Les illuminations d’Arthur Rimbaud – 5e partie : la thèse du poète voyant

Henri Fantin-Latour , Coin de table, 1872, gros plan sur Paul Verlaine et Arthur Rimbaud

Henri Fantin-Latour , Coin de table, 1872
gros plan sur Paul Verlaine et Arthur Rimbaud

Au cours de ce périple décadent, Arthur Rimbaud théorisa la démarche subjectiviste d’appréhension du monde au moyen de la désorganisation, l’éparpillement, la déconstruction selon ses propres désirs.

Il en formula notamment les contours dans une lettre depuis fameuse, dite « du voyant », écrite à Paul Demeny le 15 mai 1871.

Le début de la lettre vise à surpasser l’affirmation romantique, au nom d’une prétention subjectiviste à aller plus loin, à être plus pur encore dans une démarche se voulant totale, à ceci près qu’il n’y a strictement aucun contenu d’affirmé.

Cela reflète uniquement l’affirmation du moi bourgeois, du moi auto-centré. Voici comment Arthur Rimbaud formule la chose :

« — Voici de la prose sur l’avenir de la poésie -Toute poésie antique aboutit à la poésie grecque ; Vie harmonieuse. — De la Grèce au mouvement romantique, — moyen-âge, — il y a des lettrés, des versificateurs.

D’Ennius à Théroldus, de Théroldus à Casimir Delavigne, tout est prose rimée, un jeu, avachissement et gloire d’innombrables générations idiotes : Racine est le pur, le fort, le grand. — On eût soufflé sur ses rimes, brouillé ses hémistiches, que le Divin Sot serait aujourd’hui aussi ignoré que le premier venu auteur d’Origines. — Après Racine, le jeu moisit. Il a duré deux mille ans !

Ni plaisanterie, ni paradoxe. La raison m’inspire plus de certitudes sur le sujet que n’aurait jamais eu de colères un jeune-France. Du reste, libre aux nouveaux ! d’exécrer les ancêtres : on est chez soi et l’on a le temps.

On n’a jamais bien jugé le romantisme ; qui l’aurait jugé ? les critiques !! Les romantiques, qui prouvent si bien que la chanson est si peu souvent l’œuvre, c’est-à-dire la pensée chantée et comprise du chanteur ?

Car Je est un autre. Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute. Cela m’est évident : j’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde, je l’écoute : je lance un coup d’archet : la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d’un bond sur la scène. 

Si les vieux imbéciles n’avaient pas trouvé du Moi que la signification fausse, nous n’aurions pas à balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini, ! ont accumulé les produits de leur intelligence borgnesse, en s’en clamant les auteurs ! »

L’affirmation selon laquelle « Je est un autre » – c’est-à-dire selon laquelle on peut comme s’observer, observer sa propre existence, est un prolongement direct de René Descartes et de son Cogito ergo sum ; c’est une interprétation historiquement française, due à l’échec du protestantisme, à un matérialisme incapable d’être empiriste.

« Assister à l’éclosion » de sa propre pensée correspond précisément à ce qu’on retrouvera chez Albert Camus et le courant du « Nouveau roman », dans l’éloge subjectiviste de sa propre individualité comme seule réalité tangible et observable.

D’où la réduction de l’existence à sa propre observation, sa propre expérimentation, que l’on trouve dans la lettre, qui raconte qu’auparavant, l’humanité n’avait pas saisi la « plénitude du grand songe », c’est-à-dire l’acceptation de la reconnaissance de son individualité comme seule réalité, comme une sorte de songe en tant que tel.

« L’étude de ce passé charme les curieux : plusieurs s’éjouissent à renouveler ces antiquités : — c’est pour eux.

L’intelligence universelle a toujours jeté ses idées, naturellement ; les hommes ramassaient une partie de ces fruits du cerveau : on agissait par, on en écrivait des livres : telle allait la marche, l’homme ne se travaillant pas, n’étant pas encore éveillé, ou pas encore dans la plénitude du grand songe.

Des fonctionnaires, des écrivains : auteur, créateur, poète, cet homme n’a jamais existé !

La première étude de l’homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière ; il cherche son âme, il l’inspecte, il la tente, l’apprend.

Dès qu’il la sait, il doit la cultiver ; cela semble simple : en tout cerveau s’accomplit un développement naturel ; tant d’égoïstes se proclament auteurs ; il en est bien d’autres qui s’attribuent leur progrès intellectuel ! — Mais il s’agit de faire l’âme monstrueuse : à l’instar des comprachicos, quoi ! Imaginez un homme s’implantant et se cultivant des verrues sur le visage.

Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant.

Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens.

Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences.

Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, — et le suprême Savant — Car il arrive à l’inconnu !

Puisqu’il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu’aucun ! Il arrive à l’inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues !

Qu’il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innombrables : viendront d’autres horribles travailleurs ; ils commenceront par les horizons où l’autre s’est affaissé ! »

Le poète n’est pas ici voyant au sens de quelqu’un découvrant l’avenir, lisant la réalité, mais bien voyant car il se voit lui-même ; il est sa propre aventure.

La lettre continue de la manière suivante, après qu’Arthur Rimbaud y ait intercalé des vers et quelques remarques :

« Il est chargé de l’humanité, des animaux même ; il devra faire sentir, palper, écouter ses inventions ; si ce qu’il rapporte de là-bas a forme, il donne forme : si c’est informe, il donne de l’informe. Trouver une langue ;

— Du reste, toute parole étant idée, le temps d’un langage universel viendra !

Il faut être académicien, — plus mort qu’un fossile, — pour parfaire un dictionnaire, de quelque langue que ce soit. Des faibles se mettraient à penser sur la première lettre de l’alphabet, qui pourraient vite ruer dans la folie !-

Cette langue sera de l’âme pour l’âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant.

Le poète définirait la quantité d’inconnu s’éveillant en son temps dans l’âme universelle : il donnerait plus — (que la formule de sa pensée, que la notation de sa marche au Progrès ! Enormité devenant norme, absorbée par tous, il serait vraiment un multiplicateur de progrès !

Cet avenir sera matérialiste, vous le voyez ; — Toujours pleins du Nombre et de l’Harmonie ces poèmes seront faits pour rester. — Au fond, ce serait encore un peu la Poésie grecque. L’art éternel aurait ses fonctions ; comme les poètes sont citoyens. La Poésie ne rhythmera plus l’action, elle sera en avant. »

La voyance est purement spirituelle ; si Arthur Rimbaud dit que l’avenir sera matérialiste, il le fait au sens où pour lui, la réalité matérielle est façonnée par le « Nombre » et « l’Harmonie », conformément à l’interprétation idéaliste de Pythagore et de Platon.

La matière est dessinée par la spiritualité et en ce sens le poète « voyant » redessine le monde. On est ici totalement éloigné du romantisme authentique, au sens d’une affirmation des sens, de la Nature.

Il est vrai que le romantisme français ne consiste déjà pas en cela – contrairement aux romantismes allemand et anglais. Mais chez Arthur Rimbaud, on va encore plus loin dans la dénaturation du romantisme comme aventure esthétique en soi.

On est ici dans une révolte sans contenu, une esthétique de la contestation au nom d’une contestation du manque de l’esthétique ; c’est un esprit mi-anarchiste, mi-nihiliste, avec un vitalisme de type quasi fasciste.

Voici comment Arthur Rimbaud réécrit l’histoire du romantisme, assimilant d’ailleurs le Parnasse au romantisme, comme « seconds romantiques » :

« Les premiers romantiques ont été voyants sans trop bien s’en rendre compte : la culture de leurs âmes s’est commencée aux accidents : locomotives abandonnées, mais brûlantes, que prennent quelque temps les rails.

— Lamartine est quelquefois voyant, mais étranglé par la forme vieille. — Hugo, trop cabochard, a bien du vu dans les derniers volumes : Les Misérables sont un vrai poème (…).

Musset est quatorze fois exécrable pour nous, générations douloureuses et prises de visions, — que sa paresse d’ange a insultées ! Ô ! les contes et les proverbes fadasses ! Ô les nuits ! Ô Rolla, Ô Namouna, Ô la Coupe ! Tout est français, c’est-à-dire haïssable au suprême degré ; français, pas parisien ! (…)

Les seconds romantiques sont très voyants : Th. Gautier, Lec. de Lisle, Th. de Banville.

Mais inspecter l’invisible et entendre l’inouï étant autre chose que reprendre l’esprit des choses mortes, Baudelaire est le premier voyant, roi des poètes, un vrai Dieu. Encore a-t-il vécu dans un milieu trop artiste ; et la forme si vantée en lui est mesquine — les inventions d’inconnu réclament des formes nouvelles. »

Arthur Rimbaud avait tracé une perspective où le contenu était nié, au nom des formes nouvelles. Il va en ce sens effectuer deux tentatives, avec Une saison en enfer, puis avec Illuminations qui consistent en des rêves censés exprimer des sortes de visions éveillées.

>Sixième partie du dossier
>Sommaire du dossier des Illuminations d’Arthur Rimbaud

One thought to “Les illuminations d’Arthur Rimbaud – 5e partie : la thèse du poète voyant”

Les commentaires sont clos.