelques rares exceptions près, le plan d’habitat des groupes humains de la fin du Mésolithique jusqu’aux époques relativement récentes est celui d’une maison des dieux entourée de maisons des hommes (…).
À mesure que ces premières cultures évoluent en royaumes bicaméraux, les tombes de leurs personnages importants se remplissent de plus en plus d’armes, de meubles, d’ornements et, surtout, de récipients alimentaires (…).
Je ne veux pas donner l’impression que la présence de pots contenant de la nourriture et des boissons dans les tombes de ces civilisations est universelle à travers toutes ces époques ; elle est générale (…).
De la Mésopotamie au Pérou, les grandes civilisations ont au moins traversé une phase caractérisée par une forme d’inhumation comme si le défunt était encore vivant.
Et là où l’écriture le permettait, les morts étaient souvent considérés comme des dieux.
À tout le moins, cela corrobore l’hypothèse selon laquelle leurs voix étaient encore perçues sous forme d’hallucinations (…).
Chaque individu, roi ou serf, avait son propre dieu personnel dont il entendait la voix et à laquelle il obéissait.
Dans presque chaque maison fouillée, il existait une pièce-sanctuaire qui contenait probablement des idoles ou des figurines comme dieux personnels de l’habitant (…).
Du corps royal dressé sur ses pierres, sous son parapet rouge à Eynan, régnant encore sur son village natoufien dans les hallucinations de ses sujets, aux êtres puissants qui provoquent le tonnerre, créent des mondes et disparaissent finalement dans les cieux, les dieux furent à la fois un simple effet secondaire de l’évolution du langage et la caractéristique la plus remarquable de l’évolution de la vie depuis l’apparition d’Homo sapiens.
Je ne parle pas ici uniquement de poésie.
Les dieux n’étaient en aucun cas des « fruits de l’imagination ».
Ils étaient la volonté de l’homme.
Ils occupaient son système nerveux, probablement son hémisphère droit, et, puisant dans un trésor d’expériences à la fois instructives et perceptives, ils transmuaient cette expérience en un langage articulé qui « disait » ensuite à l’homme ce qu’il devait faire.
Que ce langage intérieur ait souvent besoin d’être amorcé par le cadavre d’un chef ou le corps doré d’une statue aux yeux de joyaux dans son sanctuaire, de cela je n’ai rien dit.
Cela aussi mérite une explication.
Je n’ai en aucun cas osé aller au fond des choses, et il faut seulement espérer que des traductions plus complètes et plus correctes des textes existants et le rythme croissant des fouilles archéologiques nous donneront une compréhension plus juste de ces très longs millénaires qui ont civilisé l’humanité. »
Qu’on le veuille ou non, il y a ici une explication matérielle des idoles : elles servaient de support à la « voix intérieure ».
Elles étaient l’expression d’un respect pour elle.
En fait, tout comme au Moyen Âge un paysan pouvait s’exclamer « Jésus Marie » ou prier Dieu pour lui accorder la réussite dans la construction de sa maison, dans les temps anciens les choix effectués prenaient appui sur les dieux formant un système de valeurs propres à une société.
Cela expliquerait également pourquoi certaines civilisations ont disparu totalement, du jour au lendemain : une défaite générale brise le rapport aux idoles qui sont alors remplacées, ou bien il y a fusion et mélange des dieux et idoles.
Et toute l’œuvre de Moïse, Jésus et Mahomet a consisté en le harcèlement des gens pour qu’ils rompent avec ces rapports incessants, dans leur tête, avec les idoles.
=>Retour au sommaire du dossier sur
La dialectique du cerveau: le bicaméralisme de Julian Jaynes