Le chemin « avant-gardiste » au nihilisme du théâtre contemporain

Il existe à partir de 1848 tout un processus de démantèlement des formes artistiques ayant prévalu jusque-là. Le mode de production capitaliste est en effet obligé de les déformer afin de pouvoir les insérer dans sa propre existence.

En poésie, c’est Arthur Rimbaud qui est le fer de lance de cette entreprise de destruction ; au théâtre, c’est Victor Hugo, avec la fameuse « bataille d’Hernani ». Ce qui suit cette bataille, c’est le néant théâtral, à part pour les comédies de boulevard, comme avec Eugène Labiche, George Sand, Georges Feydeau, Sacha Guitry… et les loufoqueries.

Ces loufoqueries, se prétendant « avant-gardistes », sont désormais très valorisées dans l’histoire du théâtre, car la bourgeoisie les a largement valorisées depuis, alors qu’à l’époque elles étaient totalement marginales, pour ne pas dire anecdotiques. On a ainsi :

Ubu Roi, d’Alfred Jarry en 1896 ;

Les Mamelles de Tirésias (« Drame surréaliste »), d’Apollinaire en 1917 ;

La Machine infernale, de Jean Cocteau en 1934 ;

Électre, de Jean Giraudoux en 1937 ;

Antigone, de Jean Anouilh en 1944.

Toutes ces œuvres se fondent sur l’antiquité, à part Ubu Roi (même si en pratique c’est un « tyran ») ; toutes cherchent à développer un langage délirant, totalement en décalage avec le sens réel des mots. Ces œuvres ont en commun d’être intentionnellement incohérentes dans leur dynamique, extrêmement difficiles à suivre, de par une suite de mots balancés en vrac, d’un faux lyrisme qui est une fin en soi, d’une intrigue qui ne tient pas debout.

Ubu Roi est une œuvre où un roi fictif massacre les nobles pour leur voler leur argent, dans un univers loufoque :

PÈRE UBU
Messieurs, nous établirons un impôt de dix pour cent sur la propriété, un autre sur le commerce et l’industrie, et un troisième sur les mariages et un quatrième sur les décès, de quinze francs chacun.

PREMIER FINANCIER
Mais c’est idiot, Père Ubu.

DEUXIÈME FINANCIER
C’est absurde.

TROISIÈME FINANCIER
Ça n’a ni queue ni tête.

PÈRE UBU
Vous vous fichez de moi ! Dans la trappe les financiers !

On enfourne les financiers.

MÈRE UBU
Mais enfin, Père Ubu, quel roi tu fais, tu massacres tout le monde.

PÈRE UBU
Eh merdre !

Dans Les Mamelles de Tirésias, une femme devient un homme et son mari devient une femme qui donne naissance subitement à plus de 40 000 enfants en une journée :

Le mari
Eh oui c’est simple comme un périscope
Plus j’aurai d’enfants
Plus je serai riche et mieux je pourrai me nourrir
Nous disons que la morue produit assez d’œufs en un jour
Pour qu’éclos ils suffisent à nourrir de brandade et d’aïoli
Le monde entier pendant une année entière
N’est-ce pas que c’est épatant d’avoir une nombreuse famille
Quels sont donc ces économistes imbéciles
Qui nous ont fait croire que l’enfant
C’était la pauvreté
Tandis que c’est tout le contraire
Est-ce qu’on a jamais entendu parler de morue morte dans la misère
Aussi vais-je continuer à faire des enfants
Faisons d’abord un journaliste
Comme ça je saurai tout
Je devinerai le surplus
Et j’inventerai le reste

La Machine infernale est une réécriture d’Oedipe Roi de Sophocle, avec une modification bien entendu du mythe (le sphinx, qui est une femme chez les Grecs, devient amoureuse d’Oedipe), des dialogues à la fois délirants et hermétiques qu’on ne peut pas suivre, etc. :

ŒDIPE : Je résisterai ! (Il ferme les yeux, détourne la tête.)

