Si l’on veut saisir la différence de mode opératoire entre catholicisme et protestantisme, il faut voir les choses ainsi.
Lorsqu’une relation est établie, il peut arriver qu’une personne se comporte de manière inattendue. Le catholicisme accorde la primauté à la relation et prônera la charité : il faut accepter le rapport à l’autre personne, malgré les difficultés que cela peut poser.
Le protestantisme, lui, accorde toute sa valeur à la vie intérieure. Celle-ci a plus d’importance que toute relation. Cela veut dire qu’il faut être prêt à des sauts dans sa vie personnelle, afin d’accompagner une vie intérieure, sans faire attention à ce que cela implique comme modification ou négation sur le plan de la relation.
Le catholicisme ajoute, si l’on veut, du lubrifiant à la machinerie des rapports féodaux ; le protestantisme assume la nouveauté que peut apporter l’esprit d’entreprise, l’acceptation de sa propre personnalité en développement.
Rubens est ainsi le peintre de relations ; comme il rentre dans le cadre des couches dominantes de la société, il ne montre pas le peuple. Néanmoins, il présente des scènes bien composées, très élaborées. Il représente un catholicisme extrêmement riche et développé.
Rembrandt peut montrer des gens tout à fait banals ; la richesse est pour lui intérieure.
Bien entendu, il appartient lui aussi à un cadre qui est celui des couches dominantes. Toutefois, cela se déroule dans une perspective protestante et il y a ainsi l’universalisme de la vie intérieure, de l’affirmation de l’existence personnelle.
Cela sera cependant bien moins riche, sur le plan relationnel, sur le plan compositionnel, que chez Rubens où la peinture relève d’une posture catholique et aristocrate « absolutiste ».
En un sens, l’un veut faire le plus possible, l’autre le moins possible. L’un vise le plein, l’autre le vide ; l’un vise la quantité, l’autre la qualité.
L’un pose immédiatement les prétentions et les couleurs écrasent, l’autre pose un voile obscur sur l’essentiel pour mieux le montrer.
La Prière de Siméon, de 1631, avec la présentation de Jésus au Temple, est un excellent exemple du jeu présent dans le peinture de Rembrandt, dans la lignée de Brueghel.

Dans ce petit tableau, 60,9 cm sur 47,9 cm, la composition est prétexte à ce que voir un tableau s’oriente à une sorte de quête mentale. Où est l’essentiel, où est la vie intérieure ?
Et on s’éloigne de l’obscurité pour se tourner vers ce qui compte, ce « visible » en fait intérieur, caché en apparence.
Rien n’existe qui n’a une valeur, avant tout, de par ce qui a une dimension intérieure.

C hez Rubens, il n’y a pas de vie intérieure ; comme chez le conquistador, une conscience n’a intérêt que comme esprit actif s’introduisant dans une posture sociale, une relation sociale.
Le tableau de 1602 dénommé Autoportrait dans un cercle d’amis de Mantoue est absolument exemplaire de ce qui est substantiel à la peinture de Rubens.
Les amis n’existent que par leur cercle, leurs consciences ne sauraient être intérieures : elles n’ont de sens que tournées vers l’extérieur.

On notera qu’aux côtés de Rubens, on trouve l’Allemand Caspar Schoppe, un protestant converti au catholicisme et devenu un fanatique de la Contre-Réforme, appelant au massacre des protestants.
On a également Juste Lipse, un humaniste mettant en avant le stoïcisme, lui-même étant initialement très proche du protestantisme avant de rejoindre le camp catholique.
Sont également présents le peintre Frans Pourbus le Jeune, spécialisé dans les portraits pleins de prestance d’aristocrates, et le philologue Philip Rubens, frère du peintre.
Ce milieu est bien représentatif de celui de Rubens, parfaitement intégré dans les milieux intellectuels et aristocrates. Cependant, là n’est pas ici l’essentiel.
Le noyau dur de la contradiction entre Rembrandt et Rubens tient à toute une césure historique avec la question de savoir qui a la prééminence, la vie intérieure ou la relation.
Il va de soi également que le catholicisme ne reconnaît pas la vie intérieure ; inversement, le protestantisme ne pose pas les relations de manière figée comme le fait le féodalisme et le catholicisme.
Il est possible, somme toute, de dire les choses ainsi : Rembrandt représente un saut de civilisation, Rubens un saut dans la culture.
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l’intimisme de Rembrandt et l’exubérance de Rubens