L’anti-syndicalisme, rançon du révisionnisme (1977)

[Publié dans Front rouge, 1977.]

A propos du travail syndical

L’anti-syndicalisme, rançon du révisionnisme

Actuellement on assiste à un forcing des Confédérations syndicales pour leur développement. La CGT est toujours sur la lancée d’après son 39e Congrès du Bourget, avec la promotion des ” 3 millions d’adhérents “. La CFDT, pour ne pas être en reste, s’est donné des priorités de développement par Fédérations et Régions (notamment à la suite de son Conseil National d’octobre 76).

La course à l’adhésion, départ lancé, l’œil fixé sur la ligne d’horizon de 78, débouche sur une recrudescence d’esprit de boutique syndical (sensible depuis le printemps 76 déjà, mais qui ne fait que s’étaler davantage depuis…

La CGT, quant à elle, multiplie les opérations ” cartes en main ” (comment avoir toujours sur soi les cartes à placer et trouver toujours le ” bon moment ” et le ” bon argument ” pour cela !). Pourtant cela ne va pas sans problème !

Un courant de désyndicalisation se dessine dans certains secteurs ouvriers, rançon des échecs et atermoiements syndicaux de la période (et dont les révisionnistes dans la CGT et les réformistes dans la CFDT portent l’écrasante responsabilité).

A la faveur de ces difficultés dans le travail syndical et en plein aiguisement des contradictions au sein des centrales CGT et CFDT (alors que se mène une offensive de l’Union de la Gauche contre les pratiques et structures de lutte de classes dans les Confédérations), de vieilles thèses gauchistes refleurissent.

L’anti-syndicalisme revient faire la paire avec le réformisme syndical : se nourrissant l’un l’autre, ils s’opposent tous deux, de fait, à l’appropriation de l’outil syndical par la classe ouvrière pour son combat quotidien.

En juillet dernier, lorsque Séguy fièrement annonçait que ” déjà le chiffre de 2,4 millions d’adhérents a été atteint par la CGT “, il y avait maldonne. D’ailleurs, depuis, l’on n’a guère eu de nouvelles des 600 000 adhésions qui manquaient ” seulement ” pour atteindre l’objectif fixé à l’occasion des 80 ans de la CGT. Et pour cause : dans un document à l’usage des responsables fédéraux et départementaux, la direction de la CGT avouait 1,7 million pour cette même date de juillet 76 !

Si l’on aligne à côté de cela les 800 000 adhérents réels de la CFDT, on voit toute la marge de syndicalisation restant à franchir : 15% des salariés (mais tout de même 25% d’ouvriers) sont syndiqués CGT ou CFDT, actuellement.

 La rançon du révisionnisme

La jeunesse ouvrière, les OS immigrés, les femmes travailleuses fournissent les contingents les plus notables de non-syndiqués, de longue date et malgré différentes campagnes systématiques des confédérations à leur endroit (Georges Séguy ne vient-il pas d’annoncer encore, lors du Congrès de l’Union Départementale CGT des Bouches-du-Rhône une nouvelle initiative pour la mi-mai ” en direction de la jeunesse travailleuse “).

Comme l’indiquait par exemple lors du 37e Congrès Confédéral CFDT, Yolande Colleret (de la Fédération du Papier-Carton-Livres et Services), ” on semble s’accommoder bien vite de la marginalisation des femmes, des jeunes, des OS, des immigrés, dans l’organisation syndicale “.

Leur sous représentation syndicale, le fait que ces travailleurs n’aient pas dans le syndicat ” le poids que devraient avoir les catégories porteuses de la critique la plus radicale du capitalisme ” et que ” les organisations syndicales ne reposent pas sur les couches qui contestent le plus le capitalisme “, tout cela joue à plein dans le sens d’une désaffection de l’outil syndical.

Mais la base de classe du syndicalisme est étroitement liée à la ligne mise en œuvre dans les confédérations. On ne mobilise pas impunément contre ” l’impôt sécheresse ” sur les positions de l’UGICT (cadres CGT) sans conséquence notable, par exemple, sur le recrutement : afflux d’éléments petits et moyens bourgeois ” salariés ” et stagnation (voir même cartes déchirées) en secteur ouvrier…

La volonté de ” cimenter l’unité syndicale ” sur les programmes bourgeois de la gauche (fussent-ils parés des paillettes de l’autogestion !) amène révisionnistes du P”c”F dans la CGT, partisans du PS (ou de son courant CERES) dans la CFDT, à mettre au pas toute opposition.

