Staline : La question nationale en Yougoslavie

Discours prononcé à la Commission yougoslave du C.E. de l’I.C., le 30 mars 1925

Le Bolchevik, n° 7, 1925

Le camarade Sémitch n’a pas très bien compris, me semble-t-il, la façon dont les bolcheviks posent la question nationale. Jamais, ni avant ni après Octobre, ils n’ont détaché cette question de la question générale de la révolution.

Toujours ils l’ont considérée en connexion étroite avec la perspective révolutionnaire. Sémitch a cité Lénine qui, selon lui, était d’avis que la solution de la question nationale devait être consignée dans la constitution.

Par là, il voulait apparemment dire que Lénine considérait la question nationale comme une question constitutionnelle, c’est-à-dire non pas comme une question de révolution, mais comme une question de réforme. C’est là une erreur.

Jamais Lénine n’a eu ni ne pouvait avoir d’illusions constitutionnelles. Il suffit de parcourir ses ouvrages pour s’en convaincre.

Si Lénine parlait de la constitution, il avait en vue, non pas la méthode constitutionnelle de solution de la question nationale, mais la méthode révolutionnaire ; autrement dit, il considérait la constitution comme le résultat de la victoire de la révolution. En U. R. S. S. aussi, il existe une constitution, et cette constitution reflète une certaine solution de la question nationale.

Pourtant elle a vu le jour grâce non pas à une transaction avec la bourgeoisie, mais à la victoire de la révolution. Sémitch s’est référé ensuite à une brochure sur la question nationale écrite par Staline en 1912 et s’est efforcé d’y trouver une confirmation, indirecte tout au moins, de la justesse de son point de vue.

Mais il n’y est pas arrivé; il n’a trouvé et ne pouvait trouver dans cet ouvrage la moindre allusion de nature à justifier sa méthode « constitutionnelle » de solution de la question nationale.

Je pourrais lui rappeler un passage de cette brochure où l’auteur oppose la méthode autrichienne (constitutionnelle) de solution de la question nationale à la méthode (révolutionnaire) des marxistes russes. Voici ce passage :

Les Autrichiens pensent pouvoir réaliser la « liberté des nationalités » progressivement, au moyen de petites réformes.

Proposant l’autonomie nationale en tant que mesure pratique, ils n’espèrent nullement en une modification radicale, en un mouvement démocratique libérateur, qui d’ailleurs ne rentre pas dans leurs perspectives.

Les marxistes russes, au contraire, rattachent la question de la « liberté des nationalités » à un changement radical probable, à un mouvement démocratique libérateur, car lis n’ont pas de raison de compter sur des réformes.

Or cela modifie essentiellement l’affaire au point de vue du sort probable des nations en Russie.

Voilà, me semble-t-il, qui est clair.

Et ce n’est pas là le point de vue personnel de Staline, mais le point de vue général des marxistes russes, qui ont toujours considéré et considèrent encore la question nationale en liaison indissoluble avec la question générale de la révolution.

On distingue, dans la façon dont le marxisme russe a posé la question nationale, deux stades : le stade d’avant-Octobre et le stade d’Octobre.

Dans le premier stade, la question nationale était considérée en tant que partie de la question générale de la révolution démocratique bourgeoise, c’est-à-dire en tant que partie de la question de la dictature du prolétariat et de la paysannerie.

Dans le second stade, quand la question nationale s’est étendue et s’est transformée en questions des colonies, quand, de question intérieure d’un Etat, elle est devenue question mondiale, elle a été considérée en tant que partie de la question générale de la révolution prolétarienne, en tant que partie de la question de la dictature du prolétariat.

Dans les deux cas, on le voit, elle était traitée de façon strictement révolutionnaire. A mon avis, le camarade Sémitch n’a pas encore bien compris tout cela.

De là, sa tentative de ramener la question nationale sur le terrain constitutionnel, c’est-à-dire de la considérer comme une question de réforme. De là une autre erreur: Sémitch ne veut pas considérer la question nationale comme une question essentiellement paysanne.

Je ne dis pas comme une question agraire, mais bien comme une question paysanne, car ce sont là deux choses différentes.

Il est exact que la question nationale ne saurait être identifiée à la question paysanne car, outre les questions touchant à la paysannerie, elle englobe encore celle de la culture nationale, de l’Etat national, etc.

Mais il est indubitable également que la question paysanne constitue la base, l’essence de la question nationale.

