Rembrandt van Rijn représente la partie « nord » des Pays-Bas ; au sens strict, c’est le peintre national des Pays-Bas qui ont réussi à échapper tant à la domination de l’Espagne que du catholicisme.
Par conséquent, la direction assumée est celle du réalisme. On est dans l’affirmation révolutionnaire de la réalité, avec sa richesse dynamique.

Le tableau le plus connu, c’est bien sûr La Ronde de nuit, qui se déroule en fait de jour : c’est la matière utilisée qui a assombri l’œuvre.
L’œuvre ne s’était pas vu attribuer de titre à l’origine, ce qui était assez courant ; on y voit des bourgeois en armes formant une milice à Amsterdam.
Initialement, on lui avait d’ailleurs attribué comme titre « Officiers et autres artilleurs du district II d’Amsterdam, dirigés par le capitaine Frans Banninck Cocq et le lieutenant Willem van Ruytenburch ».
L’œuvre se situait dans la grande salle du banquet de la mairie d’Amsterdam ; on est dans la logique de la bourgeoisie en armes, s’affirmant comme classe révolutionnaire, avec des bourgeois capables de se mobiliser et de s’organiser comme archers, arbalétriers, arquebusiers, mousquetaires, etc.
Si on éclaircit l’œuvre, on voit plus aisément ce qui constitue la clef de l’œuvre de Rembrandt : la focalisation.

Bien sûr, il y a un ensemble, de nombreux éléments, la mise en place de l’agglomération de différents personnages formant un tout.
Néanmoins, chez Rembrandt, ce qui prime, c’est le point de focalisation, qui passe par la lumière qui vient se déposer bien spécifiquement.
C’est le contraire de Rubens, où il y a une composition d’ensemble avec une attention transportée par la scène.
Chez Rembrandt, c’est un moment bien précis qui compte, sur lequel il y a une focalisation et tout le reste vient servir celle-ci.
On remarquera justement ici la taille de l’œuvre.
La peinture fait 3,6 mètres sur 4,3 mètres, et encore était-elle un peu plus grande initialement, ayant bizarrement été réduite en 1715 afin d’être conforme à un nouveau cadre.
Ont ainsi disparu quelques zones de fond et des morceaux de personnages.

Chez Rembrandt, la focalisation a lieu tout le temps et partout, quelle que soit la taille de l’œuvre.
C’est le principe même de son réalisme, et avec lui du réalisme néerlandais.
Les Pays-Bas se caractérisent par un grand pragmatisme – propre à l’esprit bourgeois dans ce pays où est véritablement né le capitalisme.
Mais il y a également ce trait voulant que « le calme précède l’action ».
On a un pragmatisme réfléchi, somme toute très proche de l’esprit du commerçant prévoyant.
Au-delà de cela toutefois, on a également les traits néerlandais où domine une certaine placidité germanique, que l’on peut très bien lire dans la peinture de Brueghel.
Rembrandt exprime toute une charge historique, avec un peuple s’exprimant comme nation dans l’élévation de la bourgeoisie comme classe à travers un capitalisme florissant, s’élargissant.
Une nouvelle mentalité naît, et celle-ci se reflète dans les œuvres, dans la subtilité de leur approche.
Il suffit de regarder Aristote contemplant le buste d’Homère, de 1653, pour bien s’en apercevoir.
L’œuvre fait 1,4 mètre sur 1,3 mètre ; on a ici une sorte de grand portrait et pas une démonstration de force massive pour une scène très vivante.

Le principe reste pourtant le même ; Rembrandt procède par focalisation. Il accentue un élément particulier du tableau, jouant sur la lumière.
La scène est vraisemblable, mais le réalisme se détourne franchement du cadre général : ce qui est vrai, c’est ce qui relève de la focalisation.
Ici c’est la tête penchée et le haut du corps qui forment l’élément déterminant ; tout le reste vient apporter de manière réaliste – et en même temps relativement floue – un apport à la vigueur de la focalisation.
Pour cette raison, afin que ce qui est secondaire ne vienne pas affaiblir ce qui est principal – on est là dans une réalité dialectique avec un aspect principal et des aspects secondaires – la lumière est aspirée par la focalisation, tout le reste tendant à l’obscurité, de manière plus ou moins prononcée.
En fait, si on regarde bien les choses, on constate que si Rubens agit comme un cinéaste, Rembrandt agit comme un photographe. Le premier capte une scène, qu’il met justement en scène, qu’il compose, tandis que le second capte un moment décisif, un instant bien particulier en un point précis.
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l’intimisme de Rembrandt et l’exubérance de Rubens