Les structures qui, par leurs prises de positions (ou même tout simplement par l’effectivité de leur pratique), remettent en cause les stratégies inféodées aux partis de l’Union de la Gauche, sont cassées, réprimées : 22e section du Livre CGT de Rouen (IMRO), UL CFDT 8e- 9e, UD CFDT de Gironde…

Les militants révolutionnaires dans la CGT (Télic) comme dans la CFDT (Berliet, SACM…) sont écartés, chassés…Les acquis les plus positifs d’une pratique syndicale issue des luttes avancées de la classe ouvrière sont bradés, réduits au rang de recettes organisationnelles (vidées de tout contenu prolétarien), comme les Comités de Grève dont les révisionnistes s’offrent le luxe depuis Chausson 75, par exemple.

La ” démocratie syndicale ” marche à sens unique ; elle n’est que soumission à la ligne et aux directions au service du Programme Commun issues de Congrès triés sur le volet (comme à la CGT) ou truqués. C’est en son nom que la véritable démocratie de masse et surtout de classe est piétinée par les directions confédérales.

Quoi d’étonnant dans ces conditions que certains travailleurs ne soient pas chauds pour adhérer et même que des cartes volent ?

Pour ces non-syndiqués ou anciens syndiqués, chassés de l’organisation ou écœurés, il est nécessaire d’avoir aujourd’hui les moyens de débattre entre eux et avec les syndicalistes qui maintiennent la lutte de classe dans les confédérations. Les échéances politiques de 78 et après, ouvrent largement la question du débouché politique et du développement de l’initiative ouvrière.

De fait les travailleurs cherchent ainsi à conquérir la parole et à gagner leur autonomie vis-à-vis du révisionnisme et du réformisme syndical, dans le cours de la construction d’un rapport de force contre la crise, d’un Front de lutte effectif.

Les syndicalistes y ont toute leur place et le syndicalisme de lutte de classe ne peut que s’en trouver revitalisé, politiquement dynamisé, dans le sens d’une alternative révolutionnaire aux actuelles directions confédérales sous la coupe du PC et du PS !

Quelques aperçus sur l’anti-syndicalisme dans le mouvement ouvrier en France

A l’origine des déviations ultra-gauches, anti-syndicales systématiques, dans le mouvement ouvrier, on retrouve toujours, en fait, une réaction à l’opportunisme de droite, parlementariste et à la collaboration de classe.

En France, on peut retrouver cette caractéristique de manière évidente au débouché des deux dernières guerres mondiales, comme effectivement la rançon du révisionnisme ancien puis moderne.

Dans la situation de crise créée par les conflits, à chaque choix traître aux intérêts de la classe ouvrière, deux répliques étaient possibles : se battre pour arracher les organisations que les travailleurs s’étaient données à l’emprise opportuniste ou s’en aller…

La lutte ou la valise… Mais fondamentalement, c’est bien le révisionnisme de chaque époque qui porte l’écrasante responsabilité de la division et contribue à nourrir les courants gauchistes (avec leur spécificité anti-syndicale), à leur fournir une ” justification ” en quelque sorte.

D’UN APRES-GUERRE…

Le mouvement ouvrier de France, face à la guerre de 14-18, vacilla. Les proclamations de ” guerre à la guerre “, les condamnations jauressiennes du ” capitalisme qui porte en lui la guerre comme la nuée l’orage “, ne tinrent pas.

La rage au cœur sans doute mais bien réellement quand même, des dirigeants syndicaux de la CGT d’alors partirent au front, Jouhaux, dirigeant de la Confédération, désavoua d’un coup toutes les résolutions de congrès contre les ” les folies meurtrières de l’Europe capitaliste “, en appelant, aux obsèques mêmes de Jaurès assassiné, à ” se lever pour repousser l’envahisseur “.

C’est l’ ” Union Sacrée ” avec la bourgeoisie. Prise dans la tourmente nationaliste, la CGT ne peut résister aux fauteurs de guerre ni ” profiter de la crise sociale pour recourir à une action révolutionnaire ” (comme l’avait pourtant proclamé le manifeste CGT de 1912).

Le poids de l’idéologie dominante chez les travailleurs et dans la CGT fut le plus fort pendant longtemps. Au point de voir des gens comme Jouhaux se retrouver dans ” l’effort national ” avec Maurras, Lépine (l’ancien préfet de police), des ministres venus du parti socialiste comme A. Thomas et J. Guesde lui-même… aux côtés de la bourgeoisie impérialiste, des ” maîtres de forges ” !

Face à cette déroute, la résistance de syndicalistes aux Fédérations Métaux, du Bâtiment et des Cheminots, s’organisa.

Dès 1915, Merrheim, et Bourderon (des Métaux) déclaraient ” cette guerre n’est pas notre guerre “.