C’est ce qui explique que la paysannerie représente l’armée principale du mouvement national, que, sans cette armée, il n’y a et il ne peut y avoir de mouvement national puissant.

C’est ce que l’on a en vue quand on dit que la question nationale est, dans son essence, une question paysanne.

En se refusant à accepter cette formule, Sémitch montre qu’il sous-estime la puissance intérieure du mouvement national et qu’il ne comprend pas le caractère profondément populaire, profondément révolutionnaire de ce mouvement.

Cette incompréhension et cette sous-estimation présentent un grand danger, car elles équivalent à une sous-estimation de la force potentielle qui réside, par exemple, dans le mouvement des Croates pour leur liberté nationale, sous-estimation qui menace de complications sérieuses tout le parti communiste yougoslave.

C’est là que réside la deuxième erreur de Sémitch.

Sémitch commet également une erreur indubitable, lorsqu’il cherche à traiter la question nationale en Yougoslavie indépendamment de la situation internationale et des perspectives probables en Europe.

Partant du fait qu’il n’existe pas en ce moment de mouvement populaire sérieux pour l’indépendance parmi les Croates et les Slovènes, Sémitch en conclut que la question du droit des nations à se constituer en Etats indépendants est une question académique, sans actualité.

C’est là, à coup sûr, une erreur.

En admettant même que cette question ne soit pas d’actualité en ce moment, il est certain qu’elle peut le devenir s’il éclate une guerre ou une révolution en Europe.

Or, la guerre éclatera fatalement, les impérialistes s’entre-déchireront nécessairement; il ne peut y avoir là-dessus aucun doute étant donné la nature et le développement de l’impérialisme.

En 1912, quand nous, marxistes russes, nous ébauchions le premier projet de programme national, nous n’avions encore dans l’empire russe aucun mouvement sérieux pour l’indépendance.

Néanmoins, nous jugeâmes nécessaire d’insérer dans notre programme un point concernant le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, c’est-à-dire le droit pour chaque minorité nationale de se séparer de l’Etat auquel elle est rattachée et de se constituer en Etat indépendant.

Pourquoi?

Parce que nous nous basions non seulement sur ce qui existait alors, mais sur ce qui était en voie de préparation dans le système général des rapports internationaux. Autrement dit, nous faisions état alors non seulement du présent, mais encore de l’avenir.

Et nous savions que si une nationalité quelconque exigeait sa séparation d’avec un Etat, les marxistes russes combattraient pour lui assurer ce droit.

Dans son discours, Sémitch s’est référé à maintes reprises à la brochure de Staline sur la question nationale.

Mais voici ce que dit l’auteur de cette brochure sur le droit et l’indépendance des nations à disposer d’elles-mêmes:

La croissance de l’impérialisme en Europe n’est pas fortuite. Le capital s’y sent de plus en plus à l’étroit, il cherche à s’étendre dans d’autres pays, il cherche de nouveaux débouchés, de la main-d’œuvre à bon marché, de nouvelles sphères d’investissement. Mais cela conduit à des complications extérieures et à la guerre.

Il peut parfaitement se former une combinaison de circonstances intérieures et extérieures qui amène telle ou telle nationalité de Russie à poser et à résoudre la question de son indépendance. Et certes, dans ce cas, ce n’est pas aux marxistes à s’opposer à sa revendication.

Cela a été écrit en 1912.

Cette thèse, on le sait, a été entièrement confirmée par l’avenir, aussi bien pendant qu’après la guerre, particulièrement après le triomphe de la dictature du prolétariat en Russie.

A plus forte raison faut-il tenir compte de telles éventualités en Europe, et particulièrement en Yougoslavie, maintenant que le mouvement national révolutionnaire s’accentue dans les pays opprimés et que la révolution a triomphé en Russie.

Il faut également tenir compte du fait que la Yougoslavie n’est pas un pays tout à fait indépendant, qu’elle est liée à certains groupes impérialistes et que, par suite, elle ne peut échapper complètement à l’influence des forces extérieures.

Et si l’on rédige un programme national pour le parti yougoslave, il faut bien comprendre que ce programme doit partir non pas seulement de ce qui est au moment actuel, mais aussi de ce qui est en voie de préparation et de ce qui se produira inévitablement en raison de l’état actuel des rapports internationaux. Voilà pourquoi j’estime que la question du droit des nations à disposer d’elles-mêmes doit être considérée comme une question d’actualité.

Passons maintenant au programme national.

