Le Livre des morts tibétain, qui date du 8e siècle,a comme titre réel La libération par l’écoute dans les états intermédiaires. Le titre en tibétain est Bardo Thödol : thö = entendre, dol = libérer, bardo = l’intervalle, la période intermédiaire.
Dans le bouddhisme tibétain, on est toujours dans une période intermédiaire : entre la naissance et la mort, entre la mort et l’émergence de la lumière réelle du monde non masqué, entre la fin de cette lumière (qu’on ne parvient pas à atteindre) et les visions (dues à une vie incorrecte), entre la fin des visions et la renaissance.
Les rêves et les méditations sont aussi des périodes « intervalles ». On l’aura compris, le Livre des morts tibétain s’intéresse plus particulièrement à l’état intermédiaire entre la mort et la renaissance (ou bien la libération du cycle des renaissances si on parvient à atteindre « l’éveil »).

On notera que Bardo Thödol se prononce « bar do thos grol », ou bien si on préfère à peu près p-h-àr-t-h-ò t-h-ö ḍöl.
Le « b » se prononce tendanciellement « ph » au sens où le b et le h se prononcent séparément. le « t » et le « h » se prononcent séparément également. Le « s » à la fin de « thos » sert à monter la voyelle précédente et ne se prononce lui-même pas.
Le « g » devant un « r » se prononce « d ». Le « r » après le « g » (prononcé « d ») se prononce très légèrement, et comme le son « d » a une dimension rétroflexe dans sa prononciation, on ne l’entend pratiquement plus.
Qu’est-ce que le Bardo Thödol ? C’est un ouvrage qu’on lit au mort ; idéalement, c’est le guide spirituel du défunt qui effectue la lecture Le but est de « guider » le mort – qui n’est en fait pas mort – alors qu’il se situe dans un état intermédiaire entre la mort et la vie, et la vie et la mort.
Il y a plusieurs étapes et à chaque fois il faut aider le défunt qui se retrouve dans cette situation en lui donnant des consignes. C’est le sens du nom de l’œuvre : Bardo Thödol, La libération par l’écoute dans les états intermédiaires.

La première étape dure quatre jours, c’est le bardo du moment de la mort, le Chikhai Bardo, avec l’installation d’un « néant ». C’est, aux yeux du bouddhisme, la seule réalité et ceux qui l’ont compris en profitent pour le rejoindre. Naturellement, seule une infime minorité y parvient.
Ce qui veut dire qu’à la mort de quelqu’un, le principe de conscience perd sa liaison au corps, est en mesure de remarquer cela et de choisir de ne pas se réincarner.
Dit autrement : l’être humain connaît un « reset » avec son décès, il y a un processus de redémarrage, aboutissant à une nouvelle réincarnation, en raison du trop grand attachement au monde matériel, ou bien à un refus de celle-ci à l’exemple du Bouddha.
S’il rate la première étape, s’il ne comprend pas la grande lumière des premiers jours, le défunt passe dans un deuxième entre-deux : c’est là le bardo des expériences intermédiaires (Chönyi Bardo).
Voici ce qu’on lit dans le Bardo Thödol, tout à fait représentatif de l’atmosphère de l’œuvre.
« Le premier de ces sept jours est fixé par le texte au moment où normalement il réalise le fait qu’il est mort et sur le chemin de la renaissance, ce jour tombe à peu près trois jours et demi ou quatre jours après sa mort.
Premier jour
Ô fils noble, tu es resté évanoui pendant les quatre derniers jours. Dès que tu sortiras de ce néant, tu te demanderas : « Qu’est-il arrivé ? »
Agis de telle sorte que tu puisses reconnaître le Bardo.
A ce moment le saṃsāra [« ensemble de ce qui circule », le monde où on se réincarne en permanence, et dont il faut sortir en suivant l’enseignement du Bouddha] sera en révolution, et les phénomènes apparents que tu verras seront des radiations et des déités.
Les cieux te paraîtront d’un bleu foncé.
Alors du Royaume Central appelé « la force projective de la semence », le Bhagavan Vairochana [dieu Grand Soleil, le Bouddha de la vérité absolue, le troisième de la trinité après le corps du Bouddha et l’esprit du Bouddha] de couleur blanche, assis sur le trône du Lion, portant dans sa main la roue à huit rayons [la fameuse roue symbole du bouddhisme] et enlacé par la Mère de l’Espace du Ciel, se manifestera à toi.
Il est l’agrégation de la matière constituée en état primordial qui est la lumière bleue.
La sagesse du Dharma-Dhatu [= la réalité ultime, celle justement aperçue par le Bouddha] de couleur bleue brillante, transparente, splendide, éblouissante, jaillira vers toi du cœur de Vairochana, le Père-Mère te frappera d’une lueur si brillante que tu seras à peine capable d’en soutenir la vue. »
Le défunt est donc sous le choc ; il est mort depuis plusieurs jours et il vient d’en prendre conscience. Il a raté la lumière absolue au moment de sa mort, et il se retrouve avec toute sa vie passée qui se précipite sur lui.
Interviennent alors des divinités « paisibles » et « courroucées », pendant quatorze jours. Ce sont des projections personnelles de sa vie d’avant.

Les sept premiers jours émergent dans le défunt des ondes positives portées par des « divinités paisibles ». Il s’agit en fait de l’impact des mouvements, des élans du cœur que le défunt a vécu.
Le défunt étant en transe (malgré qu’il soit mort), il perçoit comme des « divinités » ces retours, ces flashbacks de ces élans de compassion. Ces divinités sont ici bienveillantes.
Puis, pendant sept autres jours, c’est la même chose, mais pour tout ce qui a relevé du calcul, du raisonnement, de l’intentionnalité. Cela s’exprime par l’irruption des « divinités colériques », mais encore une fois le bouddhisme ne dit pas que ce sont de réelles divinités.
Ce sont des ondes négatives qui prennent des formes particulières, ici maléfiques, mauvaises.
Personne ne les « visualise » donc de la même manière et il n’y a pas de description détaillée comme en Égypte, si ce n’est comme allégorie.
On a atteint ici quinze jours et il faut savoir accepter, dépasser ses peurs et ses attaches, pour « fusionner » avec le dieu-univers ; cela donne une seconde chance (après la lumière initiale au moment de la mort) de sortir du cycle des réincarnations, avec une « lumière » montrant la sortie qui est moins forte qu’au moment du décès, mais tout de même présente.
Si on échoue, la réincarnation se produit au bout de plusieurs semaines, après un dernier état intermédiaire (plus ou moins douloureux) où la vie passée décide du sort futur – c’est le principe du karma.
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égyptien et tibétain et « l’entre-deux »