Pierre Drieu La Rochelle et le romantisme fasciste : «l’avortement de cette pensée qui nous frôla»

Il est fascinant de voir que cette fuite en avant de Pierre Drieu La Rochelle avait été en partie devinée et annoncée dans un article de l’Humanité de janvier 1923, dans un article intitulé « Jeunes hommes d’aujourd’hui », que voici.

« Nos néo-réactionnaires, les réactionnaires de guerre sociale réfléchie, agressive, avouée, ont, pour flairer ceux qui dans les lettres sont ou seront leurs hommes, un instinct aussi vif et aussi sûr que le nôtre est fable et incertain.

Ils devinent même ceux qui, dans nos rangs ou autour de nos rangs, seront leurs alliées, sont déjà, honteusement ou inconsciemment leurs alliés ; ils les flattent, ils les distinguent, ils les auront.

Tandis que nous, nous sommes toujours prêts à nous emballer sur le premier fantaisiste venu qui, pour se distraire ou pour s’entraîner, aura une fois sifflé un bout d’Internationale sur son petit flûtiau. Nous lui demandons une fidélité qu’il n’a jamais promise, nous nous envolons derrière lui et, lorsqu’il nous a laissé choir, nous dépensons notre temps et notre courage à nous frotter une fois de plus les côtés.

Est-ce fâcheux, cette adresse des autres, cette légèreté chez nous ? Naturellement oui ; il est toujours désagréable, et préjudiciable, de se trouver plus sot que l’adversaire. Ce n’est pas malgré tout un grand malheur. Il est naturel que les autres, avertis par la sensibilité exercée d’une vieille culture, se trompent moins souvent que nous.

La vie naît et croît dans la confusion ; il est naturel que nous cherchions  dans le désordre d’une générosité trop confiante et que nous égarions longuement avant de découvrir et d’assembler les éléments de notre ordre ; et, parce que la vie est en nous, nous sommes assez riches pour payer notre erreur.

Mais bien entendu, les forces où se renouvelle l’idéologie réactionnaire, c’est autant de gagné pour celle-ci.

Les milieux intellectuels bien-pensants choient M. Drieu La Rochelle. Ils l’ont découvert dès ses poèmes, assurés et inquiet, de Interrogation (1918), où nous aurions pu, autant qu’eux, glaner. Ils l’ont mieux reconnu dans son essai Etat-Civil et ils attirent tout à fait à eux l’auteur acteur de Mesure de la France sorte de discours lyrique sur les problèmes du monde contemporain, réfléchis dans une jeune esprit né de la guerre.

Ils ont sans doute raison, bien que Mesure de la France paraisse, ou justement parce que ce dernier essai parut moins nourrir, moins ferme et d’une moins sévère volonté de précision que Etat-Civil.

Comme ces destinées sont curieux! Sortant de la guerre, M. Drieu La Rochelle, fils de grande bourgeoisie, a certainement interrogé l’horizon de notre côté autant que du côté adverse.

Il semble le dire lui-même, et certaines circonstances, comme son amitié pour Raymond Lefebvre, l’y portaient un peu plus que d’autres jeunes gens de même formation. Et puis, de notre côté, il n’a pas distingué de réponse ; et il s’est éloigné.

Destinées bien curieuses et bien instructives. En un sens il y eut, dans notre inaptitude à prendre ce qui s’offrit un instant, beaucoup de notre faute, il y eut certainement pour nous une perte, un sérieux manque à gagner.

Nous reparlerons un jour, l’affaire en vaut la peine, de nos énormes sottises de ce temps-là : les classes moyennes intellectuelles sortant des ruines de la civilisation bourgeoise, comprenant qu’il fallait que ça change, cherchant des routes claires, et nous, pour avoir voulu laisser le communisme révolutionnaire mêlé au socialisme de guerre, ne présentant que du gâchis encore, du mensonge politicien et bafouilleur (élections de 1919 !), et jetant ces jeunes hommes inquiets dans l’ordre sophistique de Maurras…

Ils étaient convalescents, ces garçons. Les saisir n’aurait pas été commode. Et puis il eût fallu leur demander – au sortir de quelle épreuve! – une terrible effort de déclassement.

Combien l’auraient accompli ? Les événements ont été plus paresseux. Ceux qui dans cette catégorie sociale avaient des âmes de conquérant, ont grimpé, suivant les vieilles règles, aux échelons dorés ; les autres tombent hargneusement, sans le reconnaître, sans s’y résigner, dans le prolétariat.

Aurions-nous eu des hommes tels que M. Drieu La Rochelle ? Je ne sais.

Il y a en lui, certainement, une force, sans qu’on puisse dire encore si elle s’accroîtra ou si elle se dissoudra.

Il cherche durement sa vérité vitale, il veut penser sans illusion; alors que tant d’écrivains de talent s’évadent dans un impressionnisme énervé, il écrit une langue souvent solide et nette. Mais je ne sais même s’il faudrait souhaiter qu’une telle force soit avec nous. Elle ne songe qu’à dominer.

On n’a pas besoin d’arriver, dans Etat-Civil, au chapitre intitulé “Petit-fils d’une Défaite” pour sentir combien pèsent sur l’écrivain l’abstraction, la grosse hantise de la race, et aussi, malgré ses révoltes, ce romantisme politique de la fin de l’âge classique et de l’époque révolutionnaire, encombrée par la Grèce et par Rome.

Génération des enfants bourgeois de la défaite, génération hantée par Napoléon, qui anxieusement se regarde vivre et ne considère les autres hommes que rangés dans l’Etat.

Chacun de ces jeunes hommes s’interroge, fiévreusement retiré sur soi, et de la pensée des autres il se délivrent par quelques généralisations abstraites et sommaires : individualisme et code, nous sommes en pleine bourgeoisie, et ce goût du sport, nouveau en eux et si pressant, gardons nous de la considérer comme un snobisme : la vie est un match, et, fils de la défaite, il s’agit de vaincre.

Qui ? Des abstractions, des ombres. Formules même de la grande bourgeoisie, avec son égotisme, et les excuses qu’elle a besoin de se donner.

Pourtant c’est M. Drieu La Rochelle encore qui écrit des phrases comme celles-ci, larges et pleines :

“Parmi ceux qui peupleront ce siècle, il n’y aura bientôt plus que les petites gens qui oseront se demander : “Penses-tu réussir ?” sans craindre la honte ni le ridicule; La vie reprend trop d’ampleur pour qu’on ne se sente pas à l’étroit dans une gloire personnelle. L’orgueil du temps abolit quelques modes de la vanité.”

C’est que bien des troubles encore fermentent et bouillonnent dans cette âme. S’il s’enivre douloureusement de modernité mécanique, c’est qu’il veut oublier sa chère civilisation spirituelle du passé et,quand il parle avec une si lourde incompréhension de la civilisation communiste, ce n’est pas encore sans regret : là aussi le rêve se cabre encore avant de mourir.

Et nous, devant cette force qui nous fuit et qui, disciplinée chez nous, eût été haute, nous éprouvons un regret semblable. Mais sans doute est-il trop tard.

Déjà, dans le mélange hâtif de Mesure de la France, les matériaux qu’emploie à construire des songes cette volonté impatiente sont inconsciemment empruntés aux pauvres chantiers de l’opinion et de la presse ; et l’aboutissement, l’avortement de cette pensée qui nous frôla, déjà nous la distinguons bien : c’est le fascisme. »

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