Relancée par les Conférences Internationales de Zimmerwald et Kienthal, cette résistance au chauvinisme maintient le syndicalisme de lutte de classe, organise en 1917 grèves et manifestations avec le Comité de Défense Syndicaliste. L’écho de la Révolution d’Octobre accroîtra encore l’impact dans la CGT du syndicalisme révolutionnaire (non pas au sens du ” syndicalisme d’action directe ” de G. Sorel mais en tant que syndicalisme contribuant au soutien de la Révolution en marche).

De son côté, l’essentiel de la direction de la CGT est passé à l’Union Sacrée (certains, comme Clémentel, volant au secours de l’impérialisme en pleine année 17 !!) et à aider à l’organisation de l’effort de guerre et donc de la production…

Au sortir de la guerre (et dès 1918, avec le premier Comité Confédéral National de la CGT) se développe une nette propension du syndicalisme officiel à s’orienter vers des ” réformes de structures “, des mesures permettant soi-disant ” une remise en ordre du potentiel économique français, profitable pour le patronat mais dont pourrait aussi profite la classe ouvrière “.

Le ” programme minimum ” issu du CCN de 1918, marqué par ces conceptions, sera suivi de la Constitution d’un Conseil Economique du Travail avec la CGT, chargé d’élaborer ” un plan de reconstruction et de développement économique “.

C’est là une origine certaine, bien que lointaine, de la participation CGT (qui ira croissant) à une multitude d’organisations ” paritaires “, de politique de ” concertation “, aux côtés de représentants techniques et politiques du pouvoir d’Etat bourgeois.

Il s’agit là aussi, au lendemain de la guerre, d’un précédent de taille pour une politique de ” reconstruction ” et d’effort national pour la reconstitution du potentiel et de la structure de l’Etat bourgeois impérialiste (” Un seul Etat, une seule armée, une seule police ” et ” Union Française ” : ces mots d’ordre retentiront à nouveau de la Libération à 1947, quand Thorez était ministre…).

Il y avait de quoi soulever des tempêtes ! L’extrême gauche révolutionnaire au sein du Comité pour la Reprise des Relations Internationales puis du Comité pour l’Adhésion à la IIIe Internationale (née après octobre 1917) s’attacha, elle, à reconquérir la CGT à la lutte de classe et gagner le PS au bolchevisme.

Les grèves se succèdent au lendemain de la guerre (métallos, ouvriers agricoles puis cheminots…). Les révolutionnaires, tels Montmousseau ou Semard, joueront un grand rôle dans ces mobilisations et imprimeront un cours favorable à la Révolution d’Octobre et à la lutte en France, de l’intérieur de la CGT.

l Mais dans le même temps, se développe un soutien ambigu à l’URSS, une appréciation anarchisante en fait du caractère ” soviétique ” de la Révolution. Un courant ultra-gauche, pourtant issu (avec un responsable de la CGT du Bâtiment, Péricat) du Comité de Défense Syndicaliste, se fait jour un moment, sur des positions ouvertement anti-syndicales !

Exaspérés par la CGT de collaboration de classe des Jouhaux et compagnie, ces militants (de sensibilité politique manifestement libertaire) en venaient à condamner en bloc le mouvement syndical ” qui s’est mis à remplir un rôle dans le cadre capitaliste “.

L’organe de cette tendance ” L’Internationale ” retentit alors de proclamations anti-syndicales, reprise par l’éphémère Parti Communiste (que fonde Péricat en 1919) puis par une scission de celui-ci, encore plus ouvertement libertaire (la Fédération Communiste des Soviets) qui prône ” une organisation spontanée des prolétaires en conseils ou Soviets) ” . Une pyramide de soviets assurant la direction de la société et de l’Etat, tel est le but fixé par ce courant.

Pour accomplir cette tâche, il se refuse à reconnaître, dès lors, une quelconque utilité, une activité positive, du syndicalisme.

Le bain de sang de la révolution allemande de 1919, l’écrasement des spartakistes par la social-démocratie avec le concours des chefs syndicaux, leur faisait conclure au caractère définitivement réactionnaire du syndicalisme, ” parce que la révolution a été assassinée avec l’aide des syndicats en Allemagne “.

Et c’est la même généralisation (niant toute lutte entre deux voies dans le mouvement syndical) qui fera dire aux ultra-gauches des années vingt, après l’échec de la grande grève des cheminots trahie par la CGT de Jouhaux, que ” le syndicalisme marche de pair avec l’impérialisme ” et que donc il faut s’en détacher absolument, d’un bloc, et ” créer de nouvelles formes d’organisations ouvrières “.

Ce que Lénine considéra à l’époque comme ” une bêtise impardonnable qui équivaut à un immense service rendu par les communistes à la bourgeoisie ” à un abandon des masses ouvrières. Et ce, même si dans l’après-guerre, le ” syndicalisme de secours mutuel “, à la Jouhaux écœurait largement !

