Montaigne : l’empirisme et aspects dialectiques

Récapitulons : Michel de Montaigne est un averroïste politique. Il appuie la faction dite des politiques, car elle lui semble le plus propice à la mise en avant du matérialisme, au moins relativement. Pour ce faire, il écrit des Essais où il dit tout et son contraire, afin de feindre l’incohérence pour mieux développer des thèmes laïcs et matérialistes sans que cela soit ostensible. Il s’oblige à saluer le catholicisme, mais ses raisonnements et sa culture puisant dans une Antiquité gréco-romaine est entièrement politique et morale, et nullement catholique.

Pour ce faire, il prétend uniquement être un naïf tourné vers l’esprit pratique ; il se veut candide :

« Ma philosophie réside dans l’action, dans la pratique naturelle et immédiate, peu dans la spéculation. Ah ! Si je pouvais prendre du plaisir à jouer aux billes et à la toupie ! »

Les Essais

Michel de Montaigne n’est pourtant pas un averroïste politique authentique, dont la démarche puise directement à Aristote et Averroès. Il appartient à cette tradition, mais il est déjà un empiriste, un sensualiste. De par la situation en France, il ne pouvait aller très loin en ce sens ; c’est l’Angleterre qui sera le pays de la relance du matérialisme. Cependant, on trouve déjà chez Michel de Montaigne l’affirmation matérialiste des sens, de la réalité.

Faisant des sens la base de la science, il dit ainsi :

« Or toute connaissance nous arrive par les sens,ce sont nos maîtres:

La voie par où l’évidence arrive directement 
Dans le cœur de l’homme et le temple de son esprit. [ Lucrèce]

C’est par eux que commence la science, à eux qu’elle aboutit. Après tout, nous ne saurions rien de plus qu’une pierre si nous ne savions qu’il y a des sons, des odeurs, de la lumière, de la saveur, de la mesure, de la mollesse, de la dureté, de l’âpreté,de la couleur, des reflets, de la largeur, de la profondeur.

Voilà le plan et les principes de tout l’édifice de la science. Et si l’on en croit certains, la connaissance n’est pas autre chose que ce qu’on perçoit.

Celui qui me pousse à contredire les sens me tient à la gorge: il ne peut me faire reculer plus loin. Les sens sont le commencement et la fin de la connaissance humaine.

Tu verras que l’idée de la vérité nous vient des sens
Et l’on ne peut aller contre leur témoignage.
À quoi donc accorder plus de foi si ce n’est…
Aux sens? [Lucrèce]

Même si l’on tente de réduire le plus possible leurrôle, il faudra bien toujours leur accorder cela: c’est par eux et leur entremise que s’achemine tout ce que nous savons. »

Les Essais

Michel de Montaigne devine qu’il faut, en plus des sens, la synthèse ; mais il ne peut le comprendre clairement. Cependant il ouvre déjà des espaces sur ce point. Voici par exemple comment il parle de son ouvrage et de son rapport avec lui :

« Quand on me dit – ou quand je me dis à moi-même : “Tu abuses des images. Voilà un mot qui sent la Gascogne. Voilà une expression risquée (et je n’en rejette aucune de celles qui s’entendent dans les rues de France, car ceux qui croient combattre l’usage par la grammaire sont des plaisantins !).

Ou encore : voilà un discours qui n’a pas de sens. Voilà un raisonnement paradoxal. Un autre qui ne tient pas debout. Tu t’amuses souvent, on peut croire que tu dis pour de bon ce que tu dis pour rire.”

Je réponds : “oui, mais je corrige les fautes d’inadvertance, pas celles qui me sont habituelles. N’est-ce pas ainsi que je parle en tout lieu? Est-ce que je ne me représente pas sur le vif? Cela suffit ! J’ai fait ce que j’ai voulu faire. Tout le monde me reconnaît dans mon livre, et mon livre se reconnaît en moi.” »

Les Essais

Cela fait que lorsqu’il parle des sens, Montaigne cherche directement une perspective matérialiste d’écho entre ceux-ci, de liaison dynamique, de rapports internes :

« La première remarque que je ferais au sujet des sens,c’est de mettre en doute le fait que l’homme dispose de tous les sens dont dispose la Nature. Je vois certains animaux qui vivent leur vie entière, et parfaitement, les uns sans voir, les autres sans entendre.

Qui sait si à nous-mêmes aussi il ne manque pas encore un, deux, ou trois, voire plusieurs sens? Car s’il nous en manque un, notre pensée ne peut s’en apercevoir; c’est le privilège des sens que d’être la limite extrême de ce que nous pouvons percevoir,et rien au-delà d’eux ne peut nous servir à les découvrir. Et qui plus est: aucun sens ne peut en découvrir un autre.

L’ouïe pourra-t-elle améliorer la vue? Et le toucher, l’ouïe?  

Le goût prouvera-t-il l’erreur du toucher?

 Ou bien l’odorat et les yeux prouveront-ils l’erreur des autres? [Lucrèce]

Ils constituent la limite extrême de nos capacités de connaître.

 Chacun d’eux a sa fonction propre,

Et son pouvoir particulier. [Lucrèce] » 

Les Essais

Cependant, il faut bien voir que Michel de Montaigne annonce la France du XVIIe siècle, celle qui voit la dialectique… mais cherche à unir les contraires. Michle de Montaigne est déjà dans cette perspective, dans la mesure où il cherche à combiner les opposés, dans le cadre de ce qui constitue une attitude prudente, politique. Voici deux citations explicites sur ce point :

« En vérité, je ne crains pas de l’avouer, je porterais volontiers, s’il le fallait, une chandelle à saint Michel et l’autre à son serpent, suivant en cela l’astuce de la vieille [allusion à un conte]. Je suivrai le bon parti jusqu’au feu, mais exclusivement, si je puis.

Que la maison Montaigne sombre, entraînée dans la ruine publique, s’il le faut ; mais si ce n’est pas nécessaire, je saurai gré au hasard qu’elle en réchappe. Et pour autant que mon devoir me laisse quelque liberté, je l’emploierai à sa conservation. »

Les Essais

« Le faux est si proche du vrai que le sage doit éviter de se risquer en terrain si périlleux. [Cicéron] » 

Les Essais

Michel de Montaigne a besoin des sens, car il veut appréhender la réalité. La faction royale a besoin d’appréhender la réalité, et donc des sens. Le Roi a besoin d’intellectuels non soumis à la féodalité la plus arriérée. Michel de Montaigne se situe donc dans l’élan formé par François Ier et porté par Henri IV, culminant avec Louis XIV.