LE SPHINX : Inutile de fermer les yeux, de détourner la tête. Car ce n’est ni par le chant, ni par le regard que j’opère. Mais, plus adroit qu’un aveugle, plus rapide que le filet des gladiateurs, plus subtil que la foudre, plus raide qu’un cocher, plus lourd qu’une vache, plus sage qu’un élève tirant la langue sur des chiffres, plus gréé, plus voilé, plus ancré, plus bercé qu’un navire, plus incorruptible qu’un juge, plus vorace que les insectes, plus sanguinaire que les oiseaux, plus nocturne que l’œuf, plus ingénieux que les bourreaux d’Asie, plus fourbe que le cœur, plus désinvolte qu’une main qui triche, plus fatal que les astres, plus attentif que le serpent qui humecte sa proie de salive ; je sécrète, je tire de moi, je lâche, je dévide, je déroule, j’enroule de telle sorte qu’il me suffira de vouloir ces nœuds pour les faire et d’y penser pour les tendre ou pour les détendre ; si mince qu’il t’échappe, si souple que tu t’imagineras être victime de quelque poison, si dur qu’une maladresse de ma part t’amputerait, si tendu qu’un archet obtiendrait entre nous une plainte céleste ; bouclé comme la mer, la colonne, la rose, musclé comme la pieuvre, machiné comme les décors du rêve, invisible surtout, invisible et majestueux comme la circulation du sang des statues, un fil qui te ligote avec la volubilité des arabesques folles du miel qui tombe sur du miel.

ŒDIPE : Lâchez-moi !

Électre est une réécriture du mythe grec, pareillement de manière cryptique, hermétique, délirante :

ÉGISTHE. – Cela va, jardinier.

LE JARDINIER. – Je sais, je sais que cela va. Et mes mains sont sales. Regardez. Voilà des mains sales ! Des mains que j’ai justement lavées après avoir retiré les morilles et les oignons pendus, pour que rien n’entête la nuit d’Électre… Moi je coucherai dans le hangar, Électre, d’où je surveillerai toute menace à votre sommeil, qu’elle vienne du hibou en fraude, de l’écluse ouverte, ou du renard qui fourrage la haie, sa tête grossie d’une poule. J’ai dit…

ÉLECTRE. – Merci, jardinier.

CLYTEMNESTRE. – Et ainsi vivra Électre, fille de Clytemnestre et du roi des rois, à voir dans les plates-bandes son époux circuler deux seaux aux mains, centre d’un cercle de barrique !

ÉGISTHE. – Et elle y pleurera les morts tout à son aise. Prépare dès demain tes semis d’immortelles.

Antigone reprend pareillement le mythe, mais dans la pièce jouée durant l’Occupation (et ayant passée la censure nazie), Antigone représente en fait la Résistance idéaliste, cherchant la justice mais incapable d’assumer ses responsabilités, alors que Créon représente Pétain qui sacrifie son image afin d’assumer de diriger le pays

Antigone
Pourquoi veux-tu me faire taire ? Parce que tu sais que j’ai raison ? Tu crois que je ne lis pas dans les yeux que tu le sais ? Tu sais que j’ai raison, mais tu ne l’avoueras jamais parce que tu es en train de défendre ton bonheur en ce moment comme un os.

Créon
Le tien et le mien, oui, imbécile !

Antigone
Vous me dégoûtez tous avec votre bonheur ! Avec votre vie qu’il faut aimer coûte que coûte. On dirait des chiens qui lèchent tout ce qu’ils trouvent. Et cette petite chance pour tous les jours, si on n’est pas trop exigeant. Moi, je veux tout, tout de suite, – et que ce soit entier – ou alors je refuse ! Je ne veux pas être modeste, moi, et me contenter d’un petit morceau si j’ai été bien sage. Je veux être sûre de tout aujourd’hui et que cela soit aussi beau que quand j’étais petite – ou mourir.

Ces œuvres n’ont, bien évidemment, jamais été des succès de masse et même la bourgeoisie les a considérés comme des expérimentations marginales. Seuls les milieux littéraires, voire franchement « avant-gardistes », y ont porté leur attention.

Elles correspondent, dans le cadre du développement inégal, au succès du théâtre stupide relevant du divertissement pseudo-comique.

Plus ce succès devenait patent dans la production théâtrale, plus il y avait inversement une tendance à l’avant-garde, dans une démarche cryptique, hermétique, avec des œuvres fermées sur elles-mêmes, tendant à être incompréhensibles, relevant d’une tentative de loufoquerie petite-bourgeoise pour attirer l’attention et contribuer au relativisme général, le tout étant maquillé derrière un prétendu jeu artistique avec les formes.

Il y avait là des éléments sans intérêt donc sur le plan culturel, mais formant des références internes aux milieux littéraires qui allaient grandement aider à l’émergence du théâtre du vingtième siècle en France.

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