… AU LENDEMAIN D’UNE LIBERATION !

Au lendemain de la Libération, la ligne révisionniste thorésienne appela la classe ouvrière de France à ” retrousser les manches ” pour ” reconstruire le pays ” (remettre en état l’économie capitaliste et participer de la restructuration du pouvoir bourgeois).

Ainsi sous l’éclairage saisissant des conflits nés au sein même des ” Comités de Libération ” (sur les expropriations et condamnations de patrons collaborateurs, sur la remise des armes et le ” relèvement de l’économie nationale “, dans les débats sur les nationalisations comme celui autour des futurs Comités d’Entreprises…) les tendances anti-syndicales resurgirent, contre l’attitude de la CGT dans la restauration du pouvoir capitaliste.

Des grèves sauvages, des cartes déchirées furent le pendant d’un large recrutement syndical obtenu, lui, sur la base du prestige de la participation du mouvement syndical à la Résistance.

Après la scission droitière, pro-yankee, de FO en 1947, et la fin de la participation gouvernementale du PCF (notamment au Ministère du Travail !) ces soubresauts n’ont fait que s’accentuer, au rythme d’une prise de conscience inconséquente de l’opportunisme dans la Confédération CGT.

A Renault, dans les mines, en même temps que la classe ouvrière protestait contre les mesures réactionnaires des gouvernements ” socialistes ” (en 1947-48) des déviations ultra-gauches, anti-syndicales, ont pu parfois se dessiner, faute de perspectives…

Les durs conflits de 1953 contre les décrets Laniel dans la Fonction Publique et Nationalisée, puis en 1955 dans la métallurgie nantaise, devaient laisser l’amertume d’échecs ou de demi-échecs. L’idée pointait qu’à nouveau le syndicalisme, dans ses objectifs, sa pratique et désormais sa division (avec les organisations ” jaunes ” FO et CFTC), ne faisait plus l’affaire…

Naissent alors de petites organisations ” radicales ” éphémères, profondément hostiles aux confédérations (” syndicat démocratique Renault “, ” Comités d’Action “, certains syndicats ” autonomes “…)

La CGT d’aujourd’hui le reconnaît officiellement, dans son Esquisse d’une histoire de la CGT (de J. Bruhat et M. Piolot) : ” Des organisations autonomes de catégories et d’entreprises sont nées aussi de la scission de 1947 ” (outre la Fédération de l’Education Nationale qui refusa de choisir entre FO et CGT). Par la suite, l’essentiel de ces éléments anti-syndicaux, trotskystes et ultra-gauches, se fondront, en fait, dans les pires creusets ” apolitiques ” (FO dans la Loire Atlantique, certains secteurs EDF ou PTT, syndicats autonomes corporatistes à la RATP ou à la SNCF…), sous prétexte d'” autonomie ouvrière ” !

” Conquête ou destruction des syndicats “, un débat toujours actuel !

La maladie Infantile du Communisme fut entre autres tâches, rédigée par Lénine contre les courants, dont le refus de toute tactique communiste amenait alors à la non-participation aux syndicats, contre ceux qui, de la sorte, ” abandonnaient les masses ouvrières insuffisamment développées ou arriérées à l’influence des leaders réactionnaires, des agents de la bourgeoisie, des aristocrates ouvriers ou des ” ouvriers embourgeoisés ” dans le mouvement syndical.

On voudrait aujourd’hui, dans les courants anti-syndicaux, de gauche en apparence, (qui relève ici ou là un peu la tête à la faveur de la relative dé-syndicalisation de certains secteurs, du fait du révisionnisme) faire passer les thèses léninistes pour ” dépassées “, inadaptées à notre époque.

Or, précisément, le fond de ces positions bolcheviks est bien de faire ” l’analyse concrète d’une situation concrète “. En ce sens, pour déterminer si nous devons rejeter ou non toute participation aux syndicats aujourd’hui, comme d’aucuns nous y incitent, c’est à la réalité du mouvement syndical que nous les renvoyons !

Depuis le moment ou Lénine invitait à aller lutter dans les syndicats (” là où est la masse “) contre l’ ” aristocratie ouvrière, corporatiste, étroite, égoïste,… d’esprit impérialiste, soudoyée et corrompue par l’impérialisme “, bien des choses ont changé.

En particulier, l’apparition du révisionnisme moderne, la restauration du capitalisme en URSS. Selon les ultra-gauches modernes, ceux qui font de ” l’anti-syndicalisme ouvrier ” la pierre de touche de la révolution aujourd’hui, ” dans ces conditions, l’esprit réactionnaire du syndicalisme s’est considérablement accentué depuis 1920 “. Etre où sont les masses, serait, en outre, se situer désormais ” en dehors des syndicats “.

