Le Moïse de Michel-Ange

Un sculpteur prend une matière première, qu’il agence d’une certaine manière. Cette matière n’est pas que première, d’ailleurs, elle reste, elle confère à la forme sa nature concrète, elle est le matériau de la statue elle-même.

Il y a ainsi un rapport de va-et-vient entre le matériau et la forme : la matière se veut brute, elle donne de la densité, la forme se veut raffinée, elle donne de l’intensité.

Si Michel-Ange est un immense sculpteur, c’est parce qu’il a admirablement bien saisi ce rapport. Ses statues sont massives, elles s’appuient sur un caractère brut de la matière qui s’impose à celui qui les regarde. En même temps, il y a un travail raffiné pour établir des éléments donnant à la forme une complexité telle que la dimension brute, monumentale, devient secondaire et ne consiste plus qu’en un apport quantitatif à la dimension qualitative de la statue.

Cela se lit parfaitement dans le Moïse de Michel-Ange, réalisé dans la période 1513-1516 ; c’est une oeuvre en marbre, d’une hauteur de 235 cm.

Moïse appartient à une série d’œuvres sculptées du mausolée du pape Jules II, un projet maintes fois remanié pendant plusieurs décennies, que Michel-Ange ne fut jamais en mesure de terminer.

Moïse est une oeuvre magistrale, portant la sculpture à un niveau encore plus élevé, en apportant de la monumentalité au contrapposto, c’est-à-dire au hanchement, à la posture avec une partie du corps fléchi, le poids du corps étant porté par une jambe seulement.

L’approche de Michel-Ange est productive à tous les niveaux, avec des oppositions dialectiques puissantes, qui elles-mêmes se relient même dialectiquement les unes aux autres.

Une première série dialectique est aisée à remarquer. Les deux bras sont en opposition : dans un cas l’avant-bras va vers le haut, dans l’autre il va vers le bas. C’est une opposition, avec un bras venant se poser sur le corps, comme détendu, avec la main sans fonction particulière, et un autre venant tenir les tables de la loi par l’intermédiaire d’une main ayant une fonction donc bien déterminée.

Cette série répond dialectiquement à celle des deux jambes. La jambe droite permet une assise solide sur le sol, avec le pied posé, alors que la jambe gauche est en action, maintenant la position tournée du corps, avec par conséquent un pied à moitié posé.

Les deux mains s’opposent, les deux pieds s’opposent, les mains et les pieds s’opposent, avec les bras et les jambes évidemment en rapport avec ces oppositions.

Michel-Ange a, naturellement, rendu bien plus complexe cette opposition, en ajoutant un puissant contraste. Le tissu sur la jambe droite est plié et replié, il est comme en mouvement, s’opposant évidemment à la raideur de la jambe sur laquelle il est posé.

Inversement, la jambe gauche en action, en tension, a sur elle un tissu marqué par une certaine raideur. Et qu’est-ce qui vient s’opposer à cette raideur ? Les muscles de la jambe qui sont comme dessinés, dans leur tension, par la raideur du tissu, dans une sorte de conflit renforçant l’idée que Moïse est en appui.

On comprend maintenant pourquoi les tables de la loi sont au-dessus du tissu plié et replié. Sa forme géométrique s’oppose à ce tissu. Elles viennent comme casser, comme stopper le mouvement, d’ailleurs lui-même contradictoire : c’est l’avantage du tissu comme froissé, du drapé.

C’est alors que Michel-Ange a l’idée d’ajouter des éléments faisant de ce Moïse un chef d’œuvre. La difficulté, on la devine, c’est qu’une statue implique une terrible rigidité. Sur le plan plastique, tout est figé. Même si l’on ajoute quelques éléments semblant en mouvement, la statue est comme posée pour l’éternité.

C’est le sens des muscles des bras parfaitement ciselés par le sculpteur. Ceux-ci sont, fort logiquement, reliés aux mains et ces mains sont en opposition dialectique. Elles relèvent d’un mouvement vers l’intérieur, se rejoignant, mais l’une étant au-dessus de l’autre.

Il faut évidemment que le buste suive, et là Michel-Ange va profiter du drapé pour asseoir l’opposition, tout en ajoutant une bande sur le haut du bras gauche afin de neutraliser celle-ci et de maintenir la cohérence de la pose. Cela ne suffirait pas et Michel-Ange profite du haut de l’habit de Moïse pour ancrer la scène, notamment au-dessus des tables de la loi, qui elles-mêmes exercent un poids absolument nécessaire à l’équilibre de l’ensemble.

