Les Fables de Jean de La Fontaine : les rapports marchands et la perception des choses

Ce qui est frappant chez Jean de La Fontaine, c’est ainsi un certain pessimisme, fondé sur un regard critique des mœurs de son époque.

En fait, les rapports marchands sont particulièrement présents dans les Fables, la raison en est simple : tout comme chez Jean de La Bruyère et François de La Rochefoucauld, on a la constatation de la prégnance toujours plus forte de la tendance capitaliste.

Hyacinthe Rigaud  (1659–1743),
Portrait de J. Lafontaine

La fable La laitière et le pot au lait décrit de manière absolument claire l’esprit capitaliste propre à la jeune fermière qui espère vendre son pot au lait à un prix lui permettant d’avoir des poulets, puis un cochon, une vache, un troupeau, une étable.

On a ici la présentation d’une démarche d’accumulation s’appuyant sur la vente d’un produit à la ville par le fermier, élément clef du capitalisme. Jean de La Fontaine explique que « chacun songe en veillant », ce qui est une présentation approfondie de l’esprit ambitieux propre à la personne cherchant à accumuler les marchandises et l’argent.

Jean de La Fontaine le fait dire ouvertement à la fermière :

« Le porc à s’engraisser coûtera peu de son;
Il était quand je l’eus de grosseur raisonnable;
J’aurai le revendant de l’argent bel et bon »

Or, dans la fable, la fermière fait tomber le pot au lait et perd sa fortune potentielle :

« Le lait tombe : adieu veau, vache, cochon, couvée »

C’est là précisément qu’on reconnaît la philosophie de Jean de La Fontaine, qui pratique un anticapitalisme romantique, considérant que les modifications font tourner la tête aux gens.

Un certain mode de vie disparaît ; il constate amèrement dans La cigale et la fourmi que « la Fourmi n’est pas prêteuse » et il s’aperçoit, comme tous les moralistes du XVIIe siècle, que les mœurs sont corrompus par des manigances, des formes parasitaires.

C’est le sens de la morale de la fable Le corbeau et le renard :

« Le Renard s’en saisit, et dit :
”Mon bon Monsieur, Apprenez que tout flatteur
Vit aux dépens de celui qui j’écoute.
Cette leçon vaut bien un fromage sans doute.” »

Tout cela n’est pas clair : la richesse n’est pas automatique dans le travail, certains opportunistes réussissent, les mœurs changent. La malhonnêteté devient une norme bien établie, comme ici résumé dans La chauve-souris, le buisson et le canard :

« Le plus petit Marchand est savant sur ce point;
Pour sauver son crédit, il faut cacher sa perte »

Tout cela choque les moralistes du XVIIe siècle, cela les perturbe car ils entrevoient une modification toujours plus forte, aux conséquences non prévisibles et dont il y a tout lieu de se méfier.

Illustration des Fables, par François Chauveau  (1613–1676)

La fable Le savetier et le financier est ici tout à fait représentative. Un savetier, pauvre mais heureux, chante du matin au soir, ce qui dérange le sommeil du financier. Ce dernier remet alors une somme d’argent au premier, qui alors perd sa joie de vivre, est inquiet pour son argent au point de sombrer dans la paranoïa :

« Si quelque chat faisait du bruit,
Le chat prenait l’argent. »

Cette fable n’a pas de morale séparée, ce qui est frappant : le savetier rend les écus, afin de récupérer ses chansons et son somme. C’est donc ce qui est juste, par opposition à l’attitude du financier qui cherche à généraliser le capitalisme. Jean de La Fontaine s’en moque de la manière suivante :

« C’était un homme de finance.
Si sur le point du jour parfois il sommeillait,
Le Savetier alors en chantant l’éveillait,
Et le Financier se plaignait,
Que les soins de la Providence
N’eussent pas au marché fait vendre le dormir,
Comme le manger et le boire. »

La critique est ici explicite et elle est essentielle pour comprendre le positionnement de Jean de La Fontaine. Les rapports marchands modifient la perception des choses, l’ordre traditionnel et ces deux remises en cause sont utilisées par les moralistes comme critique progressiste d’un côté, comme critique réactionnaire d’un autre.

On sait que cette approche critique est allé jusqu’à Honoré de Balzac, qu’elle a également été à la source de l’idéologie pétainiste, en étroit rapport avec le catholicisme social. Cependant, tout part du XVIIe siècle, de la constatation d’une évolution semblant incompréhensible.

Illustration des Fables, par François Chauveau  (1613–1676)

Jean de La Fontaine, dans Le trésor et les deux hommes, raconte comment un homme veut se suicider, mais un pan de mur cède et il découvre un trésor. Le propriétaire arrive, voit son trésor perdu et profite de la corde présente pour se pendre.

C’est le symbole même de l’incompréhension face au « hasard » du capitalisme et de sa concurrence. Qui devient riche ? Qui n’y parvient pas ? Pourquoi ?

Voici la scène de la pendaison décrite, avec sa morale (des lignes sont sautées pour faciliter la lecture) :

« L’Homme au trésor arrive, et trouve son argent
Absent.
Quoi, dit-il, sans mourir je perdrai cette somme?
Je ne me pendrai pas? Et vraiment si ferai,
Ou de corde je manquerai.

Le lacs était tout prêt, il n’y manquait qu’un homme:
Celui-ci se l’attache, et se pend bien et beau.
Ce qui le consola peut-être
Fut qu’un autre eût pour lui fait les frais du cordeau.
Aussi bien que l’argent le licou trouva maître.

L’avare rarement finit ses jours sans pleurs:
Il a le moins de part au trésor qu’il enserre,
Thésaurisant pour les voleurs,
Pour ses parents, ou pour la terre.

Mais que dire du troc que la Fortune fit?
Ce sont là de ses traits; elle s’en divertit. »

Pareillement dans Du thésauriseur et du singe, Jean de La Fontaine dénonce l’accumulation vaine :

« Un homme accumulait. On sait que cette erreur
Va souvent jusqu’à la fureur.
Celui-ci ne songeait que ducats et pistoles.
Quand ces biens sont oisifs, je tiens qu’ils sont frivoles. »

Dans Le berger et la mer, il raconte la mésaventure d’un berger ayant perdu tout ce qu’il avait investi dans la mer, c’est-à-dire dans le commerce international ; la morale est la suivante :

« Ceci n’est pas un conte à plaisir inventé.
Je me sers de la vérité
Pour montrer, par expérience,
Qu’un sou, quand il est assuré,
Vaut mieux que cinq en espérance;
Qu’il se faut contenter de sa condition;
Qu’aux conseils de la mer et de l’ambition
Nous devons fermer les oreilles.
Pour un qui s’en louera, dix mille s’en plaindront.
La mer promet monts et merveilles:
Fiez-vous-y; les vents et les voleurs viendront. »

Ne pas se fier aux promesses de monts et merveilles relève de la morale, qui ne fait confiance qu’au sens du réel, pas à un destin au hasard incompréhensible.

=>Retour au dossier sur les Fables de Jean de La Fontaine