Il est vrai (et on a vu pourquoi), que les couches les plus exploitées n’ont pas toute leur place dans le syndicalisme aujourd’hui et que les rancœurs légitimes contre le révisionnisme peuvent faire déchirer des cartes. Mais force est de constater aussi que la CGT est passée de 1,9 millions d’adhérents au 36e Congrès de 67 à 2,1 en 1972, (38e Congrès)… Le bilan ouvrier de 68 est, rappelons-le en deux temps :

D’abord, des ouvriers révoltés contre les manœuvres révisionnistes (et la ligne que ceux-ci imposaient à la CGT) participèrent à certaines initiatives extra-syndicales, et se sont joints parfois à l’anti-syndicalisme de la Gauche Prolétarienne d’après 68. Mais ensuite, ils ont rejoint à nouveau les syndicats dans les années 70-72, faute d’alternative réelle !

Pendant tout un temps, des Comités d’Action, de Base ou de Lutte vont fleurir dans certaines entreprises…

Des aspirations réelles à briser avec la politique révisionniste qui marquait le syndicat vont s’y faire entendre ; des travailleurs (surtout des jeunes) vont s’y reconnaître jusqu’en 69 : la réalité de ce courant rendra le P”c”F très satisfait de l’interdiction du 1er mai 69 où l’anti-révisionnisme militant se serait manifesté, comme quelques mois plus tôt, lors des manifestations à l’occasion de la signature des accords capitulards de Tilsitt par les syndicats.

Mais nous connaissons bien aussi ce qu’ont été ces Comités : ” Instruments d’agitation pour diffuser des revendications correspondant aux aspirations des travailleurs, ils recevaient alors un écho favorable. Mais ils resteront toujours des organisations minoritaires dans les usines.

Dans le meilleur des cas, ils prendront de l’extension au cours d’une lutte pour bien vite se vider à la fin de la lutte. Ainsi, un nombre important d’ouvriers va faire l’expérience de l’inefficacité des propositions mises en avant par les révolutionnaires ? D’autres, plus nombreux, observeront, pour en tirer les mêmes conclusions… ” (Extrait du Rapport Politique du Congrès Constitutif du PCRml de 1974).

l En outre, la Cause du Peuple devait être rapidement le bien mauvais chantre d’un anti-syndicalisme systématique : bataille rangée contre les révisionnistes présentés essentiellement comme ” police syndicale “, actions ” exemplaires ” (minoritaires ) proposées comme alternative au ” syndicalisme du beefsteack, des bonzes porte-serviettes “…

Derrière l’outrance des critiques se cacha en fait un syndicalisme ” dur ” qui finit dans l’apolitisme d’une ” Union Nationale des Comités de Lutte d’Ateliers “, éphémère.

Pendant ce temps, mais avec du retard, et sans envergure, le mot d’ordre ” des comités de base partout ” viendra en 1970 souligner l’opportunisme dans le mouvement marxiste-léniniste ; il témoignera déjà d’une incapacité à tracer les tâches concrètes pour l’avancée de la révolution…

La frange radicalisée de la classe ouvrière et de la jeunesse travailleuse va principalement se tourner vers les syndicats, avec la volonté de retourner y mener la lutte, forte des acquis de l’expérience de 68.

Le principal bénéficiaire a été la CFDT, alors ouverte aux ” courants de mai “, et souvent dirigée localement par des syndicalistes de cette ” Gauche Syndicale ” ( que Maire qualifierait aujourd’hui de ” basistes “) qui sous le mot d’autogestion cherchait confusément une voie sincère vers la révolution. La CGT, elle-même, à son 39e Congrès du Bourget, signalait que ” les deux tiers des syndiqués ont adhéré depuis 68 “.

l A l’appui de leur anti-syndicalisme, certains vont jusqu’à appeler les déclarations de Ceyrac (responsable du CNPF) qui saluait en 73 ” l’affaiblissement de l’autorité des organisations syndicales “. Comme si, face au capitalisme, on pouvait se réjouir de ne pas avoir d’organisation de masse puissante que l’on puisse orienter vers la lutte…

Comme si, l’on devait s’en tenir à la constitution (à l’instar des ultra-gauches que critiquait Lénine en 1920) d’ ” une Union Ouvrière toute neuve, proprette, innocente des préjugés démocratiques bourgeois, des péchés corporatifs et étroitement professionnels ” mais ô combien isolée et peu influente…

Comment apprécier, par exemple, que les organisations syndicales aient obtenu par l’action (en particulier après 68) des avantages matériels payés en postes de permanents payés par l’Etat (SNCF, EDF…), en locaux et subventions (” les deniers de Judas ” disent certains) et des droits nouveaux (protection des délégués, extension des heures de délégation, reconnaissance de la Section d’Entreprise…) ?