Si on regarde bien, l’habit au-dessus des tables de la loi glisse vers le bas en étant comme aplati, alors qu’il est comme tranché de l’autre côté, afin d’affaiblir la surface de ce côté-ci.

Ce jeu d’opposition apparaît clairement si on regarde la statue depuis le côté inverse par rapport à là où elle penche. On voit très bien qu’il y a une pose figée, mais qu’il y a toute une série d’oppositions à l’oeuvre, une série d’oppositions entre les éléments.

Les personnages à côté de Moïse sont Léa et Rachel, symbolisant, dans la tradition de Dante, respectivement la Vita activa et la Vita contemplativa

Restait pour Michel-Ange à trouver un moyen pour que toutes ces oppositions n’apparaissent pas comme formelles. Michel-Ange a pour cela utilisé la barbe. Elle est en contradiction avec la position de la tête et pour que cela puisse se produire, le sculpteur a cassé son mouvement en quatre, avec deux directions opposées, mais évidemment un aspect principal : le fait que la barbe aille vers le bas.

Comme il fallait maintenir l’ensemble, la main gauche a été utilisée pour comme saisir ou retenir la barbe. Reste alors un problème : comment maintenir la posture? Il faut en effet qu’elle reste naturelle. Il risquait d’y avoir un décalage entre le buste et la tête, l’un ou l’autre apparaissant possiblement comme disproportionné de par l’intensité de la barbe.

Michel-Ange a résolu le problème avec deux sortes de triche, pour ainsi dire, mais évidemment avec une subtilité formidable.

La première, c’est que si on y prend garde, Moïse est en fait très en arrière dans sa posture. Cela a donné à certains commentateurs l’impression d’ailleurs qu’il était en train de se lever ; il fut pensé à la scène du veau d’or et Moïse courroucé se lance contre eux. En réalité, Michel-Ange devait massifier l’assise pour donner de la contenance à la pose.

L’autre triche consista… à faire prolonger la barbe, à la faire se prolonger dans les cheveux. Comme c’est une sculpture, c’est largement faisable : il n’y a pas de changement de couleur, de texture. Il suffisait de continuer l’ondulation et il y avait une continuité d’ensemble.

Pour que la tête ne disparaisse toutefois pas dans le processus, Michel-Ange a rééquilibré dans l’autre sens avec deux cornes. Celles-ci relèvent d’une tradition erronée dans le catholicisme romain, l’hébreu parlant de rayons lumineux.

Il faut ensuite constater la nature du regard, qui porte sur ce qui se passe à la gauche de Moïse. Les yeux prolongent la direction des cornes.

C’est que Moïse est à l’écart, il protège les tables de la loi ; il est celui qui est tourné vers ce qui n’est pas les tables de la loi, mais qui penche vers elle. Il est le messager, le prophète. Il est le fort parmi les faibles, le prophète parmi les hommes, et le faible parmi le fort, Dieu. La contradiction de sa position historique se reflète dans cette oeuvre.

Giorgio Vasari, illustre peintre et historien de l’art du XVIe siècle, dit avec justesse que c’est une représentation d’un ami de Dieu :

“Michel-Ange a terminé le Moïse en marbre, une statue d’une taille de cinq braccia, inégalée par aucune œuvre moderne ou ancienne.

Assis dans une attitude sérieuse, il repose avec un bras sur les tables, et avec l’autre tient sa longue barbe brillante, les poils, si difficiles à restituer en sculpture, étant si doux et duveteux qu’il semble que le ciseau de fer ait dû devenir un pinceau.

Le beau visage, comme celui d’un saint et puissant prince, semble on le considère avoir besoin du voile pour le recouvrir, tant il paraît splendide et brillant, et si bien l’artiste a présenté dans le marbre la divinité dont Dieu avait doté cette sainte figure.

Les draperies tombent en plis gracieux, les muscles de les bras et les os des mains sont d’une telle beauté et perfection, tout comme les jambes et les genoux, les pieds étaient ornés d’excellents souliers, que Moïse peut maintenant être appelé plus que jamais l’ami de Dieu, puisque Dieu a permis à son corps d’être prêt pour la résurrection avant les autres par la main de Michel-Ange.

Les Juifs vont toujours tous les samedis en troupes pour le visiter et l’adorer comme une chose divine et non humaine.”

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