Un problème de fond du bicaméralisme

L’humanité développant son cerveau n’a pas compris qu’elle raisonnait et ses propres raisonnements sont apparus comme extérieurs, comme des révélations.

L’idée est plaisante et Julian Jaynes est inspirant.

Il y a toutefois beaucoup de problèmes, qui ensemble forment un problème de fond.

Le premier problème concerne la datation.

Julian Jaynes est un bourgeois progressiste, agissant intellectuellement au cœur des institutions de la superpuissance américaine impérialiste dans les années 1960-1970.

Il est ainsi obligé de faire de « l’introspection » – nous dirions de l’individualisme – l’objectif historique.

C’est ce qui l’amène à placer la fin du bicaméralisme au moment de la systématisation de l’esclavagisme.

Cela ne peut pas tenir debout : les idoles sont présentes tant qu’il n’y a pas le monothéisme (et elles se maintiennent même idéologiquement après, avec les « saints », les reliques, etc.).

Julian Jaynes considère somme toute que l’existence de propriétaires d’esclaves a suffi à l’émergence de la conscience, comme s’ils flottaient au-dessus de la réalité sociale, n’ayant plus besoin des voix intérieures, dans le cadre d’une reconnaissance d’eux-mêmes.

Au minimum aurait-il dû toutefois considérer les esclaves comme encore sous la dépendance du bicaméralisme.

Julian Jaynes ne dépasse pas l’horizon du « citoyen bourgeois » qui « décide » de sa vie.

Sarcophage égyptien de Ramsès III,
décédé en 1153 avant notre ère

Le second problème touche le fait d’être happé par la voix intérieure. C’est la grande faiblesse de Julian Jaynes comme psychologue.

Il dit, en effet, que les schizophrènes entendent une voix intérieure quand ils sont en crise.

Selon lui, cela devait en être ainsi pour le bicaméralisme.

Or, c’est impossible puisque les sociétés, pour fonctionner, ont besoin de gens répétant leurs activités et non pas d’individus en crise mentale s’éparpillant de manière frénétique.

Voici ce que dit Julian Jaynes à ce sujet, de manière profondément incohérente :

« Durant les périodes où l’esprit était bicaméral, on peut supposer que le seuil de stress déclenchant les hallucinations était bien plus bas que chez les personnes normales ou les schizophrènes d’aujourd’hui.

Le seul stress nécessaire était celui qui survient lorsqu’un changement de comportement est requis par une nouveauté dans une situation.

Tout ce qui ne pouvait être géré par l’habitude, tout conflit entre travail et fatigue, entre attaque et fuite, tout choix entre obéir ou agir, tout ce qui exigeait une décision quelconque, suffisait à provoquer une hallucination auditive. »

Julian Jaynes triche : il considère que le bicaméralisme n’était présent que parfois, alors que suivant son raisonnement il devrait être présent tout le temps.

On ne peut résoudre le problème qu’en ramenant le bicaméralisme au concept d’idéologie.

Le problème de fond de l’approche de Julian Jaynes est de désincarner les êtres humains dont il parle.

Cependant, son apport est de souligner l’importance de l’idéologie pour le fonctionnement de la vie quotidienne, comme démarche intériorisée, comme intégration de principes décisifs.

Le bourgeois, même s’il sympathise humainement de manière franche et sincère avec les communistes, a dans sa tête un levier de secours lui empêchant de faire le pas et d’abandonner son camp social.

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La dialectique du cerveau: le bicaméralisme de Julian Jaynes