De manière intéressante, si Julian Jaynes ne part pas de la réalité matérielle et historique pour établir sa thèse, mais seulement d’une conception psychologique du rapport des deux hémisphères du cerveau, toute la justification de son approche fait appel à l’Histoire.
Il commence sa réflexion comme psychologue, mais se précipite toujours dans l’anthropologie et l’Histoire.
Il bricole, c’est vrai ; ses thèses sont osées et tendent à être unilatérales.
Cependant, il présente toujours ce qu’il dit comme une hypothèse.
Son but est de faire passer son intuition avant tout.
Il se comporte résolument comme un matérialiste à l’américaine, pour qui faire avancer une lecture du monde en suivant des critères d’évolution, et donc en étant foncièrement hostile à des raisonnements dogmatiques, c’est-à-dire religieux (et il s’imagine malheureusement qu’il en est de même pour le matérialisme dialectique).
Avant de regarder cela, car il le fait de manière très inégale et de manière intuitive seulement, donnons un exemple très concret de comment il voit les choses.
Il serait fondamentalement d’accord avec cela, du moins dans les grandes lignes de l’exposition.
Nous sommes sur le continent américain, au niveau de l’actuel Mexique, avant l’arrivée des conquistadors.
L’ensemble des civilisations relève d’une même culture appelée « méso-américaine ».
Dans ce contexte historique, le maïs joue un rôle de premier plan dans l’alimentation. Il y a ainsi toujours un « dieu du maïs ».
C’est Centeotl chez les Aztèques, Pitao Cozobi chez les Zapotèques, Dhipaak chez les Huastèques, etc.

Ce dieu du maïs « parle » vraiment. Il n’est toutefois pas une entité qui apparaît et qui prend la parole.
Il consiste en des mots, des impulsions qui « trottent » dans la tête des Mésoaméricains.
Il faut aller s’occuper du maïs. C’est nécessaire pour être en mesure de manger. Voilà ce qui se dit dans la tête des Mésoaméricains.
C’est l’hémisphère gauche qui produit ces paroles, qui consistent en fait en ces réflexions formant des séquences répétées.
C’est l’hémisphère droit qui les fournit par contre à l’esprit.
Et ces paroles étaient considérées comme des commandes comportementales par les Mésoaméricains.
Pourquoi ? Parce que les deux hémisphères n’étaient pas encore véritablement reliés.
L’hémisphère gauche est le seul capable du langage articulé et de la gestion en séquences des éléments.
On avait ainsi des phrases formées dans l’hémisphère gauche, puis un producteur de constats synthétiques par l’intermédiaire de l’hémisphère droit, et enfin la réception en séquences de l’hémisphère gauche.
L’hémisphère gauche ne sachant pas d’où vient la « voix », il l’attribue à des forces extérieures. C’est le dieu qui parle.
C’est le dieu du maïs qui dit : il faut que tu t’occupes du maïs.

Julian Jaynes ne raisonne pas en termes d’existence sociale, donc il n’a pas eu cette approche, et pourtant sa démarche y conduit.
Et, si elle est juste, elle expliquerait pourquoi il y avait auparavant des dieux à l’infini, des dieux pour toute chose.
Avoir des considérations sur les fleurs était perçu comme une pensée étrangère, donc venant du dieu des fleurs.
Et pareil pour la guerre, la forge, la cuisine, la chasse, le sommeil, etc.
Un être humain se disant qu’il a sommeil, cela aurait été un être humain qui ne se disait pas : « j’ai sommeil », mais qui aurait reçu l’information : « tu as sommeil ».
Intuitivement, l’idée de Julian Jaynes est géniale : elle expliquerait pourquoi à l’époque il y avait forcément un dieu pour chaque aspect de la vie pratique.
C’était l’expression des mêmes constats qui se répétaient, dans des situations historiques qui, concrètement, ne changeaient qu’imperceptiblement, et ce sur une très longue période.
Les exigences du dieu du maïs existaient ainsi vraiment, à la fois dans les mots dans la tête, et dans la réalité, puisque ces mots étaient l’écho des exigences matérielles maintes fois répétées.
Et cela se généralisait pour tous les aspects de la vie.
Même si cette conception est erronée, elle représente une avancée formidable pour comprendre comment l’être humain, en tant qu’animal, a avancé dans ses activités, avec une conscience s’élargissant mais manquant encore de recul sur elle-même.
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La dialectique du cerveau: le bicaméralisme de Julian Jaynes