Les dieux et démons, reflet de la fragilité de l’esprit humain

La religion de l’Égypte antique et le bouddhisme tibétain du moyen-âge sont fondés sur la magie ; ils visent à permettre le grand passage dans l’au-delà, à partir de « l’entre-deux ».

La vie compte moins que la réussite, la mort arrivée, du grand saut vers la réalité suprême : celle du dieu-univers impersonnel, éternel, où tout est pacifié.

La clef de la compréhension des dieux et démons des Livres des morts égyptien et tibétain ne réside donc pas dans l’affirmation positive, mais dans la négativité.

Il n’y a pas un affrontement entre le bien et le mal, mais le bien comme appel vers l’au-delà et le mal comme épreuves pour avancer vers l’au-delà.

Livre des Morts du scribe Nebqed, qui agit sous le règne d’Aménophis III (1391-1353 avant notre ère)

Il ne s’agit pas de faire le bien et de ne pas faire le mal. Il s’agit de ne rien faire qui puisse contrarier l’ordre cosmique fondamental, la substance du dieu-univers.

Tout se révèle si on constate ce qui se passe lorsque le défunt arrive chez Osiris, le dieu de la mort.

Il va être jugé, et pour se protéger, il dit qu’il n’a pas fait quelque chose de mal. Il a bien agi, dans la mesure où il n’a pas fait quelque chose qui contrarie.

Voici la liste des déclarations d’innocence du défunt de l’Égypte antique, lorsqu’il se retrouve jugé.


Nom du jugeLieu d’origine
du juge
Déclaration d’innocence
1Celui qui marche à grandes enjambéesHéliopolisJe n’ai pas commis l’iniquité
2Celui qui étreint la flammeKher-âhaJe n’ai pas brigandé
3Celui qui est muni
d’un long nez
HermopolisJe n’ai pas été cupide
4Avaleur d’ombreCaverneJe n’ai pas dérobé
5Terrible de visageRo-setaouJe n’ai tué personne
6RoutyLe CielJe n’ai pas diminué le boisseau
7Celui dont les deux yeux sont de flammeLétopolisJe n’ai pas commis de forfaiture
8l’IncandescentKhetkhetJe n’ai pas volé les biens d’un dieu
9Briseur d’osHéracléopolisJe n’ai pas dit de mensonge
10Celui qui
active la flamme
MemphisJe n’ai pas dérobé de nourriture
11TroglodyteOccidentJe n’ai pas été de mauvaise humeur
12Celui aux
dents blanches
FayoumJe n’ai rien transgressé
13Celui qui
se nourrit de sang
Place d’abattageJe n’ai pas tué d’animal sacré
14Avaleur d’entraillesPlace des TrenteJe n’ai pas fait d’accaparement de grains
15Maître d’équitéMaâtyJe n’ai pas volé de ration de pain
16l’ErrantBubastisJe n’ai pas espionné
17le PâleHéliopolisJe n’ai pas été bavard
18le VilainAndjtyJe ne me suis disputé que pour mes propres affaires
19OuamemtyPlace de jugementJe n’ai pas eu commerce avec une femme mariée
20Celui qui regarde ce qu’il apporteTemple de MinJe n’ai pas forniqué
21Chef des GrandsImouJe n’ai pas inspiré de crainte
22Le RenverseurHouyJe n’ai rien transgressé
23Le Causeur de troublesLieu saintJe ne me suis pas emporté en paroles
24L’EnfantHéqa-âdjJe n’ai pas été sourd aux paroles de vérité
25Celui qui annonce la décisionOunsyJe n’ai pas été insolent
26BastyLa ChâsseJe n’ai pas cligné de l’œil
27Celui dont le visage est derrière luiLa TombeJe n’ai été ni dépravé, ni pédéraste
28Le Brûlant de jambeRégions crépusculairesJe n’ai pas été faux
29Le TénébreuxTénèbresJe n’ai pas insulté
30Celui qui apporte son offrandeSaïsJe n’ai pas été brutal
31Le Possesseur de plusieurs visagesNedjefetJe n’ai pas été étourdi
32L’AccusateurOutjenetJe n’ai pas transgressé ma condition au point de m’emporter contre les dieux
33L’EncornéAssioutJe n’ai pas été bavard
34NefertoumMemphisJe suis sans péchés, je n’ai pas fait le mal
35Tem-sepBusirisJe n’ai pas insulté le roi
36Celui qui agit
selon son cœur
TjebouJe ne suis pas allé sur l’eau de quelqu’un
37Le FluideNounJe n’ai pas été bruyant
38Le Commandeur des hommesSaïsJe n’ai pas blasphémé les dieux
39Celui qui procure le bienHouyJe ne me suis pas donné de l’importance
40Neheb-kaouLa VilleJe n’ai pas fait d’exceptions en ma faveur
41Celui à la tête prestigieuseLa TombeJe n’ai été riche que de mes biens
42In-diefLa NécropoleJe n’ai pas calomnié de dieux dans ma ville


Maintenant, reprenons les divinités paisibles et courroucées du bouddhisme tibétain. Que visent-elles, dans leur fonction négative ? Leur rôle est de briser la peur et l’ignorance, de permettre au défunt de s’arracher à ses entraves.

Dans leur fonction positive, elles appellent à empêcher d’agir de manière erronée. Les valeurs mises en avant sont la sagesse, la compassion.

Tout ce qui est peur, souffrance… est considéré par le bouddhisme tibétain comme parasitant l’esprit. Le bouddhisme tibétain dit alors : cette forme de parasitage est ce qui empêche de voir la « vraie » réalité.

Le désir relève d’un tel parasitage, parce qu’il propulse l’esprit dans une certaine direction.

Ici, on a la clef du vrai bouddhisme. Il ne s’agit pas d’une philosophie de la vie qui serait froide et calculerait que les désirs insatisfaits perturbent.

Il s’agit d’une lecture des choses qui expriment une nostalgie de l’esprit humain non travaillé par les forces « bénéfiques » (nécessaires pour pousser dans le bon sens) ou « maléfiques » (nécessaires pour empêcher d’aller dans le mauvais sens).

D’où le rejet de la colère, de l’attachement, de tout ce qui pousse l’esprit dans une direction donnée.

Le bouddhisme pose la négation de la direction, tout comme les 42 formules égyptiennes d’innocence expriment le sens de la vie par des non-actions.

Palden Lhamo, divinité courroucée protectrice des enseignements du Bouddha, ainsi que du Tibet, Tibet, 18e siècle

Les dieux et démons sont le reflet de la fragilité de l’esprit humain ; ils sont là comme expression de l’existence d’émotions perturbatrices, et pour l’esprit de l’être humain primitif, toute émotion est perturbatrice, car non prévue, non comprise, envahissante au point d’engager tout l’être.

C’est ce qu’on appelle la « possession » dans les religions ; aux yeux du chamanisme – polythéisme, le risque de possession est permanent. Il faut donc le conjurer : c’est le rôle de la magie.

Reste un problème évident. Pourquoi l’être humain a-t-il considéré que, finalement, le bonheur l’emportait possiblement sur le malheur, le paradis sur l’enfer ?

Pourquoi les divinités tibétaines aident-elles malgré leur forme négative, et pourquoi dans le Livre des morts égyptiens les forces malfaisantes servent-elles en fait d’acteurs positifs du point de vue du bien, avec leurs épreuves ?

Tout tient à la question de l’entre-deux.

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égyptien et tibétain et « l’entre-deux »