D’un côté, c’est la base matérielle d’une coupure d’avec la classe ouvrière, de l’existence d’une aristocratie bureaucratique syndicale. A l’EDF, avec la gestion des ” œuvres sociales “, dans de nombreux comités d’entreprises, cette couche se développe, en vient à se comporter en patron, licenciant ou faisant licencier d’authentiques syndicalistes (SNECMA, Usinor, Dunkerque…).

Mais lorsqu’un syndicalisme de lutte de classe anime les sections, il en est autrement : des droits nouveaux et des heures de délégation de plus, c’est la possibilité de préparer les actions, de tourner sur les chantiers, dans les ateliers et services pour recueillir les idées des masses, mener le débat et diffuser une information propagande rédigée sur la base de telles enquêtes, dans le sens des intérêts révolutionnaires du prolétariat ; c’est faire tourner le syndicalisme contre l'” esprit syndicaliste étroit “, le corporatisme et la ” concertation “…

Les travailleurs, tout l’an dernier, ne s’y sont pas trompés : en se mobilisant contre les attaques de Durafour, puis Beullac contre le droit syndical, en défendant des délégués licenciés (à la SEP à Bordeaux, à B.E. Dijon, à l’UIE de Cherbourg, etc), en participant à des campagnes pour les libertés démocratiques et syndicales (même lorsque le fond de pensée des révisionnistes qui souvent les impulsent, est de s’assurer à eux-mêmes la parole)…

Ils n’ont pas voulu suivre les ultra-gauches qui voient dans le droit syndical ” le butin de la collaboration de classe ” et dans le syndicalisme essentiellement un ” garant de l’ordre et de la paix sociale ” (comme l’affirment certains groupes du genre Union Ouvrière, que dénonçait trop facilement Guy Lorant dans Syndicalisme Hebdo-CFDT pour mieux faire l’amalgame avec les ” coucous ” qui obsèdent les confédéraux).

D’ailleurs, si les syndicats étaient si faibles que cela ne vaille plus la peine d’y militer, comment alors prétendre qu’ils ” encadrent ” la classe ouvrière et la ” manipulent ” ? Belle logique, on le voit, que celle des ultra-gauches anti-syndicaux !

On voit aussi se révéler un profond idéalisme, une conception métaphysique de la lutte des classes, ses conditions et ses enjeux.

Théorisant quelques expériences limitées à l’atelier, ou plus souvent encore un soutien extérieur et ponctuel à tel ou tel conflit de classe, les ultra-gauches s’exaspèrent contre l’apparente solidité du révisionnisme dans le syndicat pour affirmer, dès le fragile ralliement d’une mince frange ouvrière à leurs thèses, que ” les ouvriers les plus conscients nous enseignent eux-mêmes le dégoût du syndicalisme “.

Cette impuissance à apprécier les rapports de forces et déterminer une tactique capable d’arracher la classe ouvrière au révisionnisme, et donc de le battre en brèche dans le mouvement syndical, est caractéristique de la démarche gauchiste, (au-delà de ses manifestations spécifiques à différentes phases de l’histoire du mouvement ouvrier).

l En effet, les accusations dirigées contre les syndicats, en ce qui concerne leur conservatisme, leurs traditions, leurs trahisons sont, le plus souvent, parfaitement justifiées.

Mais saurait-on en conclure que ” la lutte contre les côtés négatifs du mouvement syndical actuel offrira le maximum de succès quand tous les ouvriers à tendance révolutionnaire auront quitté jusqu’au dernier le syndicat ? “

De ce point de vue, rien ne permet de dire que la voie de la lutte dans le syndicat est bouchée… Ni les attaques contre les militants et structures de lutte de classe (la ” chasse aux sorcières ” menée tant dans la CFDT que dans la CGT) ni l’attentisme ou la trahison des luttes et l'” esprit de concertation ” (marqués par exemple face au plan Barre) ne modifient les nécessités de la bataille pour une alternative révolutionnaire dans les syndicats.

Citant Lénine, la récente réunion nationale des cellules d’entreprises du PCRml (cf Front Rouge n° 10) rappelait qu'” il faut savoir consentir tous les sacrifices, surmonter les plus grands obstacles, afin de faire un travail de propagande et d’agitation méthodique, persévérant, opiniâtre et patient “, justement dans les syndicats dominés par le révisionnisme et le réformisme, afin d’y mobiliser et entraîner les masses pour une issue révolutionnaire à la crise.

l Sinon, c’est confondre la forme des syndicats et leur structure actuelle, leurs mécanismes et l’appareil qui tourne entre les mains du P”c”F et du PS et des chefs syndicaux qui leur sont proches, avec le ” mouvement syndical ” lui-même, traversé par la lutte de classes, la lutte entre les deux voies : réforme ou révolution.