Il doit avoir comme point de départ la thèse sur la révolution soviétiste en Yougoslavie, c’est-à-dire la thèse d’après laquelle, sans renversement de la bourgeoisie et victoire de la révolution, la question nationale ne saurait être résolue de façon satisfaisante.

Certes, il peut y avoir des exceptions.

Ainsi, avant la guerre, nous avons vu la Norvège se séparer pacifiquement de la Suède, ce dont a parlé Lénine dans un de ses articles.

Mais cela se passait avant la guerre; en outre, les circonstances étaient exceptionnellement favorables. Après la guerre, et particulièrement après la victoire de la révolution soviétiste en Russie, de tels cas ne sont guère possibles.

Ils sont mêmes si rares que pratiquement on peut ne pas en tenir compte.

Mais s’il en est ainsi, il est clair que nous ne pouvons échafauder un programme sur une probabilité si infime qu’elle équivaut en somme à zéro.

Voilà pourquoi la thèse de la révolution doit être à la base du programme national.

En outre, il faut à tout prix insérer dans le programme national un point spécial sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, jusques et y compris leur constitution en Etats indépendants.

J’ai déjà dit plus haut pourquoi ce point est absolument nécessaire dans la situation intérieure et internationale actuelle.

Enfin, le programme doit renfermer également un point spécial sur l’autonomie territoriale pour les nationalités de Yougoslavie qui ne jugeront pas nécessaire de se séparer de ce pays.

Estimer que cette combinaison doit être exclue, c’est faire erreur. Dans certaines conditions, par exemple après la victoire de la révolution en Yougoslavie, il se peut parfaitement que certaines nationalités, comme ç’a été le cas en Russie, ne veuillent pas se constituer en Etats indépendants. Aussi devons-nous, en prévision de cette éventualité, avoir dans notre programme un point spécial sur l’autonomie, point comportant la transformation de l’Etat yougoslave en fédération d’Etats nationaux autonomes sur la base du régime soviétiste.

Ainsi, droit à la séparation d’avec l’Etat auquel elles sont rattachées pour les nationalités qui le voudront et droit à l’autonomie pour celles qui préféreront rester unies à l’Etat yougoslave.

Pour éviter tout malentendu, j’ajouterai que le droit à la séparation ne saurait être interprété comme l’obligation de se constituer en Etat indépendant.

Toute nationalité peut profiter de ce droit, mais elle peut aussi, si elle le désire, y renoncer; c’est son affaire et il faut en tenir compte. Certains de nos camarades font du droit à la séparation une obligation et exigent, par exemple, que les Croates forment nécessairement un Etat indépendant.

C’est là un point de vue erroné qui doit être rejeté. Droit et obligation ne sauraient être confondus.

=>Oeuvres de Staline

Lettre de Staline et Molotov au CC du Parti Communiste de Yougoslavie (mars 1948)

27 mars 1948

Dans votre lettre, vous exprimez, le désir que nous vous communiquions quels sont les autres faits qui provoquent le mécontentement de l’URSS et qui entraînent l’aggravation des rapports entre l’URSS et la Yougoslavie.

De tels faits existent, en réalité, et bien qu’ils soient étrangers au rappel des conseillers civils et militaires, nous estimons nécessaire de vous les communiquer.

Premièrement.

Nous savons que, parmi les camarades dirigeants en Yougoslavie, circulent des déclarations antisoviétiques telles que par exemple « le PC(b) dégénère », qu’« en URSS règne un chauvinisme de grande puissance », que « l’URSS aspire à subjuguer économiquement la Yougoslavie », que « le Kominform est un instrument du PC (b) pour subjuguer les autres partis » et ainsi de suite.

Ces déclarations antisoviétiques se dissimulent généralement derrière des phrases gauchistes, comme quoi « le socialisme en URSS a cessé d’être révolutionnaire », que seule la Yougoslavie est le véritable champion du « socialisme révolutionnaire ».

Certes, il est ridicule d’entendre de pareilles histoires sur le PC(b) venant de marxistes douteux du type Djilas, Voukmanovitch, Kidritch, Rankovitcn et autres.

Mais il s’agit ici du fait que ces déclarations circulent depuis longtemps parmi de nombreux travailleurs dirigeants de Yougoslavie et qu’on continue à en faire, ce qui naturellement crée une atmosphère antisoviétique qui aggrave les rapports entre le PC(b) et le PCY.

