Montaigne figure averroïste : les «cannibales»

L’éloge de la « politique » contre le raffinement, de Sparte contre Athènes, est au cœur des Essais de Michel de Montaigne. C’est en cela qu’il faut comprendre les références aux autres pays, notamment à l’Amérique.

On sait que  Michel de Montaigne, dans les Essais, a traité de la question des « cannibales » en Amérique ; c’est un argument ethno-différencialiste utilisé systématiquement dans les cours de français au lycée.

Montaigne n’est, en effet, nullement un humaniste, à prétention universaliste. Ce qu’il veut, c’est maintenir le doute, l’esprit sceptique, appelant à raisonner au cas par cas – ce qui est précisément ce qui est utile à la monarchie absolue comme état d’esprit. C’est une affirmation de la « politique ».

Voici un extrait du fameux passage sur les « cannibales » :

« Cela fait, ils le rôtissent et en mangent en commun et en envoient des lopins à ceux de leurs amis qui sont absents.

Ce n’est pas, comme on pense, pour s’en nourrir, ainsi que faisaient anciennement les Scythes ; c’est pour représenter une extrême vengeance.

Et qu’il soit ainsi, ayant aperçu que les Portugais, qui s’étaient ralliés à leurs adversaires, usaient d’une autre sorte de mort contre eux, quand ils les prenaient, qui était de les enterrer jusques à la ceinture, et tirer au demeurant du corps force coups de trait, et les pendre après, ils pensèrent que ces gens ici de l’autre monde, comme ceux qui avaient sexué la connaissance de beaucoup de vices parmi leur voisinage, et qui étaient beaucoup plus grands maîtres qu’eux en toute sorte de malice, ne prenaient pas sans occasion cette sorte de vengeance, et qu’elle devait être plus aigre que la leur, commencèrent de quitter leur façon ancienne pour suivre celle-ci.

Je ne suis pas marri que nous remarquons l’horreur barbaresque qu’il y a en une telle action, mais oui bien de quoi, jugeant bien de leurs fautes, nous soyons si aveugles aux nôtres.

Je pense qu’il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu’à le manger mort, à déchirer par tourments et par gênes un corps encore plein de sentiment, le faire rôtir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens et aux pourceaux (comme nous l’avons non seulement lu, mais vu de fraîche mémoire, non entre des ennemis anciens, mais entré des voisins et concitoyens, et, qui pis est, sous prétexte de piété et de religion), que de le rôtir et manger après qu’il est trépassé.

Chrysippe et Zénon, chefs de la secte stoïque ; ont bien pensé qu’il n’y avait aucun mal de se servir de notre charogne à quoi que ce fut pour notre besoin, et d’en tirer de la nourriture ; comme nos ancêtres, étant assiégés par César en la ville de Alésia, se résolurent de soutenir la faim de ce siège par les corps des vieillards, des femmes et d’autres personnes inutiles au combat.

“Les Gascons, dit-on, s’étant servis de tels aliments, prolongèrent leur vie.”.

Et les médecins ne craignent pas de s’en servir à toute sorte d’usage pour notre santé ; soit pour l’appliquer au-dedans ou au-dehors ; mais il ne se trouva jamais aucune opinion si déréglée qui excusât la trahison, la déloyauté, la tyrannie, la cruauté, qui sont nos fautes ordinaires.

Nous les pouvons donc bien appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie. »

Les Essais

Il ne s’agit pas d’une position universaliste anti-barbare qu’on a ici, et comme on pourrait le penser, mais d’une ligne relativiste qui montre que, même s’il faut privilégier le meilleur, cela dépend entièrement des situations.

Michel de Montaigne construit ici une approche proche de celle de Nicolas Machiavel, mais en s’appuyant non pas sur une Rome structurée (Machiavel œuvrait pour l’unification de l’Italie), mais sur une Rome conquérante (il veut un État fort, composé d’administrateurs militants).

Voici comment Montaigne, en passant par les « cannibales », affirme qu’il faut relativiser le progrès – et donc la culture religieuse – au profit de la brutalité politique :

« Or je trouve, pour revenir à mon propos, qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage; comme de vrai, il semble que nous n’avons autre mire de la vérité et de la raison que l’exemple et idée des opinions et usages du pays où nous sommes.

Là est toujours la parfaite religion, la parfaite police, parfait et accompli usage de toutes choses.