Et, avec l’approche des échéances politiques de 1978 et leur suite, la montée d’affrontements de classe puissants, résultant de la crise politique, plus que jamais, ” ceux qui lancent le mot d’ordre de l’abandon des syndicats se condamnent, malgré leurs intentions généreuses “, à n’être (selon le mot de Lososvsky, responsable du travail syndical de la Troisième Internationale) ” que des spectateurs passifs devant les événements qui se développent ” !

  FACE AUX ECHEANCES DE 78

” Militer dans les syndicats c’est possible et nécessaire… et c’est le moment ! “

Lorsque l’on considère aujourd’hui le mouvement syndical (du point de vue de son fonctionnement comme de son activité) : l’existence du révisionnisme, la montée du PS dans les appareils syndicaux de la CFDT et la donnée d’importance que représente leur division , impliquent des tâches spécifiques à la période pour les communistes révolutionnaires dans la question syndicale.

Le propre d’une orientation léniniste en la matière est bien, en effet, d’articuler l’intervention communiste à la réalité concrète actuelle du mouvement des masses. C’est donc répondre à ces interrogations : peut-on encore valablement militer dans les syndicats ? Que change la proximité des échéances de 78, un passage de la gauche au pouvoir ?

La lutte de tous les jours contre les empiètements du capital, l’organisation de la résistance ouvrière pour le pouvoir d’achat, l’amélioration des conditions de travail, la conquête et le développement du droit d’expression et d’association : autant de batailles quotidiennes, compatibles certes avec la survie du capitalisme, mais nécessaires au prolétariat pour grouper ses forces, ne pas se laisser laminer…

Avec ” l’offensive de temps de crise ” lancée par la bourgeoisie pour faire payer la note à la classe ouvrière et aux masses populaires, grâce à son plan Barre, ce combat quotidien prend de l’importance !

Dans le cours même de ce combat, la conscience que des objectifs plus décisifs sont encore en jeu et que la question du système est posée, grandit. C’est dans ces conditions, précisément, que (selon le mot de Marx : ” Lâcher pied, sans courage dans le conflit quotidien avec le capital, ce serait irrémédiablement perdre la faculté de se lancer un jour dans un mouvement plus vaste ” !

l Le 7 octobre 76 a manifesté avec éclat que loin d’être close (enterrée par une ” transformation inéluctable des syndicats en instrument typiquement et uniquement d’encadrement et d’oppression des masses “) la lutte entre deux voies, deux classes est aiguë, en plein essor dans le mouvement syndical. On y a vu à Lyon, à Nancy, à Bordeaux… comme à Paris, des manifestations partagées, secouées par l’opposition au Programme Commun, et à la voie réformiste dans les confédérations.

Des sections, des syndicats entiers manifestaient sur des mots d’ordre de lutte de classe, refusant l’attentisme et l’électoralisme, mettant en échec le soutien aux partis de la gauche bourgeoise, souhaitée par les dirigeants confédéraux.

On y vit même des responsables d’Unions et de Fédérations prendre, minoritairement mais effectivement, des positions révolutionnaires, impulsant les mots d’ordre de lutte, mettant des structures au service des intérêts ouvriers ! bien plus : des syndicalistes CGT en nombre appréciable (parfois même des syndicats entiers !) prenaient des positions offensives, de classe ; certains défilaient dans l’unité avec des militants et structures CFDT de leur entreprise (malgré les dispositions de division prises par les responsables révisionnistes et réformistes)…

D’aucuns pourraient rétorquer que depuis le 7 octobre, le mouvement des masses ne s’est plus affirmé de manière aussi nette et que la chape d’un ” syndicalisme traditionnel “, au service de l’Union de la gauche, s’est refermée sur bien des structures.

Et il est vrai qu’on assiste depuis l’automne 76 à une relance de la ” chasse aux sorcières ” dans les syndicats (notamment dans la CFDT) et à une ” normalisation ” à marche forcée des thèmes idéologiques et politiques dans les Confédérations (et aussi de leur fonctionnement).

Cette situation amène d’ailleurs, comme on l’a vu, le découragement de certains travailleurs (écœurés à Bordeaux par la dissolution de l’UD 33 CFDT ou à Strasbourg par l’éviction de délégués CGT de la Télic).

Elle fait que le débat politique a besoin, pour se développer pleinement, de structures de masse, impulsées par les communistes révolutionnaires.