Nous reconnaissons sans condition le droit au parti communiste yougoslave de même qu’à chaque parti communiste, de critiquer le PC(b) comme le PC(b) a également le droit de critiquer tout autre parti communiste.

Mais le marxisme exige que la critique soit franche et honnête, et non dissimulée et calomnieuse, privant celui qui est critiqué de la possibilité de répondre.

Cependant, la critique de la part des dirigeants yougoslaves n’est ni franche ni honnête, mais de derrière les coulisses et malhonnête.

C’est une critique hypocrite car, tout en discréditant par leur « critique » le PC(b) derrière son dos, les dirigeants yougoslaves le vantent publiquement et relèvent jusqu’aux cieux.

C’est justement pourquoi une semblable critique devient calomnieuse, une tentative de discréditer le PC(b), une tentative de détrôner le système soviétique.

Nous ne doutons pas que les masses yougoslaves du parti rejetteraient avec indignation cette critique antisoviétique, comme leur étant étrangère et hostile, si elles pouvaient seulement supposer son existence.

Nous pensons que les dirigeants yougoslaves en question s’efforcent, justement à cause de cela, de faire ces critiques secrètement, dans les coulisses, derrière le dos des masses.

Il n’est pas inutile de rappeler que lorsqu’il entreprit de déclarer la guerre au PC(b), Trotsky commenta également par accuser le PC(b) de dégénérescence, d’étroitesse nationaliste, de chauvinisme.

Bien entendu, il dissimulait tout cela derrière des phrases gauchistes sur la révolution mondiale.

Néanmoins, on sait que Trotsky était un renégat, et que plus tard, étant démasqué, il passa ouvertement au camp des ennemis jurés du PC(b) et de l’Union soviétique.

Nous pensions que la carrière politique de Trotsky était suffisamment instructive.

Deuxièmement.

La situation actuelle du Parti communiste yougoslave suscite nos craintes.

Le fait que le Parti communiste de Yougoslavie, tout en étant le parti dirigeant, n’est toujours pas complètement légalisé, qu’il se trouve toujours dans une position semi-légale, laisse une impression étrange.

Les décisions des organes du Parti ne sont généralement pas publiées dans la presse. On ne publie également pas de rapports sur les réunions du Parti.

Dans la vie du Parti communiste de Yougoslavie on ne sent pas de démocratie intérieure.

Le CC du Parti, dans sa majorité, n’est pas élu mais coopté.

Il n’y a pas de critique et d’autocritique dans le Parti, ou presque pas. Il est caractéristique que le secrétaire administratif du Parti est ministre de la Sûreté d’Etat, en d’autres termes, les cadres du Parti sont mis sous la surveillance du ministre de la Sûreté d’État.

Selon la théorie marxiste, le parti doit contrôler tous les organes d’État du pays, et parmi eux le ministre de la Sûreté d’État également.

Or en Yougoslavie c’est l’inverse, puisqu’en réalité c’est le parti qui est contrôlé par le ministre de la Sûreté d’État. C’est ce qui explique probablement le fait que l’initiative des masses du parti en Yougoslavie n’est pas ce qu’elle devrait être.

Il est compréhensible que nous ne pouvons pas considérer une telle organisation du parti communiste comme marxiste-léniniste, comme bolchevique.

Dans le Parti communiste de Yougoslavie on ne sent pas l’esprit d’une politique de lutte de classe.

L’accroissement des éléments capitalistes dans les campagnes comme dans les villes avance à grand pas, et la direction du parti ne prend aucune mesure pour limiter les éléments capitalistes.

Le Parti communiste de Yougoslavie se berce dans l’illusion de la théorie opportuniste pourrie d’une intégration pacifique des éléments capitalistes dans le socialisme, théorie empruntée à Bernstein, Folmar, Boukharine.

Selon la théorie marxiste-léniniste, le parti est considéré comme la force dirigeante fondamentale d’un pays, possédant son programme propre et ne se diluant pas dans la masse des sans-parti.

En Yougoslavie au contraire, c’est le Front populaire qui est considéré comme la force dirigeante fondamentale tandis qu’on tend à diluer le parti dans le Front populaire.
Dans son discours au second Congrès du Front populaire de Yougoslavie, le camarade Tito a dit :

« Le Parti communiste de Yougoslavie a-t-il un autre programme, différent de celui du Front populaire ? Non. Le Parti communiste n’a pas d’autre programme. Le programme du Front populaire est son programme. »

La Yougoslavie, il se trouve que l’on considère cette bizarre théorie comme une théorie nouvelle. Mais en réalité, il n’y a là rien de nouveau.

