Rembrandt représente une révolution, à laquelle il participe.
L’autoportrait réalisé en 1628-1629, de petite taille (22,6 sur 18,7 cm), interpelle de par son audace.
La dimension intimiste est assumée, le caractère personnel de la fragilité est présenté ouvertement, sans fards.

On a ici, réellement, un tableau protestant. On a la personne qui, pour ainsi dire, fait face à elle-même.
On ne s’étonnera donc pas que Rembrandt ait fait de très nombreux autoportraits. Il s’agit d’une quête de sens personnel ; il n’y a pas ce repli individuel où l’on se cache derrière une fonctionnalité sociale.
Ici, Rembrandt se confronte directement à Rubens.
Si Rubens peut être flamboyant de par sa perspective qui est d’accepter le monde, et cela dans un contexte de domination catholico-espagnole, Rembrandt assume l’honnêteté, la cassure, la fêlure.
Il est possible de le voir parfaitement dans le tableau de 1627, Paul en prison (et non pas « Saint Paul » comme on peut le lire communément comme nom du tableau, car il n’y a pas de « saints » chez les protestants).

Paul n’est pas triomphant, il est entièrement tourné vers sa vie intérieure.
Peu importe comment la réalité vient à le faire souffrir, il sait qu’il porte en lui quelque chose qui transcende les aléas.
C’est le principe protestant de la conscience qui fait de Dieu une forteresse contre l’adversité, pour maintenir coûte que coûte son intégrité.

Il en va, finalement, de Rembrandt comme de Jean-Sébastien Bach. Si on ne connaît pas les fondements de la révolution mentale qu’a représenté le protestantisme, on ne peut pas saisir la profondeur de sa démarche et de son œuvre.
La vie intérieure qu’expose Rembrandt était en confrontation avec tout ce que l’humanité avait vécu jusque-là. Cela correspondait à une affirmation révolutionnaire de la conscience personnelle.
Même si c’est anecdotique au sens où il ne faut pas tomber dans une éventuelle lecture « post-moderne » nihiliste, il est intéressant de voir à ce titre le débordement du cadre dans le tableau de 1641 connu sous le nom de La Jeune Fille au cadre, Fille dans le cadre d’un tableau, La Fiancée juive, ou encore La Fille au chapeau.

C’est un tableau somptueux, d’un réalisme magistral, non pas de par une copie formelle du réel, mais de par la capacité à accorder à la représentation cette profondeur personnelle.
Rembrandt parvient à synthétiser le contenu personnel de quelqu’un, ce qui est un tour de force si on pense par exemple à la littérature, où un équivalent un nombre significatif de pages.
Les mains qui débordent apportent une touche d’espièglerie, de vivacité qu’on devine conforme à la jeune fille représentée.
Au sens strict d’ailleurs, dans toutes les meilleures œuvres de Rembrandt de ce type, le personnage sort du cadre : c’est comme si on le retrouvait devant nous, s’ils nous faisait face, ou surtout comme si on le connaissait.
La vie intérieure est présentée et donnée par le tableau.
Il ne faut donc pas chercher au sens strict chez Rembrandt une œuvre qui serait particulièrement marquante, qui se détacherait ostensiblement, posséderait des qualités la distinguant de manière particulière.
Cela n’a jamais été le but, ni même la perspective.
Comme chez Brueghel, on est dans un travail artistique qui est naturellement porté par son époque et sa société.
Les peintures de Rembrandt ressortent de leur époque, telles des photographies de vies intérieures d’une société nouvelle, à l’instar de ce Portrait d’un homme âgé de 1645.

C’est une « photographie » témoignant d’une vie réelle et personnelle qui a existé à un moment, et la vie intérieure qui s’exprime correspond à sa dignité.
Rembrandt correspond à une révolution de la conscience, à l’irruption du capitalisme dans une partie de l’humanité, et comme on sait c’est le début d’un immense processus.
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l’intimisme de Rembrandt et l’exubérance de Rubens