Le rôle du Vatican

Ce qui fausse grandement le rapport à Raphaël, c’est que, comme Michel-Ange, il a été récupéré par le Vatican.

Michel-Ange fut un immense sculpteur, mais on l’a employé pour la chapelle Sixtine, avec une contribution très grandement critiquable.

Raphaël, lui, a travaillé pour des « chambres », en fait une enfilade de salles de réception dans la partie publique des appartements papaux.

On a la « chambre de la signature », avec comme fresques L’École d’Athènes, La Dispute du Saint-Sacrement, Parnasse, Les Vertus cardinales et théologales.

On a la chambre d’Héliodore, avec Héliodore chassé du temple, La Messe de Bolsena, La Délivrance de Saint Pierre, La Rencontre entre Léon le Grand et Attila.

On a la chambre de l’Incendie du Borgo, avec L’Incendie de Borgo, La Bataille d’Ostie, Le Couronnement de Charlemagne, Le Serment de Léon III.

On a, enfin, la Chambre de Constantin, avec La Vision de la Croix, La Bataille du pont Milvius, Le Baptême de Constantin, La Donation de Rome.

On est là dans une perspective décorative et on perd ce qui faisait la force de la peinture.

Il s’agit, en effet, pour l’Église catholique romaine, de mettre plusieurs choses en avant : la philosophie, la théologie, le droit et la poésie pour la première chambre, la protection divine dans l’histoire de l’Église pour la seconde, l’empereur Constantin pour la troisième, les interventions divines dans la quatrième.

On a, dans le même esprit décoratif, une loggia, c’est-à-dire une galerie formant un espace ouvert sur l’extérieur par des colonnes ou des arcades, et reliant différents appartements.

Tout cela est bien joli, mais relativement froid et, surtout, empreint d’une dimension statique très marquée.

La Dispute du Saint-Sacrement, qui fait 5 mètres sur 7,7 mètres, reflète bien le côté orchestré, savamment posé, maîtrisé jusqu’à l’indifférence.

C’est vraiment comme chez Michel-Ange : on dévie la qualité première pour faire du monumental qui atteint une certaine qualité en raison de ses auteurs.

Le prix à payer est, par contre, qu’il n’y a plus de puissance ; on est dans la décoration pure, dont la nature est de s’insérer dans la démarche du Vatican et de son auto-promotion.

L’École d’Athènes est une œuvre tout à fait sèche elle aussi, ce qui est obligatoire par la démarche, mais a l’intérêt de présenter des philosophes.

C’est une démonstration d’érudition, avec notamment Parménide, Héraclite, Épicure, Pythagore, Socrate, Plotin, Ptolémée, Averroès, etc.

On a donc d’éminents matérialistes, en plus d’idéalistes, et cela montre la prétention de l’Église catholique à être en mesure d’assimiler toute la pensée philosophique, pour être au-dessus d’elle.

Représenter, en effet, Épicure ou Avicenne est totalement absurde du point de vue religieux.

De manière encore plus flagrante, on a au centre de la fresque Platon et Aristote.

Le premier indique le ciel avec son index, car ce qui compte c’est l’au-delà : c’est un idéaliste.

Le second indique le sol de sa main, pour lui seule la Nature existe : c’est un matérialiste.

Il est très étrange de voir le conflit posé de manière aussi ouverte. Néanmoins, c’est parce que l’Église catholique pense avoir triomphé.

Elle pense avoir écrasé la rébellion matérialiste produite par l’arrivée des textes philosophiques d’Aristote et de leur interprétation par Averroès.

Dès la fin du 13e siècle, l’Église catholique a condamné et pourchassé l’averroïsme.

Elle accepte désormais l’humanisme, mais de manière très contrôlée et uniquement comme expression des aristocrates, ou des intellectuels cosmopolites.

Quant au protestantisme, elle n’a pas encore compris la menace, dont la première expression en Bohême, avec le hussitisme, a été battue au début du 15e siècle.

Le Vatican est, de toute manière, un lieu aux mœurs fondamentalement décadentes, en plus de l’exigence de raffinement.

Il est permis de jouer sur différents tableaux, de mêler l’Antiquité gréco-romaine à la religion, car il s’agit avant tout de faire œuvre de puissance et de monumentalité.

Le Parnasse, fresque réalisée de 1509 à 1511, est exemplaire de cette approche qui n’a aucun sens du point de vue religieux.

On a des muses, neuf poètes antiques et neuf poètes de l’époque (Dante, Homère, Virgile, Horace, Pétrarque…), dans un éloge de la poésie qui n’a strictement aucun rapport avec le catéchisme de l’Église catholique.

C’est là ce qu’on appelle la Renaissance italienne, avec cette contradiction du rapport du Vatican à l’aristocratie, à travers l’émergence des commerçants, des marchands et des artisans.

Et ce qu’il faut bien voir ici, c’est que Raphaël a été happé par l’idéologie de la Renaissance italienne.

Si pour les peintres, il est une figure essentielle historiquement, sur le plan de la culture mondiale, il a été intégré au dispositif du Vatican en particulier.

Il suffit de voir Le couronnement de Charlemagne pour constater comment, de manière évidente, l’exigence opérative attendue par le Vatican assèche toute la dignité du réel chez Raphaël.

La fresque est ce qu’elle est, mais elle possède surtout les défauts inhérents à l’approche de Raphaël, avec l’absence de vie, l’approche figée, et même un clair formalisme dans le sens profond de la composition.

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Raphaël, l’exemplarité dans la clarté