En Russie, il y a déjà 40 ans, une partie des menchéviks proposait que le parti marxiste se dissolve dans l’organisation ouvrière de masse sans-parti et que le premier soit remplacé par la seconde ; l’autre partie des menchéviks proposait que le parti marxiste se dissolve dans l’organisation de masse sans-parti – travailleurs ouvriers et paysans, et que le premier soit remplacé par la seconde.

On sait que Lénine qualifia alors ces menchéviks de méchants opportunistes et de liquidateurs du parti. [ … ]

Ces faits, ainsi qu’il a déjà été dit, ne sont pas liés à la question du rappel des techniciens militaires et civils, mais cela ne veut pas dire qu’ils louent pour cela un rôle moindre dans l’aggravation des rapports entre nos pays.

Le Comité Central du PC(b)

=>Oeuvres de Staline

Lettre de Staline et Molotov au CC du Parti Communiste de Yougoslavie (mai 1948)

22 mai 1948

Vos lettres du 17 mai 1943 et du 20 mai 1943, portant les signatures des camarades Tito et Kardelj ont été reçues.

Le CC du PC (b) estime que les dirigeants du Parti communiste yougoslave font avec ces lettres un nouveau pas sur la voie qui aggrave les erreurs de principe les plus grossières dont le CC du PC (b) a souligné le danger et la nuisance dans sa lettre du 4 mai 1943.

1. Les camarades Tito et Kardelj écrivent qu’ils se sentent “si inégaux en droits, qu’il nous est impossible d’accepter que cette affaire soit débattue devant le Kominform”, et ils se permettent de nouveau d’insinuer que c’est le CC du PC (b) qui les a mis dans cette position.

Le CC du PC (b) estime qu’il n’y a pas la moindre parcelle de vérité dans cette affirmation. Il n’y a aucune inégalité en droits du parti communiste yougoslave et il ne peut y en avoir au sein du Bureau d’Information des neuf partis communistes.

Chacun sait que lors de la formation du Bureau d’Information des neuf partis communistes tous les partis communistes ont décidé sans conteste que chaque parti devait soumettre ses rapports au Bureau d’Information, de même que chaque parti avait le droit de critiquer les autres partis.

C’est justement de ce point de vue qu’est partie la conférence des neuf partis lorsqu’à ses réunions de septembre 1947, elle entendit les rapports des CC de tous les partis communistes sans exception.

Lorsqu’elle soumit l’activité des partis communistes italiens et français a la sévère critique bolchevique, la conférence des neuf partis se basait sur l’égalité en droits permettant a chaque parti de critiquer les autres partis.

On sait que les camarades français et italiens, non seulement n’ont pas refusé aux autres partis le droit de critiquer leurs erreurs, mais ont eu, au contraire, une attitude bolchevique devant cette critique et en ont tiré les conclusions nécessaires.

On sait encore que les camarades yougoslaves, de même que tous les autres, ont utilisé a la conférence la possibilité de critiquer les erreurs des camarades italiens et français et n’ont pas jugé, de même que tous les autres, qu’en critiquant les italiens et les français, les autres partis communistes détruisaient l’égalité en droits des partis communistes italien et français.

Mais pourquoi les camarades yougoslaves font-ils maintenant ce retour complet, exigeant la liquidation de l’ordre établi au Bureau d’Information ?

Justement parce qu’ils pensent que le parti yougoslave et sa direction doivent avoir la faveur d’une position privilégiée, que les statuts du Kominform ne sont pas pour eux, qu’ayant le droit de critiquer les autres partis, ils ne doivent pas eux-mêmes subir la critique de ceux-ci.

Mais une telle morale, si l’on peut ainsi s’exprimer, n’a rien de commun avec l’égalité de droits.

Ce n’est rien d’autre qu’une exigence de la part des camarades yougoslaves de privilèges pour le PCY, comme n’en a pas et ne peut en avoir aucun parti.

Nous avons soutenu et nous soutenons un point de vue sans lequel l’existence et l’activité du Bureau d’Information deviendraient impossibles : chaque parti communiste est tenu de soumettre son rapport au Bureau d’Information, chaque parti communiste a le droit de critiquer chaque autre parti communiste.