Celles-ci peuvent jouer -par rapport aux syndicats- un rôle (non concurrentiel) d’unification et de mobilisation, capable d’imposer la démocratie prolétarienne dans l’entreprise (et donc de briser les petits calculs étouffants du réformisme syndical et du révisionnisme). De là, la politique prolétarienne trouve un point d’appui de taille pour sa lutte au sein même des structures.

Car les grandes manœuvres confédérales n’ont pas plus étouffé l’opposition dans la CFDT que dans la CGT. Au dernier Comité National de la CGT, J.L. Moynot ne reconnaissait-il pas que ” la direction confédérale CFDT est, pour l’instant, très peu suivie ” et que ses ” mesures administratives (UL 8e-9e de Paris, UD de Gironde …) ne sont pas pour assainir le climat ” ?

Ce même CCN CGT devait d’ailleurs essuyer les critiques de responsables départementaux ou fédéraux (qui, tout en soutenant le Programme Commun, sont contraints de refléter d’une certaine manière, le mécontentement des militants et syndiqués).

La secrétaire du Comité Régional de Lorraine devait, par exemple, reconnaître que la CGT telle qu’elle est aujourd’hui est ” trop loin des travailleurs “, ” ne se préoccupe pas de leurs revendications immédiates et concrets ” ; tandis que le responsable CGT de la Construction dénonçait le fait qu’on ” parle trop de démocratie syndicale sans y mettre derrière le contenu qui y correspond ” et défendait la ” priorité aux bas salaires “.

On y a vu encore le secrétaire de l’UD des Vosges mettre au compte de la politique confédérale le ” décalage entre le mécontentement et les actions engagées “… Et ce n’est pas là, bien sur, que la transcription au plan national, dans des instances feutrées et largement dominées par le révisionnisme, de contradictions autrement plus vives dans les syndicats. C’est notamment le cas à la suite du renoncement à la dictature du prolétariat par le P”c”F et à son XXIIe Congrès en 76) qui a troublé de nombreux cadres syndicaux jusque là fermes soutiens de Séguy et Krasucki.

l Enfin, qu’on y songe : pourquoi les gens du P”c”F dans la CGT et la social-démocratie dans la CFDT prennent-ils autant de soin à structurer davantage à leur profit le mouvement syndical à l’approche de 78 ?

Peut-on raisonnablement admettre la constitution d’une ” centrale unifiée ” sous direction révisionniste (comme le propose de plus en plus ouvertement Séguy) ou la constitution de la CFDT à son prochain Congrès (le 38e) en syndicat exclusivement ” autogestionnaire ” (prêt à collaborer avec le PS au pouvoir), sans réagir ?

Il n’est pas possible d’imaginer un seul instant de livrer ainsi les organisations syndicales à la réalisation des projets bourgeois de la gauche !

Le rapport Maire-Decaillon-Hureau au Conseil National CFDT d’octobre 76 éclaire ce danger de transformation du syndicalisme en instrument de la gauche au pouvoir : information, formation, fonctionnement et même mode de déroulement du 38e Congrès, tout y est préparé de telle sorte que se mette en place une ” cohérence ” social-démocrate, spécifique, pour ” faire face aux tentatives de débordement ” après 78…

En fin de compte, la proximité d’un passage des partis du Programme Commun au gouvernement, avec alors leur volonté de faire du syndicalisme un ” instrument réfléchi d’une dynamique de relation avec la gauche au pouvoir “, ne fait que renforcer, très concrètement, la nécessité de mener hardiment et complètement (dans toutes les structures) la lutte de classe dans les syndicats !

Organisant un courant d’opposition syndicale révolutionnaire et autour de lui, plus largement, toute une ” nouvelle Gauche Syndicale “, les communistes révolutionnaires ont à créer de la sorte des centres de résistance et d’offensive ouvrière face aux projets capitalistes d’Etat du P”c”F comme à celui de gestion des affaires de la bourgeoisie du PS, de l’intérieur même du mouvement syndical…

C’est là, en effet, le meilleur moyen de servir l’intérêt de classe du prolétariat. C’est lutter pratiquement contre ” l’esprit syndicaliste étroit “, l’apolitisme que peut nourrir dans un premier temps le constat du syndicalisme d’échec, de trahison et d’intégration façonné par le révisionnisme à notre époque.

Tracer la perspective d’un authentique syndicalisme de classe et de masse, démocratique, en convergence avec l’objectif stratégique de la France socialiste des ouvriers et des paysans, c’est vouloir remettre la politique prolétarienne entre les mains des syndiqués.

C’est faire du syndicat effectivement ” l’arme de tous les travailleurs “, non plus seulement pour leur défense quotidienne, mais pour l’émancipation de classe à laquelle appelle et milite notre Parti, dans l’unité du travail d’entreprise (dans le syndicat et comme Parti Communiste Révolutionnaire, par son action propre) !           

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