Ils sont sauvages, de même que nous appelons sauvages les fruits que nature, de soi et de son progrès ordinaire, a produits : là où, à la vérité, ce sont ceux que nous avons altérés par notre artifice et détournés de l’ordre commun, que nous devrions appeler plutôt sauvages.

En ceux-là sont vives et vigoureuses les vraies et plus utiles et naturelles vertus et propriétés, lesquelles nous avons abâtardies en ceux-ci, et les avons seulement accommodées au plaisir de notre goût corrompu. Et si pourtant, la saveur même et délicatesse se trouve à notre goût excellente, à l’envi des nôtres, en divers fruits de ces contrées à sans culture.

Ce n’est pas raison que l’art gagne le point d’honneur sur notre grande et puissante mère Nature.

Nous avons tant réchargé la beauté et richesse de ses ouvrages par nos inventions que nous l’avons du tout étouffée.

Si est-ce que, partout où sa pureté reluit, elle fait une merveilleuse honte à nos vaines et frivoles entreprises, “Le lierre pousse mieux spontanément, l’arboulier croit plus beau dans les antres solitaires, et les oiseaux chantent plus doucement sans aucun art.

“Tous nos efforts ne peuvent seulement arriver à représenter le nid du moindre oiselet, sa contexture, sa beauté et l’utilité de son usage, non pas la tissure de la chétive araignée.”

Toutes choses, dit Platon, sont produites par la nature ou par la fortune, ou par l’art ; les plus grandes et plus belles, par l’une ou l’autre des deux premières ; les moindres et imparfaites, par la dernière.

Ces nations me semblent donc ainsi barbares, pour avoir reçu fort peu de leçon de l’esprit humain, et être encore fort voisines de leur naïveté originelle.

Les lois naturelles leur commandent encore, fort peu abâtardies par les nôtres ; mais c’est en telle pureté, qu’il me prend quelquefois déplaisir de quoi la connaissance n’en soit venue plus tôt, du temps qu’il y avait des hommes qui en eussent su mieux juger que nous.

Il me déplaît que Lycurgue et Platon ne l’aient eue ; car il me semble que ce que nous voyons par expérience, en ces nations, surpasse non seulement toutes les peintures de quoi la poésie a embelli l’âge doré et toutes ses inventions à feindre une heureuse condition d’hommes, mais encore la conception et le désir même de la philosophie.

Ils n’ont pu imaginer une naïveté si pure et simple, comme nous la voyons par expérience ; ni n’ont pu croire que notre société se peut maintenir avec si peu d’artifice et de soudure humaine.

C’est une nation, dirais-je à Platon, en laquelle il n’y a aucune espèce de trafic; nulle connaissance de lettres ; nulle science de nombres ; nul nom de magistrat, ni de supériorité politique; nuls usages de service, de richesse ou de pauvreté; nuls contrats; nulles successions; nuls partages; nulles occupations qu’oisives; nul respect de parenté que commun ; nuls vêtements ; nulle agriculture ; nul métal ; nul usage de vin ou de blé.

Les paroles mêmes qui signifient le mensonge, la trahison, la dissimulation, l’avarice, l’envie, la détraction, le pardon, inouïes. »

Les Essais

Et s’il insiste d’autant plus sur la question de la barbarie, c’est que nous sommes à l’époque de la guerre des religions, et que justement la force capable de la stopper, d’en arrêter les barbaries, c’est uniquement la monarchie absolue.

De là viennent ces exemples réguliers de barbarie que mentionne Michel de Montaigne dans lesEssais :

« En ces nouvelles terres, découvertes en notre âge, pures encore et vierges au prix des nôtres, l’usage en est aucunememt reçu partout; toutes leurs idoles s’abreuvent de sang humain, non sans divers exemples d’horrible cruauté: On les brûle vifs, et, demi rôtis, on les retire du brasier pour leur arracher le coeur et les entrailles.

A d’autres, voire aux femmes, on les écorche vives, et de leur peau ainsi sanglante, en revêt-on et masque d’autres. Et non moins d’exemples de constance et résolution.

Car ces pauvres gens sacrifiables, vieillards, femmes, enfants vont, quelques jours avant, quêtant eux-mêmes, les aumônes pour l’offrande de leur sacrifice, et se présentent à la boucherie chantant et dansant avec les assistants. »

Les Essais

La barbarie est quelque chose de mauvais, mais une constante, à quoi ne peut faire face qu’un État stable, porté par le Roi, s’appuyant sur une administration formant une élite morale : voilà la philosophie des Essais.

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