Le refus de la part des yougoslaves de faire un rapport sur leur activité devant le Bureau d’Information, et d’entendre la critique des autres partis communistes est une atteinte a l’égalité en droits des partis communistes.

2. Dans leur lettre du 17 mai, les camarades Tito et Kardelj répètent, comme dans leur dernière lettre, que la critique des erreurs de la direction du parti communiste yougoslave par le CC du PC (b) est soi-disant fondée sur des informations inexactes.

Mais les camarades yougoslaves ne citent aucune preuve à l’appui de cette affirmation.

De sorte que la déclaration reste phrase creuse, et la critique du CC du PC (b) reste une fois de plus sans réponse, bien que les camarades Tito et Kardelj écrivent dans leur lettre qu’ils “ne cherchent par a fuir la critique sur les questions de principe”.

Peut-être que les dirigeants yougoslaves n’ont tout simplement rien a dire pour se justifier ?

C’est l’un ou l’autre : ou bien le Bureau politique du CC du PCY, conscient de la gravité des erreurs qu’il a commises, mais désirant les cacher au Parti communiste de Yougoslavie et induire celui-ci en erreur, établit une version sur l’inexistence de ces erreurs et accuse, comme coupables, des personnes innocentes qui auraient soi-disant mal informé le CC du PC (b) ou bien il ne comprend réellement pas que par ses erreurs il s’éloigne du marxisme-léninisme.

Mais il faut alors reconnaître que l’ignorance des questions du marxisme est trop grande au Bureau politique du CC du PCY.

3. Évitant de répondre aux questions directes du CC du PC (b) et aggravant leurs fautes par leur entêtement, ne désirant ni les reconnaître ni les corriger, les camarades Tito et Kardelj affirment en paroles qu’ils prouveront a l’oeuvre qu’ils restent fidèles a l’Union soviétique, fidèles aux leçons de Marx, Engels, Lénine et Staline.

Après tout ce qui s’est passé, nous n’avons aucune raison de croire a ces affirmations.

Les camarades Tito et Kardelj ont déjà fait au CC du PC (b) bien des promesses, sans les tenir.

Leurs lettres, et en particulier la dernière, nous en ont encore plus convaincus.

Le Bureau politique du CC du PCY, et en particulier le camarade Tito doivent savoir que, par leur politique antisoviètique et antirusse qui a été appliquée ces derniers temps dans la pratique quotidienne, ils ont tout fait pour saper la confiance du parti communiste et du gouvernement de l’URSS.

4. Les camarades Tito et Kardelj se plaignent d’être dans une situation difficile et disent que les conséquences de tout cela sont très lourdes pour la Yougoslavie.

Cela est, bien entendu, exact, mais les camarades Tito et Kardelj en sont exclusivement coupables et, de concert avec eux, les autres membres du Bureau politique du CC du parti communiste yougoslave qui ont placé leur prestige et leur ambition au-dessus des intérêts du peuple yougoslave et qui, au lieu de reconnaître et de corriger leurs erreurs, dans l’intérêt de leur peuple, nient opiniâtrement ces erreurs, dangereuses pour le peuple yougoslave.

5. Les camarades Tito et Kardelj déclarent que le CC du PCY refuse de se présenter à la session du Bureau d’Information pour y discuter la question de la situation dans le parti communiste yougoslave.

Si c’est la leur décision définitive, cela veut dire alors qu’ils n’ont rien a dire au Bureau d’Information pour se justifier, que par cela même ils reconnaissent tacitement qu’ils sont coupables et qu’ils craignent de se montrer en face des partis communistes frères.

De plus, leur refus de venir devant le Bureau d’Information signifie que le CC du PCY est entré dans la voie d’une scission avec le front socialiste unique des démocraties populaires, avec l’Union soviétique et que maintenant il prépare son parti et le peuple yougoslave a trahir le front unique des démocraties populaires et l’URSS.

Étant donné que le Bureau d’Information est la base de parti du front unique, une telle politique mène à la trahison de la cause de la solidarité internationale des travailleurs et au passage sur les positions du nationalisme, hostile à la cause de la classe ouvrière.

Que les représentants du CC du PCY se présentent ou non a la session du Bureau d’Information, le CC du PC (b) insiste pour que la question de la situation dans le parti communiste yougoslave soit débattue a la prochaine session du Bureau d’Information.

Les camarades tchécoslovaques et hongrois demandant que la convocation du Bureau d’Information soit remise a la seconde moitié de juin, le CC du PC (b) déclare être d’accord avec cette proposition.