Dialectiquement, on comprend immédiatement que les textes égyptien et tibétain destinés aux défunts… sont en réalité destinés aux vivants. Ils parlent de l’entre-deux entre la vie et la mort afin de parler réellement de la vie, ce qui n’est possible qu’en parlant en même temps de la mort.
Ce n’est pas qu’il n’y a pas de vie sans mort, et inversement. L’humanité n’a pas ici encore la possibilité de saisir le matérialisme dialectique et de voir la dialectique des contraires.
C’est bien plutôt qu’il n’y a pas de mort sans vie. La mort n’est pas du tout la fin et son existence n’est pas fantasmée à partir de la vie, avec une humanité s’interrogeant simplement sur ce qu’elle va devenir.
En pratique, c’est bien le cas, mais l’humanité envisage à l’époque les choses de manière inversée.
L’humanité se dit que l’univers est infini, éternel, impersonnel, que c’est là la vraie vie. La « vie » sur Terre est donc une anomalie, quelque chose de tout à fait temporaire.

La vie se termine donc, et heureusement, afin de permettre de revenir au dieu-univers (ce qui est pour nous la nostalgie de l’être humain encore animal dans la Nature et en même temps l’anticipation de l’être humain comme animal social socialisé dans le Communisme).
Le Livre des morts des Anciens Égyptiens et le Livre des morts tibétain, c’est-à-dire leLivre pour sortir au jour de l’Égypte antique et La libération par l’écoute dans les états intermédiaires du Tibet, présentent donc le cheminement ramenant au dieu-univers.
Malheureusement et en même temps inévitablement, on ne doit pas s’imaginer que de tels documents forment des résumés clairs, lisibles et synthétiques de l’entre-deux faisant passer de la vie à la vie éternelle, avec la mort comme sas.
C’est que, en réalité, ces œuvres reflètent le grand traumatisme vécu par l’humanité avec son esprit naissant, interprété comme une existence fragile et frappé par les forces extérieures, bénéfiques ou maléfiques.
On est appelé par ces forces. Ces œuvres sont des fétiches : elles naissent malgré l’humanité, voire contre elle. Elles visent à comprendre comment ces forces aspirent chaque être humain, pour l’amener dans le paradis ou l’enfer.
Elles visent à combler l’entre-deux, à essayer de l’appréhender : puisqu’on cesse de vivre, c’est bien qu’on va vers le bien ou le mal, le paradis ou l’enfer. Comment est-ce que cela se passe ?
Ce sont ainsi des œuvres hallucinées, chaotiques, remplies de dieux et de démons, de conseils mystiques et d’incantations magiques.
On peut néanmoins formuler une sorte de découpage général des deux livres. On est dans les grandes lignes générales, car les œuvres fourmillent de remarques, d’allers-retours, de considérations diverses, etc.
Livre pour sortir au jour égyptien | La libération par l’écoute dans les états intermédiaires tibétain | |
La première étape | La personne est déjà morte. Son corps est momifié. | On est au moment de la mort. |
La deuxième étape | Reformulation mystique de la personne morte afin qu’elle puisse être présente lors de son jugement. | Adresse au mort afin qu’il saisisse sa situation et qu’il fasse les choix à faire en toute intelligence |
La troisième étape | C’est la sortie au jour. | La lumière intervient. |
La quatrième étape | L’âme rejoint le dieu-soleil Râ, ou bien est anéantie. | Dans le cas où la lumière n’est pas suivie, l’obscurité émerge. |
Là est la caractéristique éminente des deux ouvrages : ces deux livres des morts ne parlent pas de la mort, mais de l’entre-deux entre la vie et la mort.
C’est une tentative incroyable, anti-dialectique, de combiner deux en un, de séparer et la vie et à la mort en les combinant.
C’est un fétiche d’une vie vécue comme consistant en des interventions divines ou maléfiques – et ce sont seulement ces forces qui comptent : c’est la vie après la mort qui compte réellement, et elle seulement.
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égyptien et tibétain et « l’entre-deux »