Rubens et Rembrandt représentent une révolution ; ils correspondent tous deux à l’émergence nationale de la Belgique pour le premier, des Pays-Bas pour le second.
Leur peinture est donc à saisir en tant que saut qualitatif sur le plan des mentalités.
On dépasse un cadre devenu périmé, en adoptant une nouvelle situation où davantage de complexité a droit de cité.
Pour les Pays-Bas, cela se déroule de manière naturelle, de par le développement du capitalisme en raison du triomphe de la bourgeoisie et de son drapeau protestant (qui est victorieux, si ce n’est totalement, au moins suffisamment en pratique).
Pour la Belgique, cela se produit de manière forcée, le catholicisme et l’Espagne étant dans l’obligation de faire passer un cap à un territoire qui, auparavant, était un simple satellite.
Rubens joue ainsi le rôle de capteur historique. Profitant des excellents rapports avec les pays catholiques du territoire où il était, il a pu voyager, apprendre des Italiens, pour finalement renverser leurs exigences et formuler les siennes.
Il a pu voir ses œuvres être massivement utilisées par l’aristocratie et l’Église catholique, prenant la tête d’un atelier produisant de manière ininterrompue.
Il a pu avoir de l’audace, car il fallait à tout prix affirmer le régime, se mettre à la hauteur du concurrent, les Provinces-Unies.
Et sa peinture, si riche, était parfaitement en phase avec les attentes catholiques, aristocratiques, espagnoles… d’un art qui puisse être massif, écrasant, à l’instar de La Chute des damnés, de 1637.

Peu importe pour les couches dominantes qu’il y ait une dimension belge dans le baroque développé alors, du moment que cela permet de renforcer le cadre en place.
Rubens n’aurait pas pu exister sans une telle conjonction de forces venant appuyer le statut de la future Belgique consistant en les « Pays-Bas de sa Majesté catholique ».
C’est pour cette raison que, malgré sa dimension décorative particulièrement marquée en raison de l’importance de la couleur, la peinture de Rubens représente une avancée historique.
Il y a un détour et sa démarche se voit fermée dès le départ. Son réalisme passe par un détour, comme ici avec Les Conséquences de la guerre, de 1637-1638.

Rubens a été celui a réussi à catalyser l’héritage historique de la peinture qu’on va qualifier d’italo-espagnole et la complexité exigeante du baroque formulé par le catholicisme pour relancer son entreprise de reconquête religieuse, tout en correspondant, à la base même, à une approche qui va être celle de la Belgique de par sa sensibilité.
C e dont il s’agit ici, c’est de la dialectique du particulier et de l’universel dans le domaine de l’art, où un artiste se retrouve au croisement de différents facteurs, ou plus exactement d’un nexus historique.
Rubens n’aurait pu apparaître sur la scène historique si l’Espagne et le catholicisme n’avaient pas laissé libres, même si de manière relative, les forces nationales belges.
C’est, au sens strict, une entreprise de déviation historique : la mobilisation nationale qui aurait dû aller s’aligner avec le Nord des Pays-Bas se réalise contre lui.
Cela permet le maintien de la domination espagnole et catholique, avec donc le foisonnement, l’amplitude, la grandiloquence, qu’on reconnaît bien dans La Marquise Maria Grimaldi et son nain, de 1607.

Cela ne pouvait qu’aboutir, toutefois, qu’à un processus d’autonomisation nationale de la Belgique.
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l’intimisme de Rembrandt et l’exubérance de Rubens