Les contradictions ville-campagne (1977)

[Tiré du Manifeste pour le socialisme, 1977.].

Parmi les grandes tâches que les masses auront à résoudre pour l’édification de la société socialiste, celle de la résolution des contradictions entre la ville et la campagne, entre l’industrie et l’agriculture, entre la classe ouvrière et la paysannerie est une des plus urgentes.

Sur le plan politique, il s’agit de consolider l’alliance qu’ouvriers et paysans pauvres commencent à construire dans le combat pour la révolution socialiste. Dans la phase d’édification du socialisme, il faut donner à cette alliance une base objective qui, au lieu de creuser l’écart entre les deux forces révolutionnaires, rapproche au contraire leurs pratiques, leurs points de vue, sous l’impulsion de la classe ouvrière.

Sur le plan économique, la résolution progressive de cette contradiction a deux faces indissociables: supprimer le gonflement parasitaire des villes, et développer le reste du territoire.

D’autre part, les transformations qu’il sera nécessaire de réaliser concernent à la fois l’industrie, l’agriculture et le secteur “tertiaire” si développé aujourd’hui dans les villes et notamment à Paris. La différence entre la ville et la campagne est le point où viennent se cristalliser un grand nombre de problèmes que la société socialiste doit résoudre.

La notion de tertiaire est très floue: elle désigne toutes les activités qui ne sont ni l’industrie, ni l’agriculture. Avec 11 millions de personnes, soit plus de la majorité de tous les “actifs” (salariés ou non), cette catégorie regroupe aussi bien le commerce, l’artisanat, l’administration, les services de santé et les PTT, les services financiers, …

La croissance très rapide de ces activités depuis la seconde guerre mondiale est la manifestation du pourrissement de l’impérialisme, car si un certain nombre de ces activités sont utiles pour satisfaire les besoins sociaux, beaucoup d’autres ne sont que le produit de la nature capitaliste de notre société, de son développement parasitaire.

La décentralisation de l’activité économique et du pouvoir politique, les transformations de certaines institutions comme les impôts ou la Sécurité Sociale, conduiront à une réduction importante du poids de l’administration qui emploie aujourd’hui près de 4 millions de personnes.

La transformation du système de santé qui débouchera notamment sur une médecine gratuite aura pour conséquence d’alléger considérablement la très lourde institution de la Sécurité Sociale qui emploie plus de 200 000 personnes -sans compter tous les emplois administratifs dans les hôpitaux occupés à remplir de multiples papiers.

De même la modification du système des impôts (par exemple le remplacement de l’impôt sur le revenu par un prélèvement sur la production de l’entreprise pour tous les travailleurs de l’industrie) peut permettre d’alléger considérablement l’administration des impôts qui emploie près de 100 000 personnes…

Enfin, dernier exemple, une multitude de tâches de gestion sont actuellement centralisées, bureaucratisées et seront demain assumées localement au sein même des organisations de base du pouvoir. De telles transformations briseront le rapport oppressif que l’administration fait peser sur les masses.

Plus d’un million de personnes travaillent dans les services financiers, juridiques, immobiliers qui sont les prolongements du capital industriel et autant dans les bureaux des entreprises. Si une part de ces activités correspond à des tâches utiles (comptabilité et paie des salariés, services d’achat et de vente…) la simplification administrative, la lutte contre la bureaucratie allègera sensiblement le travail requis par ces tâches.

D’autre part un certain nombre de ces services disparaîtront complètement. C’est le cas de la publicité, de services financiers uniquement liés à la propriété privée, des sociétés immobilières…

Enfin le système bancaire étant complètement réorganisé par la suppression du réseau de guichets publics au profit des services bancaires des P.T.T. et par la concentration sur la banque d’Etat de toutes les transactions financières liées à l’activité économique, la concurrence entre banques disparaîtra et avec elle le gaspillage qui en résulte.

Si le pouvoir socialiste est fondé à opérer rapidement la transformation des structures administratives, faute de quoi le pouvoir des masses risquerait d’être compromis par la pesanteur rétrograde de l’administration, il faut que les conséquences de ces transformations sur la situation des employés concernés soient clairement débattues dans leurs organisations.

En ce domaine comme dans tous les autres, les choses ne peuvent avancer à coups de décrets venant d’en haut, car ce qui est en jeu ici c’est la participation active, consciente de la masse des employés, aujourd’hui rouages anonymes de l’immense machine bureaucratique, à la reconstruction d’une administration servant les intérêts de l’édification du socialisme.

Si certains cadres devront sans doute être ménagés, dans la mesure où leur savoir technique est utile et tant que les travailleurs n’auront pas assimilé ce savoir, un très grand nombre d’entre eux seront fermement invités comme tous les parasites bourgeois à aller réanimer par leur travail les régions que le développement du capitalisme a vidées de leur substance.

Le poids de tous les services administratifs, publics ou privés, dans l’activité concentrée dans les grandes villes -et notamment Paris, se trouvera donc réduit d’une part en raison de l’allègement de tes services et d’autre part par la décentralisation de ces activités; cela apportera une contribution positive à la politique de désengorgement des villes et donc à la solution des écarts entre ville et campagne.

Le retour au pays, au village où des millions de citadins d’aujourd’hui sont nés et dont ils ont été chassés par le chômage, permettra progressivement de désengorger les grandes villes.

D’autre part, le rétablissement au sein même des grands centres des activités productives qui ont été étouffées par le développement des bureaux permettra de reconstituer une véritable vie sociale dans les quartiers qui sera encore favorisée par un effort pour réaliser, sur la base de la réanimation des quartiers, le rapprochement entre domicile et travail.

