Víctor Zavala Cataño en prison – 2014

Voici les extraits d’une interview de Víctor Zavala Cataño en 2014, alors qu’il est emprisonné depuis 1991.

On y retrouve les mêmes principes défendus qu’en 2011, avec cette fois toutefois davantage de conceptualisation.

On y retrouve surtout une erreur, celle d’une opposition entre un art « bourgeois » et un art « prolétarien », une conception gauchiste qui l’amène à se retrouver sur la ligne de ceux qui pensent que le Parti Communiste du Pérou a été unilatéralement vaincu pour tout un cycle historique et qu’il faut donc, en attendant, se « réconcilier ».

Il y a 43 ans paraissait Teatro Campesino. Quelle est la signification de Teatro Campesino ?

Les œuvres artistiques et littéraires se génèrent de l’impact d’un moment précis du mouvement historique de la lutte des classes ; elles reflètent donc, de manière proche ou éloignée (chronologiquement), cette réalité.

Teatro Campesino, livre contenant sept pièces de théâtre, est publié en 1969 comme reflet idéologique du fracas de la deuxième grande vague du mouvement paysan du XXᵉ siècle dans les Andes péruviennes : cinq cent mille paysans se mobilisant pour défendre leurs terres, principalement dans les régions de Junín, Cerro de Pasco et Ayacucho.

Cette vague culmina avec le soulèvement armé dirigé par José de la Puente Uceda [1926-1965, un nationaliste passant sur une ligne « cubaine », avec une guérilla immédiatement écrasée], avec les résultats que l’on connaît.

Cet événement social ébranla les entrailles semi-féodales et semi-coloniales de la société péruvienne où, comme nous le savons, se développe un capitalisme bureaucratique.

Teatro Campesino (TC), groupe de théâtre populaire, émergea en 1970, en contradiction avec la politique du gouvernement militaire — sa soi-disant réforme agraire — ainsi qu’avec sa politique de captation culturelle, dite « populaire ».

TC fit partie du mouvement de théâtre populaire le plus important de cette décennie des années 70, mouvement théâtral dont l’un des résultats fut l’apparition de nombreux groupes qui montaient des pièces à thème paysan.

C’est à cela qu’a servi Teatro Campesino.

Dans quelle mesure le théâtre brechtien a-t-il influencé votre œuvre ?

Le théâtre épique de Brecht fut appliqué, en tant que tel, dans la mise en scène des œuvres de TC.

Principalement : la distanciation brechtienne dans la déclamation du texte, et aussi l’application du geste social dans la caractérisation du personnage, ce qui aboutissait à un jeu qui n’était en aucun cas dramatique, mélodramatique ou plaintif pour présenter — et non représenter — le personnage paysan.

Les pièces du livre TC étaient (et sont) déjà écrites avec ces caractéristiques, non pour copier ou calquer la technique du théâtre brechtien, mais pour l’appliquer de manière adéquate à la réalité du paysannat andin péruvien.

Pourquoi le travail sur la forme artistique est-il important ?

La forme artistique répond — ou doit répondre — au contenu de l’œuvre. Elle ne va pas de son propre côté. L’unité dialectique contenu-forme (dans cet ordre) détermine la qualité artistique de l’œuvre.

Au théâtre, la forme artistique, qui découle du contenu et s’y applique, se constitue dans la mise en scène, dans et pour la présentation devant le public.

Le théâtre est un art visuel, en mouvement et au présent.

C’est pourquoi c’est un art qui peut servir — qui sert — à mobiliser la conscience sociale et politique des masses populaires, et la forme théâtrale épique est précisément celle qui possède cette capacité de mobilisation sociale.

Comment voyez-vous la situation de l’art prolétarien, de l’art populaire et de l’art bourgeois ?

Je pense que l’art bourgeois, tel qu’il se manifeste aujourd’hui, tourne en rond.

La bourgeoisie est une classe décadente, et son art se réduit au grand spectacle commercial. L’art populaire émane de la créativité des masses.

La grande source de toutes les formes d’art se trouve dans la vie quotidienne du peuple. Le problème consiste à l’élever à la lumière du prolétariat.

Ainsi, l’art se situera au niveau de la classe prolétarienne, la nouvelle et unique classe véritablement révolutionnaire dans le monde.

Quelle est votre opinion sur le prix Nobel Mario Vargas Llosa ?

MVLL est un écrivain de la bourgeoisie et il sert la bourgeoisie. Il n’a jamais écrit une œuvre pour le peuple.

La grande bourgeoisie est sa marque de classe et ses œuvres servent cette classe et constituent une littérature qui lui est destinée.

C’est pour cela qu’on lui remet des prix, des médailles, des hommages, etc., etc., et que les propriétaires du magazine Playboy sont très fiers qu’il soit maintenant le treizième prix Nobel à publier dans leurs pages.

Quel message un dramaturge ayant lutté dans l’art et dans la lutte sociale peut-il laisser aux nouvelles générations ?

Les générations, elles aussi, sont des générations de classe.

Pour les jeunes du peuple péruvien, je dis ceci : le fait qu’un dramaturge, metteur en scène et acteur de théâtre populaire, participant actif de la lutte des classes et du peuple, sous la direction de l’avant-garde organisée du prolétariat, au service d’une nouvelle société bénéfique aux grandes majorités populaires et d’un monde meilleur, d’harmonie et de liberté pour l’humanité entière ; le fait que ce dramaturge, dis-je, ait dû quitter la scène théâtrale pour accomplir son rôle de combattant dans le « grand théâtre » de la guerre populaire, initiée par le PCP en 1980 — fait essentiel et indéniablement politique, le plus grand mouvement social révolutionnaire de l’histoire péruvienne — je dis que cela, oui, servira à quelque chose pour les nouvelles générations du peuple péruvien.

De plus, je continue : si, aujourd’hui encore, cet « homme de théâtre », en sa qualité de prisonnier de guerre depuis plus de vingt ans d’incarcération, poursuit la juste, correcte et nécessaire lutte pour les droits du peuple et pour une Solution Politique, une Amnistie Générale et une Réconciliation Nationale, et pour la liberté du docteur Abimael Guzmán Reynoso, direction et président du Parti communiste du Pérou, ainsi que pour la liberté de tous les prisonniers politiques au Pérou et dans le monde, je répète : oui, cela servira à quelque chose pour les nouvelles générations du peuple.

C’est ce que je peux formuler, non au niveau individuel, mais comme expérience de la classe et du peuple.

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et le théâtre paysan péruvien