Le Parti Socialiste SFIO et la question des campagnes

Le Parti Socialiste SFIO était largement influencé par l’esprit de regroupement ouvrier des villes, avec les influences de l’esprit de l’ateliers, de la boutique, dans la tradition parisienne. Pour cette raison, il était proche des coopératives qui se formaient. En septembre 1910, une campagne commune avec les coopératives socialistes fut même menée dans la région parisienne avec comme mot d’ordre « Contre la vie chère ! Sus aux affameurs », avec l’utilisation de 15 000 affiches et 100 000 tracts, pour une série de meetings.

Les coopératives furent inévitablement à l’origine d’un vaste débat, qui occupa les esprits lors du 7e congrès, en 1910. La motion qui l’emporta de peu – avec 202 voix contre 142 – attribuait aux coopérations une « valeur propre dans l’effort général d’éducation et d’organisation des prolétaires », demandant donc un appui aux socialistes, tout en avertissant des limites de cette forme, conjointement à la nécessité de s’organiser en priorité dans le syndicat et dans le Parti.

La seconde motion rejetait la nature de classe des coopératives, mais appelaient à y faire un travail politique pouvant être efficace, prévenant toutefois que de par leur démarche, les coopératives se heurteraient à un mur dans leur existence même dans une société capitaliste.

Cet état d’esprit reflète bien la recherche systématique de voies pour s’exprimer à travers les interstices de la société capitaliste, dans l’oubli complet de la paysannerie regroupant pourtant plus de la moitié du pays. Il y eut pourtant beaucoup d’exigences pour un positionnement clair, qui mit du temps à se mettre en place.

La question agraire fut ainsi très longuement étudiée au 6e congrès en 1909, tenu à Saint-Étienne les 11, 12, 13 et 14 avril 1909 ; à ce moment, il y a pratiquement trois millions d’ouvriers agricoles qui échappent au Parti Socialiste SFIO, tout en formant un appel d’air évident. Les possibilités d’organiser également les paysans les plus pauvres étaient soulignées. Le Parti disposait d’ailleurs en général d’un aperçu très net, avec des informations très concrètes et des cadres ayant une lecture tout à fait précise des situations locales.

Cependant, au-delà de très intéressantes analyses concrètes témoignant d’un véritable travail de fond dans les villages et les campagnes, il se posait la question des mots d’ordre, avec la problématique de la petite propriété à l’arrière-plan. Comment combiner le socialisme avec des paysans qui, lorsqu’ils étaient des petits propriétaires, entendaient bien le rester ?

Au 6e congrès, Hubert Lagardelle, très marqué par le syndicalisme révolutionnaire dont il participa à la conceptualisation par ailleurs, et qui ira jusqu’au soutien au fascisme, constate de la manière suivante cet attachement à la propriété où viennent se buter les socialistes :

« Mais là où le problème est dramatique, c’est à l’égard de la seule classe vis-à-vis de laquelle nous sommes dans un état d’inquiétude, c’est la propriété paysanne, le faire-valoir direct ou qui utilise quelques bras pour le complément de l’exploitation elle-même.

Voilà la difficulté : le propriétaire paysan, lui qui possède et qui a le sentiment de la possession ; et celui-là, si nous l’observons psychologiquement, nous voyons la différence fondamentale, nous n’avons pas à le nier, qu’il y a entre lui et l’ouvrier de la grande industrie.

Il n’est pas hors de la propriété, il est dans la propriété, il tient à la terre, comme la plante, par la racine, il est pleinement imbibé du désir de posséder, d’améliorer sa situation économique, de s’émanciper dans la mesure du possible dans les cadres mêmes de la société actuelle ; il n’est pas rejeté par les conditions de sa vie en dehors des limites mêmes du capitalisme, il s’y est incorporé, et tous ceux qui ont étudié la psychologie paysanne depuis Balzac ont pu démontrer quel âpre sentiment de propriétaire est au fond de l’âme rurale, quel désir farouche il a de posséder et de défendre son sol.

Et c’est pour cela que Marx a parlé – et on le lui a reproché si souvent – des sentiments mauvais du paysan et de l’imbécillité paysanne. C’est qu’il voyait ces hommes ainsi enterrés dans une forme antérieure et rétrograde de propriété, ne participant en rien au mouvement de la culture moderne, précisément parce qu’ils sont ainsi dans un individualisme absolu, dans des forme déjà dépassées de l’évolution économique (…).

Ces paysans sont là, ils sont près de nous vivant et agissant, et comme en France il y en a dix-huit millions, nous sommes bien obligés de dire quelle va être notre attitude en face d’eux, qui appartiennent à un milieu si différent du milieu ouvrier, qui ont une psychologie si passionnément antisocialiste.

Comment les prendre, puisqu’il faut les prendre ? Nous ne pouvons évidemment être des sauveurs, ni des naufrageurs (…). On ne peut pas se poser comme des sauveurs d’une petite propriété qui peut-être même menace, qui en tout cas développe des sentiments qui ne sont pas socialistes, et d’autre part, on ne peut pas être des naufrageurs et aller de village en village prononcer la même oraison funèbre de la petite propriété. »

Il est significatif que Hubert Lagardelle, ayant constaté cela, ne trouve pas de solution, par manque de dialectique et de compréhension des différenciations au sein des paysans, qui ne sont pas une classe sociale. Lui envisage au mieux une sorte de compromis, avec un soutien aux paysans propriétaires par un assainissement de l’État sur le plan financier.

Cette tendance finira de s’exprimer dans la logique corporatiste et planiste du fascisme dont il deviendra un partisan, Benito Mussolini le considérant par ailleurs comme quelqu’un en ayant pavé la voie.

Au même congrès, Gustave Hervé, qui passa également dans le camp du fascisme, avertit le Parti en ce qui concerne le rapport aux paysans :

« Je constate que l’abus que vous avez fait de la méthode parlementaire les uns et les autres vous a fait perdre la direction morale de la classe ouvrière dans les villes, et que l’abus qu’en ont fait d’autres compromet votre avenir parlementaire dans les campagnes, et je dis que lorsque vous promettez à de paysans la réforme totale par le Parlement, lorsque vous venez à la tribune de ce Congrès leur parler comme Maxence Roldes hier, de réglementer la production agricole, en disant qu’on pourrait truster tout cela comme si le trust était possible avec des millions de petits propriétaires…

Oui, le trust est possible quand l’évolution économique a groupé toute une industrie entre les mains d’une vingtaine, d’une trentaine de Sociétés ; mais faire le trust avec ds millions de paysans, si vous croyez établir cela par le régime parlementaire, si vous faites des promesses pareilles aux paysans, avec votre Sénat ou même sans votre Sénat conservateur, si vous croyez que vous réaliserez ces réformes par voie parlementaire, vous vous apprêtez à vous perdre aux yeux de la classe paysanne des petits propriétaires, beaucoup plus vite encore que se sont perdus les radicaux, aux yeux des ouvriers des villes, pour n’avoir pas fait assez vite ou pour n’avoir pu réaliser leurs réformes. »

Malheureusement, la question de la dialectique classe ouvrière – paysannerie ne fut pas posée de manière adéquate, et vue par des gens qui ne surent pas comment y arriver. Cela devait être très lourd de conséquences, puisque le Parti ne parvenait de ce fait pas à se relier à la moitié du pays, d’un poids capital sur le plan idéologique et culturel.

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