C’est non seulement l’élimination de tous les gaspillages de temps et de richesses que cette restructuration des villes permettra, mais aussi la possibilité de constituer de véritables collectivités qui pourront prendre en charge leurs affaires.

Si la résolution de la contradiction entre ville et campagne suppose de profondes modifications des villes, elle repose surtout sur la transformation des campagnes: transformation de l’agriculture et industrialisation de l’espace rural.

L’agriculture actuelle doit être révolutionnaire tant sur le plan de sa production que sur celui de son organisation sociale.

Les grands domaines des paysans capitalistes et des propriétaires fonciers seront immédiatement collectivisés devenant propriété d’Etat et exploités par les anciens ouvriers agricoles, par des paysans pauvres n’ayant pas assez de terre pour vivre.

Les anciens exploitants, s’ils acceptent le rôle dirigeant des ouvriers agricoles et des paysans pauvres, pourront être associés à l’exploitation de ces terres. La gestion de ces fermes d’État devra sur un grand nombre de questions être prise en charge par les organisations de base locales du pouvoir socialiste.

Le caractère avancé de cette forme d’organisation de l’agriculture constitue un stimulant à la socialisation d’ensemble de l’agriculture.

Car si la collectivisation du petit nombre de grandes exploitations accaparant une partie importante de la superficie agricole totale ne soulève pas de grandes difficultés, la transformation de l’agriculture doit résoudre surtout le problème des paysans pauvres qui n’emploient aucun salarié, qui ont tout juste aujourd’hui de quoi subsister et qui sont constamment acculés à la misère, à l’exode.

Un décret de collectivisation des exploitations de ces paysans serait doublement erroné. En premier lieu parce qu’ils restent attachés à leur petite propriété qui leur semble, à tort, une garantie d’indépendance. A tort parce qu’aujourd’hui le capital parvient à se soumettre le travail des paysans par les contrats, par les prix, par le crédit, sans toucher à la propriété formelle du petit paysan. Mais, c’est dans la pratique, par l’expérience qu’il faut convaincre ces paysans que la socialisation de l’agriculture constitue bien la véritable issue pour eux.

La collectivisation forcée, que la bourgeoisie s’emploie à présenter comme le projet des communistes pour détourner les paysans pauvres de l’alliance avec la classe ouvrière, serait aussi une erreur économique. En effet des rapports de production socialistes fondés sur la propriété sociale n’ont de sens que si les forces productives ont elles mêmes acquis un caractère social. Ce qui n’est pas le cas de la petite production parcellaire.

Pour ces deux raisons la socialisation de la petite production agricole doit se réaliser par étapes, par le développement de la coopération entre paysans: mise en commun de certains instruments de production, exploitation en commun des terres.

Dans les organisations de base du pouvoir le débat sur les transformations socialistes de la campagne sera impulsé par les ouvriers pour que les idées fausses léguées par la société capitaliste soient combattues en profondeur en s’appuyant sur les expériences les plus avancées de socialisation, sur les avantages qu’elles apportent aux paysans qui y participent.

Sur le plan de la production de grands efforts devront être faits pour que la production de la campagne et notamment celle de l’élevage fournisse des produits de qualité. Alors que dans la société capitaliste la bataille des rendements imposée par la concurrence débouche sur la baisse de qualité des produits, l’agriculture socialiste devra progressivement reconstruire toutes les chaînes alimentaires.

La recherche agronomique sera développée sur de nouvelles bases, prenant pour axe de produire dans les meilleures conditions des produits de qualité.

La baisse des rendements qui pourra en résulter sera largement compensée, au fur et à mesure du développement de la coopération socialiste, par une meilleure efficacité des équipements agricoles et de l’emploi des hommes.

Cette lutte pour produire des biens agricoles satisfaisant mieux les besoins alimentaires ne pourra être menée par les paysans qu’en rapport étroit avec les masses, notamment des ouvriers, par des enquêtes auprès des consommateurs.

C’est surtout dans le domaine de l’élevage, de la production viticole et fruitière, des produits maraîchers que les plus grands progrès sont à faire.

L’autre aspect de la transformation socialiste des campagnes est l’industrialisation de l’espace rural. Le dépeuplement des campagnes et l’hypertrophie des villes ne peuvent être combattus que par une profonde redistribution de l’industrie dans le territoire national.

La résolution de la question de l’énergie et des matières premières, qui est une des conditions de l’indépendance de la France socialiste, sera un facteur de la décentralisation industrielle. Car, autour des multiples centres de production de ces produits, des industries de transformation peuvent se développer ce qui permettra par ailleurs de substantielles économies de transport.

La décentralisation sera aussi guidée par la volonté de répondre pleinement au mot d’ordre des masses “vivre et travailler au pays” et par le souci de permettre à ceux qui ont dû émigrer dans les villes de retourner au pays. Cet objectif rencontre celui d’implanter chaque fois que c’est techniquement possible des unités de production industrielle de petite taille à proximité des lieux de consommation.

Un grand nombre de produits d’usage courant, notamment ceux nécessaires à l’agriculture peuvent ainsi être produits dans des usines installées au niveau de l’arrondissement ou du département.

Une telle répartition, outre les économies de transport, permet un allègement des tâches de commercialisation et une meilleure adaptation quantitative et qualitative aux besoins. Enfin elle renforce les liens entre ouvriers et paysans par le rapprochement des activités agricoles et industrielles, qui se traduit par la présence côte à côte des ouvriers et des paysans dans les organes du pouvoir local.

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